Dans le monde obscur de la fanfiction metalcore érotique
Illustration : Katherine Killeffer
Vice Blog

Dans le monde obscur de la fanfiction metalcore érotique

De Black Veil Brides à Of Mice & Men, des adolescentes écrivent sur leurs groupes préférés pour exprimer leur sexualité – ou faire passer leur envie de s'automutiler.
25.10.16

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Les puristes – pour ne pas dire « vieux cons » – de la musique sont souvent condescendants envers les genres musicaux adulés par des milliers d'adolescentes. Si beaucoup s'accordent à critiquer les fans de pop, les hordes de Beliebers et autres groupies hystériques, un autre public s'attire tout autant de critiques : celui du metalcore. Ce genre attire beaucoup d'adolescentes pour plusieurs raisons : les groupes de metalcore apparaissent très fréquemment dans des revues musicales destinées aux jeunes, les membres qui les composent sont souvent séduisants, leurs paroles évoquent des problèmes universels – et ces musiciens sont bien plus dévoués à leurs auditrices que ne pourrait jamais l'être Justin Bieber.

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C'est sans doute cette apparente proximité qui fait du metalcore moderne un objet de désir, ainsi qu'un point de départ pour une pléthore de fanfictions. Nombre de filles fans de metalcore cherchent à assouvir leurs fantasmes sexuels à travers des fanfictions érotiques qui mettent en scène les groupes qu'elles idolâtrent. Ainsi, elles partagent leurs récits au sein des communautés qu'elles forment sur Tumblr, Wattpad ou encore Archive of Our Own, afin de pouvoir exprimer leur passion sans craindre le moindre jugement. Certaines y voient même l'opportunité de travailler sur leurs problèmes de santé mentale.

Inspiré par le metal, le death metal mélodique scandinave et le punk hardcore, le metalcore fait désormais partie intégrante de la nouvelle vague de heavy metal américain. Aujourd'hui porté par des groupes tels que Killswitch Engage, Trivium et Bullet for My Valentine, le metalcore n'a plus vraiment de véritable signification. Il a fini par désigner n'importe quel groupe de pseudo-rock à même de copier des éléments du trash et du punk, et dont le chanteur possède une voix suave. Le metalcore compte de nombreux détracteurs, comme ceux qui animent le blog MetalSucks – un site qui a notamment qualifié le screamo moderne (l'auteur emploie ce terme pour désigner les groupes à la Rise Records qui font un semblant de metalcore) comme étant « pire que l'Holocauste ». En 2010, même le New-York Times a remarqué que le Warped Tour était devenu un repère à pseudo-skateurs qui divise les fans de rock – « C'est une guerre qui oppose l'émergence de la scène électro-punk d'un côté, et les puristes de l'aitre », résumaient-ils.

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Il existe beaucoup de threads sur Reddit où les gens tentent de décortiquer et de comprendre le metalcore dans son ensemble. « Croyez-moi, j'ai côtoyé beaucoup de fans de metalcore, et je peux vous dire que ces types pensent que le genre a été inventé dans les années 2000. Ils ne savent même pas que les débuts remontent aux années 1980. Je peux pas les blairer », peut-on notamment lire dans les commentaires. Cette personne en particulier semble occulter une large partie du public du metalcore – à savoir les adolescentes. « Je ne pense pas que ces gens veulent se la raconter, expliquait un autre commentaire. Ce sont simplement des adolescents qui découvrent le genre et qui n'ont pas forcément eu le temps de le parcourir dans son intégralité. » Après une brève étude de ce jeune public féminin, on comprend que cette musique – et plus particulièrement des groupes très populaires comme Asking Alexandria, Of Mice & Men et Black Veil Brides – représente un exutoire pour ces filles en proie à des troubles ou des maladies mentales.

