Dans l’enfer des week-ends d’intégration

Bizutages, sexe fugace et vomi : un tour d'horizon de la vie nocturne des futures élites françaises.

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nov. 11 2015, 6:00am


Toutes les photos sont issues du film WEI or Die

Tout le monde sait ce qu'est un week-end d'intégration ? J'imagine que oui. On a tous au moins une idée préconçue de ce dont il s'agit, même si on n'a pas fréquenté l'une des centaines d'écoles qui en organise chaque année. « Beuverie folklorique », « orgies infernales rassemblant des gens qui n'ont jamais eu le moindre problème d'argent de leur putain de vie » ou « délires bon enfant », chacun a sa vision. Les autres sont invités à lire les dizaines d'articles marronniers que la presse consacre aux WEI à chaque rentrée.

Cette année, malgré la noyade d'un étudiant en médecine et une mise en examen pour viol — les tatillons feront remarquer qu'il s'agissait de week-ends « de cohésion », et non « d'intégration » — c'est surtout du film de Simon Bouisson dont on a entendu parler. Wei or Die débute avec la découverte d'un cadavre en fin de soirée avant de nous plonger dans « l'enfer des week-ends d'intégration » pendant un peu plus de quarante minutes.

Bataille de pigments, Canigou, paires de seins, succession de petites humiliations – bien que Simon insiste sur le fait que Wei or Die est une fiction, son film est sans doute l'un des témoignages les plus honnêtes sur ce qu'est un week-end d'intégration en école de commerce.

VICE : Salut Simon. Qu'est-ce qui t'intéresse dans les week-ends d'intégration – ou « WEI » ?
Simon Bouisson :
J'avais envie de faire un film sur la fête – et sur l'interaction. Je trouve que l'interaction raconte vraiment un truc sur cette jeunesse qui se filme constamment, qui est tout le temps en train de se mettre en scène. Parce qu'après une soirée, tu as toujours de quoi raconter ce qui s'est passé en récupérant les images qui ont été captées par les invités.

Pour moi, une soirée c'est un peu un genre d'orgue de barbarie : au début tu as peu de fragments, puis de plus en plus, et au climax de la soirée, tu en as plein parce que tout le monde filme en même temps. Je voulais construire ce dispositif et tourner ces fragments. Donc on a écrit une histoire dans un appartement parisien, avec un drame : une fille est retrouvée au petit matin morte dans la baignoire.

Il fallait ce drame pour donner envie au spectateur d'avancer, lui donner envie de changer d'angle. Et pendant qu'on écrivait, une actu est tombée : une fille avait fait un œdème cérébral dans un week-end d'inté. Et là on s'est dit, avec le scénariste Olivier Demangel : « OK, là on peut tout écrire, il n'y a pas un truc où on nous dira que c'est tiré par les cheveux ! »

Et donc vous avez compilé plusieurs faits divers de WEI en une seule soirée ?
Oui, mais on les a clairement rendus fictionnels. Les gens nous disent : « Attendez, ça s'est pas passé exactement comme ça ! » Mais c'est de la fiction, quoi. Donc c'est un peu exagéré, dramatisé. Mais l'ambiance, les points de départ, le matelas par la fenêtre, les noyades dans la piscine, le rapport à l'eau, à la bouffe qu'ils se balancent dessus, les entonnoirs, l'alcool, etc., Ou la fille qui se fait raser la tête. Tous ces détails-là, on les a vus, et on les a mis en place dans cette histoire.

Des gens de l'EDHEC m'ont dit : « On s'y reconnaît vraiment, mais nous, il n'y avait pas autant de dialogue. C'est plutôt 24 heures d'onomatopées. »

Oui, d'autant plus que ça reste crédible. On n'est pas vraiment dans un film, comme ça peut être le cas dans Spring Breakers.
Oui, c'est plus sociologique, plus documentaire. D'ailleurs, hier, je l'ai encore montré à des gens de l'ESSEC. Ils m'ont dit : « Non, le matelas, nous on n'a jamais fait ça, la plongée sous la bâche, on n'a jamais fait ça... » En revanche, ils trouvent que les personnages, l'ambiance, ce qui se joue entre les gens, le langage, la manière dont ils se comportent entre eux et même les profils psychologiques des personnages, c'est exactement ça. Et ça fait plaisir, parce que c'est là qu'est le propos sociologique. C'est de regarder comment ces jeunes essaient de s'intégrer, comment ils se traitent d'une année sur l'autre, comment ils se comportent en groupe.

