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Comment les travailleuses du sexe choisissent leurs clients

Pour éviter mauvais payeurs et pervers, les escorts freelance filtrent les personnes avec lesquelles elles passeront la nuit.
08 février 2016, 6:00am

« C'est l'un des rares métiers où il n'existe aucune différence de salaire ; nous choisissons nos horaires de travail et nous gérons notre propre entreprise. Ceci dit, personne ne s'en rend compte, parce que les gens se disent que nos clients ont clairement un problème. » C'est ce qu'Olivia Grace, une escort de Toronto, m'a expliqué au téléphone quand je lui ai demandé de ce que ça signifiait d'être une escort indépendante au Canada. (Vendre son corps est légal au Canada, mais dépenser son argent pour en profiter ne l'est pas – une situation critiquée par beaucoup de travailleurs du sexe et académiciens.)

Quand on parle de call-girls, beaucoup d'entre nous pensent aux bordels, prostituées et maquereaux. En réalité, pas mal d'escorts travaillent de façon indépendante. Grâce à des forums comme CAERF et des réseaux sociaux tels que Twitter et Instagram, les call-girls indépendantes peuvent faire de la publicité pour leur service et remplir leur agenda sans avoir à rejoindre une organisation ou à s'assujettir à un patron. Elles se managent elles-mêmes et fixent leurs propres règles, ce qui signifie aussi qu'elles choisissent leurs propres clients.

Que ce soit parce qu'elles ont peur de se faire escroquer ou d'être mises en danger, la manière dont les escorts passent en revue leurs clients est très importante. On a parlé à des escorts indépendantes, venant de différents milieux, afin de savoir comment elles décident si les gens avec lesquels elles passent du temps sont sérieux.

Certains noms ont été changés pour protéger l'identité des individus interrogés.

Lisbeth Nova, 33 ans, Toronto

VICE : Depuis combien de temps faites-vous ce travail ?
Lisbeth Nova : Depuis près de deux ans.

Selon vous, le fait de ne pas travailler pour quelqu'un d'autre est-il une force ou une faiblesse ?
Il y a des bons et des mauvais côtés. Personnellement, je suis heureuse d'avoir commencé en indépendante. Je suis aussi plus âgée que certaines, et je sais comment agir avec tel ou tel client. Je suis pointilleuse vis-à-vis des gens que je vois. J'aime pouvoir discuter avec les gens avant de les rencontrer.

Qu'est-ce que vous entendez par « pointilleuse » ?
Eh bien, tout d'abord, mes clients doivent m'écrire un premier email. Je n'accepte pas les messages rédigés comme s'il s'agissait d'une simple livraison de pizza. Les clients savent qui est nouvelle et qui ne l'est pas, et les plus tordus d'entre eux essayent vraiment d'en profiter. Quand vous débutez, ils pensent pouvoir obtenir plus de vous, alors vous avez intérêt à montrer que vous n'êtes pas du genre à vous laisser marcher sur les pieds. Plus votre nom commence à tourner, moins vous recevrez ce genre d'e-mails. Je préfère les clients qui ont un cerveau.

À quoi ressemble un e-mail « écrit comme s'il s'agissait d'une simple livraison de pizza » ?
Je n'accepte pas les e-mails du style : « Hey, viens chez moi à 5 heures. Anal pendant deux heures. Amène une amie. » Non merci. Un client doit me donner envie de passer du temps avec lui, me dire qui il est exactement.

Comment déterminez-vous si quelqu'un est réglo, sans prendre en compte les mails bien écrits ?
D'habitude, je demande une référence, c'est-à-dire quelqu'un dans la branche qu'ils ont déjà vu et qui peut me confirmer qu'ils sont sérieux. S'ils sont nouveaux – et j'adore les nouveaux clients – alors ils doivent m'envoyer une pièce d'identité ou leur profil LinkedIn – quelque chose qui prouve qui ils sont et où ils travaillent. En général, je les rencontre d'abord dans un endroit public.

Vous arrive-t-il que des gens essayent de vous arnaquer ?
Ça arrive, mais pas souvent. La règle, c'est que s'ils hésitent trop dans leurs e-mails, ils vous baratinent. S'ils sont sérieux – ils ont l'argent déjà prêt dans une enveloppe –, alors c'est bon. S'ils veulent vous parler de leurs fantasmes et autres par e-mail, alors fuyez ; on devrait être payées pour cette partie du processus. Beaucoup de mecs se branlent sur ces e-mails et ils s'arrêtent là. Avec les gens sérieux, tout se fait très vite.

Olivia Grace, 29 ans, Toronto

VICE : Avez-vous déjà eu des problèmes avec la loi ?
Olivia Grace : La loi est différente au Canada. Si vous travaillez pour une compagnie ou avec une partenaire, on peut vous accuser de proxénétisme – chacune étant un maquereau pour l'autre. En revanche, lorsque vous travaillez en freelance, tout roule. C'est pour ça que je fais très attention.