« Il agrippa mon poignet et posa délicatement ses doigts sur mes entailles. On ne m'avait jamais touchée comme ça. "Tu es magnifique. Ne laisse pas ce con te détruire. Aime-toi." » – ce passage est extrait d'une fanfiction publiée sur Wattpad, intitulée « Répare ton cœur brisé ». Dans cette histoire, Austin Carlile – le frontman d'Of Mice & Men – sauve la narratrice d'une relation abusive. Une autre fanfiction met en scène Ben Bruce du groupe Asking Alexandria, dans une situation plus ou moins similaire : « Il glissa les mains sous mon T-shirt et effleura mes cicatrices. "Il ne faut pas que tu perdes ton temps avec un mec qui te donne envie de te scarifier", me murmura Ben. "Je ne te connais que depuis deux heures, mais je sais que tu mérites d'être heureuse." Ben me tira vers lui et posa doucement ses lèvres sur mes cicatrices. »

Austin Carlile, du groupe Of Mice & Men. Photo via Wikimedia Commons

À chaque histoire, le même scénario. Un membre d'un groupe de metalcore, souvent le chanteur, fait irruption dans la vie d'une jeune fille – que ce soit par hasard ou en tant qu'ami de longue date qui fait soudainement sa réapparition – et remarque ses marques de scarification dans un moment chargé de tension sexuelle. Parfois, ces situations mènent à des passages érotiques (dont la plupart sont bien mieux écrits que 50 Nuances de gris), et il existe aussi une sous-catégorie pornographique à destination des lecteurs en quête de fanfictions plus osées. Il arrive que les auteures abordent explicitement les bienfaits du metalcore sur leur santé mentale : « [Le groupe] Black Veil Brides est incroyable, et parfois tu as l'impression qu'ils chantent rien que pour toi – comme s'ils comprenaient tout ce que tu endures… Ils t'aident à ne pas enfoncer la lame trop profond. Mais ce soir-là, rien ne pouvait calmer les voix dans ta tête. »

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Ashley a 21 ans et écrit des fanfictions depuis neuf ans. « J'ai été en dépression pendant très longtemps et je me suis automutilée pendant trois ans, m'a-t-elle avoué par mail. J'ai toujours considéré la musique comme une échappatoire pour oublier mes envies de scarification et gérer mes problèmes. J'ai toujours adoré combiner ma passion pour l'écriture et la musique dans mes fanfictions. Depuis un moment, c'est le meilleur moyen que j'ai trouvé pour me tenir éloignée du monde réel. »

Elle ajoute que le monde de la fanfiction lui a aussi appris le sens de la communauté. « Je ne savais pas que ça existait avant de tomber dessus par hasard. Ça m'a fait tout drôle de découvrir que des gens faisaient la même chose que moi. Grâce à ça, je me suis fait des amis qui avaient sensiblement les mêmes problèmes mentaux que moi. Quand on écrit sur des sujets comme la dépression, le lecteur se sent aussi obligé de parler de ses problèmes pour savoir si l'auteur a trouvé une solution depuis. C'était pour moi un lieu sûr, anonyme, où je pouvais vider mon sac sans craindre le moindre jugement. » Marie Taylor, thérapeute du comportement cognitif, ne renie pas cette affirmation : « les adolescents considèrent les sites de fanfictions comme un lieu où ils peuvent rencontrer des gens aux idéaux similaires, avec qui ils peuvent communiquer sans être jugé ». Elle poursuit : « Internet fait alors office de plateforme où ils peuvent enfin prendre la parole, exprimer leurs difficultés face à la dépression, l'angoisse ou encore l'automutilation – autant de sujets qu'ils ne peuvent pas évoquer dans la vie de tous les jours. »

Je suis assez partagé sur les fanfictions. Une partie de moi est flattée, mais en même temps c'est assez flippant. Ces fantasmes me mettent parfois mal à l'aise. – Ben Bruce

