Cent ans de solitude et de ménage à trois

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Cent ans de solitude et de ménage à trois

Isadora Kosofsky a documenté la vie d'un triangle amoureux entre trois septuagénaires.
27 décembre 2014, 9:00am

Isadora Kosofsky prend des photos depuis qu'elle a 14 ans. Désormais âgée de 21 ans, cette photographe est passée pour la première fois derrière l'objectif quand elle était en 4ème, dans le cadre d'un cours de développement photo. Depuis, elle consacre une grande partie de sa vie à réaliser des projets de photojournalisme au long cours portant sur sa ville natale, Los Angeles. Le plus souvent, Kosofsky se rend dans des lieux institutionnels. Son projet le plus récent, Vinny and David, suit le quotidien de deux frères pendant l'incarcération de Vinny dans un centre de détention pour mineurs, où il a été envoyé pour avoir poignardé un homme qui agressait leur mère.

Pour son travail, Kosofsky aime aussi se rendre dans des maisons de repos ou de retraite. Une grande partie de son travail porte sur les personnes âgées – son projet le plus connu est probablement The Three, un photoreportage qui suit un triangle amoureux entre trois seniors résidant dans différentes maisons de retraite de Los Angeles. J'ai discuté avec l'artiste de sa faculté à entrer dans l'intimité des personnes âgées et à représenter la tristesse contemporaine au travers de ses portraits.

VICE : Salut, Isadora. Comment t'es tu lancée dans la photo ?
Isadora Kosofsky : En 4ème, j'ai pris un cours de développement photo en noir et blanc. C'est le seul cours de photo que j'ai pris. J'ai eu un appareil photo grâce à ce cours, qui a duré environ trois mois. J'ai perdu ma grand-mère peu de temps après la fin de mes leçons. Depuis mon plus jeune âge, j'avais envie d'être journaliste. Quand j'ai découvert la photographie, j'ai ressenti une sorte de connexion, j'ai senti que je pouvais m'exprimer plus facilement à travers mes photos. Après la mort de ma grand-mère, je me sentais très seule et je voulais photographier des gens qui me faisaient penser à elle. Je voulais aussi raconter des histoires avec mon appareil photo, donc j'ai demandé à ma famille de m'acheter un appareil numérique et j'ai commencé à me rapprocher de seniors dans les endroits publics et à aller dans des maisons de repos et de retraite.

Est-il difficile d'avoir accès à ces établissements ?
Oui. Il est difficile d'avoir accès à n'importe quel environnement institutionnel, que ce soit un hôpital ou une maison de correction. Les personnes qui y travaillent se méfient naturellement des étrangers. Mais je travaille toujours sur le long-terme. Je ne peux pas me contenter d'arriver dans un environnement particulier, y prendre des photos et repartir aussitôt. Tous mes projets sont basés sur des relations durables avec mes sujets. Je pense que quand vous travaillez dans un environnement comme un hôpital ou une maison de repos, vous commencez à révéler votre attachement à vos sujets. En retour, les employés réalisent que votre but est important, a du sens et que votre travail nécessite beaucoup d'efforts. Je crois sincèrement que la photographie permet de promouvoir l'amour-propre des autres, sans doute parce qu'ils sont continuellement confrontés à un objectif.

Peux-tu développer cet aspect ?
J'ai commencé à photographier cette femme, Bianca, que j'ai rencontrée dans un café lorsque j'avais 14 ans. Peu de temps après, elle a développé une sorte de démence et s'est déconnectée de sa famille. Sa fille ne voulait pas avoir de relation avec elle, donc elle a été placée sous aide de l'État. Elle était à l'hôpital pendant quelque temps, puis dans une résidence pour personnes âgées et dans une maison de retraite médicalisée. Je la photographie depuis que je suis adolescente. Je travaille toujours sur ce projet... Je ne pense pas qu'il soit assez abouti pour le publier en ligne. Nous sommes très proches et je pense que notre relation mutuelle, les heures, les mois, les années que nous avons passés ensemble, ont permis de diminuer notre solitude respective. J'ai aussi ressenti un changement chez certains de mes sujets, dans le sens où je sentais une confiance et un sentiment de mérite pour avoir raconté leur histoire de manière humaine.

Qu'est-ce-que tu trouves inspirant chez ces rares établissements institutionnels et chez les gens qui vivent et travaillent avec eux ?
Je pense que je suis personnellement attirée par les endroits reclus, les établissements carcéraux. Pas nécessairement des lieux d'emprisonnement au sens légal, mais des lieux qui sont confinés, où le confinement physique devient un confinement émotionnel. Je ne veux pas me concentrer sur une entité du système, mais sur la qualité humaine de ces institutions. Quand je me suis retrouvée dans le système correctionnel, je n'étais pas intéressée par le système en lui-même, mais plutôt par les gens qui racontaient des histoires personnelles et intimes au cœur de ce système. Je veux trouver de l'intimité dans ces environnements. Peut-être aussi qu'il y a une stabilité inhérente à ces lieux que je cherchais en tant que jeune photographe.

