Confessions d'un écrivain raté

J'ai passé deux ans à écrire un livre que personne n'a lu.

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06 mai 2014, 9:00am

4 octobre 2010 : En Irak, un journaliste travaillant pour la chaîne américaine Alhurra TV est assassiné alors qu'il se rend à son travail. Une bombe était placée sous sa voiture. Il s'inscrit dans une liste de plus de 230 journalistes tués depuis l'invasion américaine de 2003. 99% de ces meurtres sont restés impunis : en Irak, on tue les journalistes en toute impunité, et c'est un risque auquel ils s'exposent dans leur quête de vérité.

Pendant ce temps-là, en Irlande, je rédige sur mon MacBook la première page de qui sera, je l'ai décidé, mon premier roman. J'ai inscrit la date dans le carnet Moleskine marron qui me sert de journal. J'ai 23 ans, et cela fait trois ans que j'écris. Même si je n'ai probablement pas encore les moyens d'écrire un roman, j'ai la conviction qu'en restant assis assez longtemps à mon bureau - et en me frottant les sourcils assez régulièrement - ça finira par sortir. J'ai déjà écrit de la poésie et des nouvelles, j'ai été publié dans quelques journaux modestes, mais malgré cela, j'ai peur de n'être qu'un imposteur, un pastiche d'autres auteurs meilleurs que moi.

Je tente d'écrire une autofiction sur mon enfance, espérant la rendre ainsi plus intéressante. Aussi, les écrivains qui m'obsèdent ont presque tous écrit des romans autobiographiques : Jack Kerouac, Geoff Dyer, Henry Miller, Marcel Proust, James Joyce. Je suis convaincu que le seul moyen de s'exprimer en littérature est de recourir à une narration à la première personne et de ne pas hésiter à dire « je ». Les autres genres m'ennuient, et tentent selon moi de dissimuler ce qui est le fondement de toute écriture : les angoisses de l'écrivain. De plus, mon enfance a été pénible, et j'ai bon espoir qu'en écrivant un livre dessus, je pourrais prendre du recul et dépasser le traumatisme que constitue le fait de l'avoir vécue.

Je suis en couple depuis longtemps avec une fille formidable, mais en dehors de cela, je ne m'intéresse qu'aux livres. Je lis jour et nuit, et je ne me vois pas faire autre chose qu'écrire. Comme je n'ai aucune motivation pour le reste, j'ai peur de faire un métier plus classique, parce que je sais que je finirais par me haïr au point d'envisager un suicide. Passer ma vie à quelque chose qui ne m'apporterait aucune fierté me semble tout simplement irrationnel.

La structure du livre en préparation

Je n'ai pas d'argent, je vis avec mon père, et je passe le plus clair de mon temps enfermé dans ma chambre, entouré de brouillons roulés en boule, de tasses de café vides et de livres que je m'efforce de ne pas plagier. Nous sommes le 4 octobre 2010. Le 11 juin 2011, ma copine obtiendra son diplôme et commencera une carrière que j'imagine brillante. Elle est intelligente, passionnée, tout ce que je ne suis pas, et j'espère en quelque sorte me rendre digne d'elle en terminant mon roman et en le faisant publier. Je me suis évidemment fixé le 11 juin 2011 comme date butoir.

Mes amis me disent cynique, mais j'ai choisi d'être optimiste en croyant toutes les histoires que j'ai lues sur les premiers romans et combien ils ont rapporté à leurs auteurs. Depuis la fin des années 1990, 500 000 dollars semblent être la moyenne pour un auteur promis à un « bel avenir ». Daniel Mason a reçu 1,2 million de dollars pour L'accordeur de piano, Hari Kunzru a touché 1 million de dollars pour L'impressionniste, et Tout est illuminé a rapporté 500 000 dollars à Jonathan Safran Foer, plus 925 000 dollars en droits de réimpression en format de poche. J'ai même lu que cette somme a tant attiré l'attention que les éditeurs considèrent maintenant que les droits payés à l'auteur sont un outil marketing : plus ils sont élevés, plus le livre a de chances de se vendre.

Je me demande ce qui distingue ces auteurs de moi-même, et même si c'est évident - ces types sont diplômés d'universités prestigieuses (Harvard, Princeton), ou, dans le cas de Kunzru, sont carrément rédacteurs pour le magazine WIRED (rien que ça) - j'arrive à me persuader qu'il n'y a aucune différence. S'ils ont réussi, pourquoi pas moi ?

La rédaction du roman s'avère délicate. Chaque jour apporte son lot d'idées rapidement abandonnées, de passages effacés, de moments de manque d'énergie. Je déprime un peu et suis presque toujours à la limite de tout arrêter. Je dois régulièrement récupérer le fichier dans la corbeille ou recoller les pages que je viens de déchirer, et je me retrouve souvent à me demander ce que je fais au milieu de toutes ces pages, ces livres et ces tasses de café.