Shannon a 20 ans et est fan d'Asking Alexandria. Plus jeune, elle a écrit une fanfiction et estime y avoir trouvé un espace sûr pour discuter de ses problèmes mentaux. « C'est une forme de libération plutôt saine », juge-t-elle. De plus, elle pense que l'ouverture d'esprit dont font preuve les membres de cette communauté permet aux nouveaux de se dévoiler et de s'entraider. « Je me suis rendu compte qu'il y a beaucoup de gens prêts à confier leurs problèmes pour essayer de protéger les autres. »

Ales Zivkovic, thérapeute pour le National Health Service au Royaume-Uni, n'est pas surpris de constater que l'écriture peut constituer un véritable exutoire pour les adolescentes. « J'ai vu passer beaucoup de gens dépressifs et créatifs dans mes groupes de thérapie. D'ailleurs, on dit souvent que les dépressifs transfèrent leurs pensées et leurs sentiments dans une quelconque forme créative – que ce soit le dessin ou l'écriture. Je pense que c'est une bonne chose, car cela leur donne un sens du mérite et une raison d'être – soit tout ce qui manque aux dépressifs. »

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« Qu'il s'agisse d'automutilation ou de désirs sexuels, il est évident que certains auteurs dépressifs retranscrivent leur moi intérieur dans leurs histoires », poursuit Zivkovic. « La dépression se traduit souvent par un profond sentiment d'inutilité et de solitude face au reste du monde. L'automutilation en est l'un des symptômes. [Certaines de ces] histoires le mentionnent très clairement: une jeune fille se scarifie, puis s'arrête – ou s'entaille moins profondément – dès qu'un musicien vient la "sauver". En lisant entre les lignes, on comprend qu'elle essaie de dire à ses lecteurs qu'elle se déteste et se sent inutile, du moins jusqu'à ce que quelqu'un lui prouve qu'il l'aime. »

La communauté des fanfictions est aussi un lieu où les jeunes femmes peuvent explorer leurs fantasmes sexuels (et au passage impressionner leur lectorat). « Les passages sexuels existent car les lecteurs en ont toujours envie, me confie Ashley. La plupart écrivent des passages pornographiques car c'est la suite logique de l'histoire – c'est une évolution naturelle de la relation entre les personnages. J'aime le fait de mettre à nu les idées enfouies dans mon esprit sans subir de critiques. » Shannon se montre quant à elle plus réservée, mais considère les scènes de sexe comme faisant partie intégrante des fanfictions. « Je ne trouve pas ça étrange. Les auteures cherchent seulement à exprimer leur sexualité. »

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La différence entre ces communautés et – par exemple – les fans de One Direction, c'est que les types issus du metalcore ne sont pas aussi intouchables et inaccessibles que les célébrités de premier rang. Ils sont nombreux à interagir avec leurs fans sur les réseaux sociaux. Leurs profils Instagram sont rarement saturés de photos de yachts ou de destinations exotiques – mais plutôt de photos de soirées arrosées avec leur équipe ou des photos de leurs animaux de compagnie et de leur famille. Ils ressemblent davantage à des êtress humains auxquels les fans peuvent s'identifier.

Les résultats peuvent parfois être réellement bénéfiques. « Quand les membres d'un groupe me répondent sur les réseaux sociaux, ça m'aide beaucoup », m'explique Shannon. « Par exemple, Ben Bruce m'a écrit plusieurs fois sur Twitter et Instagram. Il a dit qu'il était fier que je ne me sois pas mutilée depuis trois ans. » Shannon estime que ses groupes préférés sont très réceptifs et respectueux envers leurs communautés de jeunes fans. « J'ai l'impression que c'est aussi important pour eux que ça l'est pour nous», poursuit-elle.

J'ai demandé à Ben Bruce s'il était d'accord avec cette idée. « Je ne ressens aucune obligation à parler et interagir avec mes fans. Je le fais parce que je suis réellement reconnaissant de leur amour et de leur soutien. J'aime cette réciprocité, et l'idée de transmettre un peu de joie à travers le monde», déclare-t-il.