Des gens de l'EDHEC m'ont dit : « On s'y reconnaît vraiment, mais nous, il n'y avait pas autant de dialogue. C'est plutôt 24 heures d'onomatopées. »

Mais, ils s'y retrouvent ? Parce que j'ai quand même trouvé que c'était un point de vue un peu déprimant sur la réalité des écoles de commerce.
Ils m'ont dit : « C'était comme ça, mais avec le sourire. » Mais, si tu regardes les vidéos de divers WEI sur le Web, tu retrouves des images qui ressemblent à mon film. Mais on voulait donner quelque chose d'un peu plus dur, plus lourd, raconter quelque chose de plus fort. Parce qu'au fond, c'est pas drôle. Par exemple la fille forcée de boire à l'entonnoir. Tu lui dis de sourire ou tu lui demandes d'être triste, ta scène n'a pas du tout le même impact. Et au fond, quand tu lui demandes d'être triste, pour moi c'est ce qui se passe dans sa tête. Quand elle sourit, c'est pour les autres. Ça, on l'a vu sur plein de vidéos, des filles qu'on fait boire comme ça. Je ne pense pas qu'elles en gardent un très bon souvenir.

Le film montre aussi l'aspect misogyne de ces week-ends. C'est hallucinant comme les filles prennent cher. Et ça ne choque personne. Beaucoup plus que les mecs. Et la violence n'est pas la même. Il y a vraiment un truc bestial, animal, des mecs qui disent : « OK, je vais me serrer le plus de meufs, dans tous les coins possibles – elle, on sait déjà que c'est une grosse salope... » C'est extrêmement trash. Après, les filles en jouent aussi beaucoup. Elles savent que c'est un bon moyen de « s'intégrer », justement.

Vous avez regardé beaucoup de vidéos et interrogé d'anciens élèves.
Oui. On voulait même aller à des WEI. On n'a jamais réussi. Chaque fois, quelqu'un finissait par nous dire que c'était « pas possible ». C'est un peu le premier film, fiction ou documentaire, sur cette problématique. Alors que la loi contre le bizutage date de 1998 – ça fait presque 20 ans ! Comment c'est possible que personne ne se soit penché sur la question ? Il y a eu des articles, un peu marronniers, chaque année quand il y a un fait divers, mais jamais de l'intérieur, ni des récits.

Cela dit, j'ai récupéré des images de gens qui étaient en médecine et qui ont filmé pour moi. Et c'est intéressant, parce que tout d'un coup, ils ne filmaient pas comme le font les gens habituellement. Il s'agissait d'images que je n'avais pas vues sur le Web. Sur le Web, c'est toujours des images qui se baladent, ça fait found footage, tu sens que le type a mis « Rec » pour une raison. Si j'avais mis en scène des choses que j'ai vues, le film aurait été plus choquant.

Ils arrivent dans une allée où c'est marqué « maintenant tu cours ». Et les étudiants courent. Et là ils reçoivent plein de choses sur la gueule. Mais de tout. Du sang menstruel, de la merde – ça, c'est médecine.

Genre quoi ? L'alcool, le sexe ?
Ouais, le cul surtout. Déjà, les types sont tous à poil. Ça n'avait l'air de choquer personne. Elles montent sur les tables on leur fait faire des trucs salaces devant tout le monde... Après, tu vois que les gens ne sont pas du tout forcés. Ils sont complaisants, tu les vois rigoler. Ce qui serait intéressant, ce serait de les questionner des années plus tard sur ce qu'il reste de ça.

Néanmoins pour moi, c'est une œuvre de fiction. J'ai envie qu'on parle du film, de sa construction, des comédiens. S'il y a quelque chose de sociologique, c'est l'environnement. L'idée, c'est pas de dire que dans toutes les écoles de commerce, des étudiants se font scarifier le dos dans des caves. Ce n'est pas vrai. Même si cette scène, elle existe.

On ne peut s'empêcher de regarder ça sans se dire : « Ces gens sont censés être nos élites... » On retrouve aussi ça en médecine, et la réponse que les étudiants font toujours, c'est : « Il faut qu'on décompresse ! »
En médecine, il y a vraiment ce côté « On sort de deux ans hardcore avec le numerus clausus », donc il y a un lâcher-prise dingue. C'est presque militaire. Pour le week-end d'intégration, on leur donne rendez-vous dans la forêt, ils doivent tous arriver en voiture, seuls. Donc ils se garent, il y a des flèches, c'est mystique. Et ils arrivent à une allée où c'est marqué « maintenant tu cours ». Et ils courent. Et là tu te reçois plein de choses sur la gueule. Mais de tout. De tout. Du sang menstruel, de la merde – ça, c'est médecine.