Après cinq mois, je tiens enfin le brouillon de mon roman. Je passe alors quelques jours dans ma chambre, incapable de dormir, avant de finalement en arriver à la conclusion que ce que j'ai là est absolument merdique. C'est confus, prétentieux, et les choses que j'ai à dire sont enfouies sous une telle quantité de mauvaises blagues et de digressions qu'elles sont indécelables. Je dois tout reprendre.

Mon projet de finir le livre avant que ma copine soit diplômée tombe évidemment à l'eau. Mais ce qui me fait vraiment toucher le fond, c'est lorsqu'elle obtient un job en Allemagne, deux jours après avoir reçu son diplôme. Je suis terrifié, je m'imagine les pires scénarios : on sera complètement paumés, sans un rond, et on nous prendra pour des touristes 24h/24. Je pleure, je crie, avant de m'arrêter après quelques jours lorsque je me rends compte que, même si je n'ai absolument aucun courage, je ne me pardonnerais jamais de m'être mis en travers de son chemin ou d'être resté en retrait par peur de la suivre. Nous faisons nos bagages - 4 immenses valises - et nous voilà dans un aéroport allemand à attendre que le tapis roulant nous les apporte. L'une d'entre elles est remplie des livres dont je pense avoir besoin pour terminer le mien.

Comme je ne peux plus faire semblant de ne pas me préoccuper de l'argent, je me retrouve obligé de trouver un travail. Je décide donc d'enseigner l'anglais. Je suis bien payé pour ça, mais je m'en veux de faire autre chose qu'écrire. Nous mettons néanmoins de l'argent de côté, ce qui nous permet de nous sentir plus tranquilles ; mais au fond, quand je dois attendre un tramway dans le froid, alors que le soleil n'est même pas levé, pour aller expliquer à des ingénieurs aéronautiques la subtile différence entre « due to » et « because of », je me dis que je préférerais être de nouveau en Irlande ; quitte à être le raté au chômage que j'étais, mais qui au moins avait le temps d'écrire.

En Irlande, je rêvais de vivre la vie des auteurs mythiques. Alcooliques, drogués ; je voulais comme eux vivre le jour et noircir le papier de ce que j'avais vécu la nuit. Comme Miller, comme Kerouac. Le seul problème, en dehors du fait que je confondais « vivre » et « me droguer et boire », c'est que je n'avais pas le moyen de faire ça. Je vivais dans une cage, incertain quant à ce que ce genre de vie pouvait m'apporter. Aujourd'hui, je pourrais m'offrir toutes les drogues et l'alcool que je voudrais, sauf que je n'ai pas le temps pour ça entre mes activités d'enseignant et d'écrivain.

L'auteur, dans un bar allemand en compagnie de sa copine

Plus que jamais, ce roman m'apparaît comme un exutoire, un moyen de fuir l'opprimante réalité. Je suis un écrivain à temps partiel, entre deux cours, entre la fin du dîner et le moment où je suis trop fatigué pour écrire, vers 22h. Je suis moins un artiste qu'une coquille vide, vêtue d'une chemise et d'une cravate, qui traîne derrière elle une sacoche usée et explique à des hommes d'affaires le sens de verbes qui leur permettront d'être des hommes d'affaires encore plus performants. Et dire que j'ai lu plus de Mann, de Nietzsche et de Böll que tous ces Allemands réunis.

Même si j'essaye de ne pas y faire attention, je suis tout à fait conscient de ce qui a été écrit avant moi, de tous les excellents livres qui ont fait l'histoire. Par conséquent, j'ai peur d'écrire quelque chose de médiocre. J'ai tellement envie d'être original que je recommence le roman 4 ou 5 fois, incluant parfois des photos, des citations issues de mon journal, des paroles de chanson ou des extraits des livres qui s'entassent sur mon bureau. J'écris même une sorte de dissertation de 50 000 mots sur mon propre roman, les romans en général, les réseaux sociaux, les amis et la famille, la vie et la mort, et sur le fait que j'ai de moins en moins espoir d'un jour vendre ce livre ; et je l'inclus au récit romancé de mon enfance. Je suis las de l'hypocrisie de la littérature contemporaine et j'espère ainsi détruire la frontière entre l'auteur et le lecteur - et en dévoilant l'état d'esprit de l'artiste et les processus créatifs, je pense pouvoir établir un lien émotionnel entre eux. Le travail occupant le plus clair de mon temps, je n'écrirai peut-être jamais un autre livre, alors pourquoi me retenir ?

J'apprends ainsi beaucoup de choses : être concis, structurer ma pensée, écrire des phrases claires, arrêter de vouloir paraître brillant. À l'été 2012, presque deux ans après avoir commencé, j'ai presque fini. J'ai enfin l'impression d'avancer dans ma vie, et j'ai le sentiment d'avancer vers une victoire qui me semble désormais promise. En parallèle, ma copine décroche un meilleur job, à Dublin cette fois. Tout semble aller à merveille : nous allons retourner en Irlande, je vais pouvoir quitter mon boulot et vendre mon livre. Après deux ans passés à me battre pour le terminer, sans parler le reste de ma vie passé à me battre tout court, j'entrevoyais enfin une possibilité d'accomplissement.