Vous sentez-vous plus en sécurité qu'en travaillant pour quelqu'un d'autre ?
Personnellement, je suis convaincue que les indépendants finiront par gagner. J'ai augmenté mes prix pendant la crise et ça m'a permis d'attirer plus de clients. Je voulais que ma clientèle soit exclusivement composée de gentlemen. C'est arrivé quand j'ai augmenté mes prix en passant à 300 $ de l'heure. C'est le prix moyen ici à Toronto ; c'est une ville où la vie est chère. Beaucoup de fournisseurs de services dépensent cet argent dans un endroit spécial pour leur travail – ailleurs que leur domicile. Nous sommes plus organisées que ce que les gens pensent.

Jaynelle, 25 ans, Montréal

VICE : En tant que femme transsexuelle, pensez-vous devoir prendre plus de mesures préventives que la plupart des travailleurs du sexe ?
Jaynelle : En tant que femme en période préopératoire, j'en ai l'impression, oui. Je fais des passes, mais le sexe ne fait jamais partie de l'équation, alors je dois être très claire avec les gens.

Quelles précautions prenez-vous avant de vous préparer à accueillir un client ?
Eh bien, pour commencer, je fais de la publicité seulement sur les forums quand j'en ai besoin. J'ai une clientèle déjà établie – les clients reviennent – et la plupart de mes interactions se font en personne. Mes amis savent où je suis lorsque je travaille et je ne rencontre jamais de personnes avec lesquelles je n'ai pas construit de relations. Je dois m'assurer qu'ils sont vraiment progressistes dans leurs idées et n'essayent pas de m'arnaquer. Ça s'est toujours plus ou moins bien passé jusqu'à présent.

Plus ou moins bien ?
Évidemment, quand certains se rendent compte que je n'ai pas encore eu d'opération de changement de sexe, ils sont un peu dégoûtés. J'ai entendu des remarques désobligeantes, mais je fais toujours en sorte d'avoir prévenu avant d'en arriver là. Je vois aussi uniquement des gens qui ont les moyens de me payer – c'est absurde de viser ceux qui n'ont pas une thune.

Avez-vous déjà été dans une situation dangereuse ?
Non, mais mes amis l'ont été ; ça me fait flipper. Toutes les morts de l'année dernière sont inquiétantes, parce qu'elles nous rappellent qu'on est encore menacées. Il y a encore beaucoup de haine et c'est difficile d'y échapper. Mis à part cela, c'est presque un boulot comme un autre.

Pourquoi ne travaillez-vous pas pour une agence ?
Je n'aime pas le fait qu'ils essayent de vous prendre le plus d'argent possible ; en plus, je n'aime pas le fait de dépendre de quoi que ce soit. On ne voit pas souvent des travailleurs du sexe se faire arrêter – la plupart du temps, ce sont les clients. Je n'aime pas l'idée d'être managée. Je tiens à ma liberté.

Jordan, 19 ans, Vancouver

VICE : Tu es la plus jeune personne à laquelle j'ai parlé. Depuis combien de temps fais-tu ce métier ?
Jordan : Pas longtemps. Je dirais six mois, tout au plus. J'ai dû commencer en juillet ou en août.

On m'a dit que les travailleurs du sexe les plus jeunes ont souvent des problèmes de harcèlement avec des gens pas sérieux. Ça t'est déjà arrivé ?
Oh que oui ! Beaucoup de messages bizarres et autres en ligne. Je ne suis pas encore prête à l'idée de m'exposer complètement dehors, alors je fais toujours ça clandestinement. J'ai encore pas mal de choses à vivre dans ce métier.

Qu'est-ce qui t'est arrivé personnellement ?
Pas mal de gens me demandent s'ils peuvent me traiter comme une esclave – majoritairement des mecs blancs. Je n'arrive pas à dire si c'est parce que je suis noire et qu'ils ont un fantasme de domination raciale ou parce que ce sont de vrais connards.

Comment jauges-tu tes clients ?
Je leur demande avant tout de m'envoyer des photos d'eux, que je transmets à des amis en qui j'ai vraiment confiance. Je leur demande aussi de m'envoyer un lien vers leurs profils sur les réseaux sociaux – s'ils ne sont pas vraiment actifs ou semblent faux, je romps tout contact avec eux. Aussi, j'accepte seulement des paiements en ligne avant de rencontrer mes clients.

L'une des travailleuses avec laquelle j'ai parlé m'a dit qu'avoir un autre endroit pour travailler, c'est le rêve – plutôt que de faire ça depuis son domicile ou une chambre d'hôtel. Puisque tu débutes là-dedans, comment fonctionnes-tu ?
C'est difficile. Je viens d'avoir mon propre logement, donc j'ai plus d'intimité, même si ce n'est pas vraiment rassurant de se dire que des gens viennent chez moi quand je suis seule. Je vais en cours en ce moment, alors je dois trouver un équilibre entre ma vie d'étudiante et de call-girl. Ce n'est pas facile de garder les deux séparés.

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