Avec le centre de détention pour mineurs, tu étais plutôt proche de l'âge de certains de tes sujets. Était-ce difficile d'établir une connexion avec eux ?
Ironiquement, je trouve qu'il est plus difficile de créer des liens avec les personnes de mon âge. Quand je prenais en photo les personnes âgées, ce n'était pas difficile de créer un lien avec eux parce que je ne les ai jamais considérées comme des personnes plus âgées. En particulier Jeanie, Will et Adina du triangle amoureux senior – je n'ai jamais vraiment conçu ce projet comme un travail portant sur des seniors. Je les ai pris en photo parce que j'étais vraiment fascinée par leur relation et leurs conflits émotionnels. Je m'identifiais vraiment à leurs interactions et aux épreuves qu'ils traversaient – en particulier avec Jeanie. Du coup, je ne pensais même plus à notre différence d'âge.

Comment as-tu rencontré ce triangle amoureux ?
À l'époque, je prenais en photo une femme à la maison de retraite de Jeanie. Une nuit, alors que j'étais en train de partir, j'étais dans le parking et j'ai remarqué Adina, Will et Jeanie main dans la main. Will faisait entrer Jeanie chez lui, elle rentrait dans le bâtiment pendant qu' Adina et lui se faisaient leurs adieux. Je l'ai regardée emprunter le chemin qui menait à son bâtiment et j'ai senti une connexion immédiate avec le sentiment de perte qu'elle avait dû ressentir à ce moment-là. Le sentiment qu'elle était la première à être laissée de côté, la première à dire au revoir ce jour-là. Je l'ai regardée s'éloigner, tandis qu'Adonna et Will partaient ensemble dans une autre direction.

Je les ai observés pendant quelques semaines avant d'oser les approcher, et j'ai aussi parlé avec les résidents des maisons de retraite où ils vivaient, parce qu'ils étaient tous proches les uns des autres. J'ai aussi posé quelques questions aux employés. Je suis allée dans différents établissements et je parlais aux membres du personnel de façon occasionnelle, particulièrement dans l'établissement de Jeanie où se déroulait l'essentiel de mon projet. J'ai demandé au personnel soignant de m'en dire un peu plus sur ces trois personnes âgées. J'étais curieuse de voir comment ils étaient perçus par les autres dans les maisons de retraite. Je voulais voir si les gens portaient un certain jugement sur eux. Mais avant même de me renseigner, je ressentais une sorte de lien romantique entre eux trois. Le personnel soignant n'arrêtait pas de surnommer leur relation « Le plan à trois », mais peu de personnes s'en sont moquées. Après avoir pass" quelques semaines à les observer, je suis allée voir Jeanie alors qu'elle attendait Will et Adina. Je me suis présentée et je lui ai dit : « Vous me fascinez et j'aimerais apprendre à vous connaître, passer un peu de temps avec vous et vos amis. »

Est-ce-qu'ils étaient motivés pour participer au projet ?
Elle a accepté et au début, je n'ai même pas sorti mon appareil photo. Au fur et à mesure, j'ai commencé à les photographier en leur disant clairement que j'étais une photographe documentariste qui voulait raconter leur histoire, mais ils n'étaient pas vraiment intéressés par mes explications. En réalité, c'était le groupe que j'ai photographié le moins intéressé par les photos que je faisais. Ils appréciaient juste ma présence et ont commencé à oublier que j'étais là, ce qui est idéal pour une photographe. J'ai passé tellement de temps avec eux que j'avais l'impression qu'on vivait une aventure, sans vraiment savoir où nous allions.

Pendant combien de temps les as tu suivis ?
Environ deux ans.

Comment se porte leur relation ces jours-ci ?
Aujourd'hui, ils ne sont plus ensemble. J'essaye de continuer le projet, mais ils ne sont plus impliqués. Ils ne communiquent plus entre eux parce que les familles d'Adina et de Jeanie ne veulent plus qu'ils soient dans cette relation. Les familles ont en quelque sorte imposé cette décision et la relation s'est terminée.

Les familles ont découvert leur relation à cause de ton projet photo ?
Non, ils le savaient déjà quelques mois avant.

Comment Jeanie, Will et Adina vivent la séparation ?
Je suis toujours en contact avec eux, et j'ai beaucoup parlé avec Will, mais plus ils vieillissent, plus leur mémoire se détériore. Ils n'ont pas une vie aussi active qu'avant. Je n'en ai pas discuté avec eux de manière explicite, mais je pense que Jeanie et Adina étaient plus inquiètes à l'idée de perdre Will que de se perdre l'une et l'autre. Elles n'avaient pas tellement peur de ne plus être amies.

Comment vis-tu le fait de devenir aussi proche des gens que tu prends en photo, puis de devoir les quitter une fois ton projet terminé ?
Je considère qu'aucun de mes projets n'est vraiment terminé. Mais à mes yeux, devenir amie avec mes sujets est essentiel. Je ne peux pas raconter de manière responsable l'histoire de quelqu'un, à moins que je ne me sente vraiment intégrée dans sa vie. J'ai remarqué que j'avais passé – du moins depuis mes 14 ans – bien plus de temps avec mes sujets qu'avec mes amis et ma famille. C'est un processus très émotionnel. Je choisis des gens et des histoires qui, d'une certaine manière, reflètent une chose que j'ai vécue ou à laquelle je m'identifie. Personnellement, je m'intéresse plus aux relations que j'ai avec mes sujets que des photos qui en résultent.

@monicaheisey