Je termine finalement mon roman le lendemain de notre retour en Irlande, le 29 juillet 2012, et je passe les deux mois suivants à l'envoyer à tous les éditeurs que je trouve dans l'espoir que l'un d'entre eux l'approuve. Je dépense une somme considérable en encre, en papier et en frais postaux, et mes journées consistent désormais à vérifier mes mails, à me rendre au bureau de poste et à écumer le web à la recherche de n'importe quelle maison d'édition ayant une adresse à laquelle je peux envoyer mon manuscrit, peu importe qu'elle soit connue ou pas.

Une page du manuscrit

Je reçois des dizaines de refus, mais la plupart du temps, je n'ai même pas de réponse. Ceux qui me renvoient le manuscrit me disent tous plus ou moins la même chose : on adore, mais on ne pense pas que ça se vendrait bien. Quelques mois après notre retour, je me rends à l'évidence : personne n'achètera mon livre, encore moins pour 500 000 dollars. Je suis dévasté. Que vais-je devenir maintenant que j'ai la preuve que je suis un raté ?

J'ai pourtant l'impression que mon livre est plutôt correct et même assez original, et s'il ne vaut pas autant que ce que j'espérais, il mérite au moins de se trouver dans quelques bibliothèques ou de servir à caler une table bancale. J'ai un immense respect pour les classiques, mais en ce qui concerne la littérature contemporaine, en dehors de quelques auteurs comme Dyer, Jonathan Lethem, Teju Cole et Ben Lerner, je ne suis pas souvent impressionné. Lorsque je jette un œil aux ouvrages primés, je trouve la majorité assez mauvais.

J'ai l'impression que l'on n'a pas laissé sa chance à mon livre, même si objectivement, c'est sans doute lié au fait qu'il est mauvais aussi. Dans tous les cas, je suis convaincu que de bons livres sont également refusés parce qu'ils ne sont pas assez commerciaux. Les gens disent que la lecture disparaît peu à peu à cause de la technologie - la télévision et Internet retenant beaucoup plus souvent notre attention - mais cette explication me semble un peu oublier ceux qui essayent véritablement de lire mais ne peuvent pas, parce que les livres qui sont publiés les ennuient et ne parviennent pas à leur faire ressentir ce qu'ils recherchent. Peut-être que de moins en moins de gens lisent, non pas à cause de la technologie, mais parce que la littérature contemporaine est mauvaise, dominée par quelques auteurs qui écrivent uniquement ce qu'ils savent que les éditeurs veulent vendre.

L'auteur, après une soirée en Allemagne

Nous sommes au début de l'année 2013, et après avoir passé pas mal de temps à ressasser ces deux dernières années, je suis enfin prêt à repartir de l'avant. « Sois fier de toi », me dis-je, « il y a deux ans tu n'aurais même pas cru que tu le finirais un jour. Même si tu penses n'avoir rien réussi, tu as peut-être tout de même réussi quelque chose : tu as appris à écrire un livre, même si ce livre est invendable ».

Beaucoup de choses ont changé pendant la rédaction de mon livre. J'ai quitté l'Irlande, et je me suis installé en Allemagne avant de revenir. Et malgré cela, mon attitude à l'égard de la vie n'a pas changé. L'Allemagne et l'enseignement généraient en moi la même amertume que généraient l'Irlande, la pauvreté et le sentiment de passer mes journées enfermé dans ma chambre. Je pensais que parce que ma vie me paraissait difficile, cela rendait mon travail crédible. Je n'étais pas seulement optimiste parce que je croyais aux histoires que je lisais sur les premiers romans, mais parce que je pensais que les éditeurs liraient mon livre en tenant compte du fait que j'avais beaucoup souffert en l'écrivant.

Ce n'est que lorsque mes espoirs de le faire publier ont été définitivement enterrés que mon attitude a pu changer. J'ai commencé par accepter que cela n'importe pas qu'on souffre ou pas ; les éditeurs s'en foutent. J'ai ensuite compris que les écrivains comme Kunzru et Foer étaient non seulement des exceptions à la règle, mais qu'ils avaient fait d'autres choses qui les rendaient plus crédibles qu'un auteur quelconque écrivant son premier roman. Personne ne parierait sur un écrivain qui n'a aucune réputation et qui n'est pas issu d'une institution prestigieuse, sauf exception.

Il m'est donc apparu essentiel d'établir un plan, afin de me faire une réputation pour que, la prochaine fois qu'un de mes manuscrits arriverait sur le bureau d'un éditeur, je sois certain qu'il sache qui je suis.

Quel était ce plan ? Écrire des articles comme celui-ci et les publier sur internet.

Nous sommes le 5 mai 2014, et mon prochain livre est en cours d'écriture.

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