Ben Bruce du groupe Asking Alexandra. Photo via Wikimedia Commons

Il arrive cependant que cette attention devienne un peu trop envahissante. « La plupart du temps, je suis entièrement dévoué aux fans, et je partage beaucoup de moments avec eux », confie-t-il. « Mais je ne veux pas aller trop loin et leur livrer tous les détails de ma vie pour autant. » En revanche, il est moins ennuyé à l'idée de se retrouver au centre de fanfictions. « Je suis assez partagé à ce sujet, admet-il. Je suppose qu'une partie de moi est flattée, mais en même temps c'est assez flippant. Ces fantasmes me mettent parfois mal à l'aise. On a tous eu des fantasmes sur une personne que l'on connaissait, ou de parfaits inconnus – c'est tout à fait normal. Mais parfois, les histoires prennent une tournure étrange et ça me donne des frissons. Souvent, je me contente de me marrer et d'essayer de me mettre à la place des auteures. Après tout, je fantasmais sur Avril Lavigne à leur âge ! »

Malheureusement, les interactions avec les fans peuvent prendre des tournures beaucoup plus graves. L'année dernière, l'artiste de pop punk Jake McElfresh a été accusé d'envoyer des messages obscènes et des photos nues à des fans encore mineures. Par la suite, il a accordé une interview à Billboard, dans laquelle il avoue avoir envoyé des messages et des photos, niant toutefois avoir eu des relations sexuelles avec des mineures. Lloyd Roberts, l'ancien guitariste du groupe britannique de pop punk Neck Deep, a lui aussi été accusé d'envoyer des messages déplacés à des mineures. Il a nié ces accusations (après une enquête policière – qui aurait selon lui été exécutée à sa demande – il a été relaxé de toute accusation.)

Dans ces deux cas, les accusations ont été faites sur Tumblr, qui fourmille de fanfictions. « Je ne veux pas généraliser, mais ces accusations sont souvent anonymes car la victime ne veut pas ''revivre'' cette histoire [au tribunal] », me dit Zivkovic. « Les filles ont souvent peur de ne pas être prises au sérieux et sont d'autant plus réticentes ». Alors que les femmes craignent souvent de porter plainte, le magazine britannique Rock Sound a pris une position qui a choqué une grande partie de ses lecteurs : il préconise une méfiance accrue face aux accusations anonymes qui affluent sur Internet. Dans un blogpost, les auteurs encouragent les victimes à se rendre à la police plutôt qu'à poster des accusations anonymes en ligne. « Nous n'allons pas rester assis à regarder des gens gâcher leur vie et leur carrière à la face du monde entier. » La réalité n'est pas si simple. Selon le FBI, la définition officielle d'une fausse accusation est une accusation réfutée à la suite d'une enquête. Des cas dépourvus de preuves ou dans lesquels la victime refuse de coopérer ne sont pas officiellement classés comme fausses. C'est d'ailleurs pour cette raison que les accusations proférées sur internet sont d'autant plus difficiles à quantifier – il s'agit souvent d'une parole anonyme contre une autre dans un domaine public, où la police ne peut être impliquée.

La fanfiction existe dans un monde parallèle au sein duquel les relations peuvent mal tourner. Mais ce fantasme permet à de nombreuses jeunes filles d'oublier leurs pulsions auto-mutilatrices. Finalement, ces sites et réseaux sociaux sont des lieux où les adolescentes peuvent rencontrer des gens qui pensent comme elles, explorer leurs fantasmes et ainsi exorciser leurs problèmes. « Les paroles de la chanson "Run Free" des Asking Alexandria signifient beaucoup pour moi. Pour moi, ça veut dire ''Ne laisse personne t'empêcher de faire ce que tu veux" », analyse Shannon. « Je ne sais pas si c'est leur sens initial, mais en tout cas c'est comme ça que je les comprends. »