Mais psychologiquement, je n'ai pas l'impression que ce soit là que c'est le plus fort. Parce qu'en médecine, tu n'as pas besoin de prendre l'ascendant sur l'autre. Pas besoin de rabaisser les autres pour devenir neurologue. Alors que c'est le cas en école de commerce. C'est pas aussi direct, mais tu te dis : « si je m'intègre bien, si j'intègre les bonnes assos, ça aura une incidence directe sur mon travail en sortant. »

Donc il existe de vrais enjeux de pouvoir pendant ces week-ends d'intégration ?
Plus qu'en médecine. On l'a senti, avec le scénariste, en regardant toutes ces images sur YouTube. Il y en a où ils posent une caméra, accueillent les bizuths, les questionnent en essayant de les humilier. Si c'est un mec, ils vont lui dire : « Mais t'es moche. » Si c'est une meuf ça va être « Toi t'es bonne, est-ce que tu me suces ? » Ces séquences-là, on a eu l'impression que c'était vraiment propre aux écoles de commerce. En médecine, ils ont un rapport au corps vraiment décomplexé. Les médecins sont habitués au corps, à la mort, à la dissection. Ils n'y voient pas le même aspect trash.

Je me dis quand même que ça ne me passerait jamais par la tête de jeter de la merde sur un mec que je ne connais pas pour lui souhaiter la bienvenue...
[Rires] En même temps, j'ai ressenti ça en école. Plus tu es dans l'école, plus tu as l'impression qu'elle t'appartient. Et je comprends cette sensation : quand les nouveaux arrivent, tu as envie de leur dire : « Mec, c'est mon terrain. » Donc je comprends cet aspect, d'autant plus si c'est ritualisé. Je ne veux pas dire que je balancerais de la merde sur un bizuth, mais je peux imaginer l'aspect grisant d'humilier le môme qui arrive.

Tu parles beaucoup de rituel. Tu vois vraiment ça comme un rite de passage?
Clairement. Ce qui caractérise le rituel pour moi, c'est le fait que ça revienne. Chaque année, au même endroit, au même moment, avec des codes qui sont toujours les mêmes. En regardant les vidéos YouTube, on était sidérés. C'est toutes les mêmes ! Tu lances la vidéo, tu as la scène dans le bus. C'est inévitable. Tu arrives, tu as la scène sur le parking. Après, c'est la scène dans l'herbe où tu te balances des trucs. Quelle que soit l'école, ou le niveau social de l'école. Ça nous a fascinés, et ça nous a beaucoup aidés à écrire.

Et si ça se répète d'une année sur l'autre, on se dit qu'ils acceptent ça. Le nouveau BDE pourrait très bien dire : « Cette année on va faire un truc sympa avec des chamallows... »
J'ai plus l'impression que les jeunes disent que ça leur manque. Il faut se remettre dans le contexte : pour eux, c'est très ludique, très drôle. Ils en gardent plutôt un souvenir nostalgique. Et ça, je peux comprendre aussi.

Mais si les participants en gardent un bon souvenir, c'est notre regard extérieur qui en fait quelque chose de condamnable ?
Je crois que quand tu le vis, tu es dedans, tu ne t'en rends pas compte. Parce que tu penses à autre chose – tu penses à toi, en fait. Alors que nous, on a un regard critique, on ne voit que les dérives. On ne comprend pas les enjeux, parce qu'on n'est pas à leur place.

L'EDHEC est intéressante à ce niveau-là. Les mômes sont déjà dans le bain de la vie future, pratique. L'école n'est composée que d'assos, et l'enjeu quand tu y arrives, c'est d'intégrer la bonne asso. Et ce sont des assos énormes. Il y en a une qui fait un festival de cinéma à Lille, une autre qui est dans l'humanitaire... La Course Croisière EDHEC, c'est plus d'un million d'euros de budget par an. C'est de la folie. Donc tu es prêt à subir plein de choses pour rentrer dans cette asso. Pourquoi ? Parce que la Course Croisière, c'est Ernst & Young qui en est le principal partenaire, et tous les mecs qui sortent de la Course Croisière sont embauchés par Ernst & Young après.

Là, tu comprends très bien pourquoi dès que tu arrives dans ce WEI, tu joues vraiment gros. Les mecs de la Course Croisière, quand ils vont dans le bus pour le week-end d'inté de l'asso, ils se font raser la tête dans le bus. C'est super dur, mais au fond, tu te fais raser la tête et après t'es trop bien. T'es à la Course Croisière, tu portes le t-shirt de la Course Croisière, t'es le patron ! T'es l'élite de l'école, et a posteriori, de la société. C'est fou.

Le film Wei or Die est disponible à cette adresse

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