J’ai rencontré la première sirène professionnelle française

En parallèle de sa thèse, Claire se donne en spectacle à l'Aquarium de Paris et à des soirées de milliardaires grecs.

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mai 19 2015, 5:00am

Claire, la première sirène professionnelle française. Photo : Jonathan Thirionet

Un tout nouveau métier un peu particulier prend de l'essor à l'étranger, et commence tout juste à se développer en France : celui de sirène professionnelle. Originaire des États-Unis, le « mermaiding » consiste à enfiler une queue de poisson, et à réaliser des shows aquatiques et des soirées privées en battant frénétiquement de la nageoire.

Afin d'en savoir plus sur cette mystérieuse activité, j'ai rencontré Claire, 25 ans, première sirène professionnelle française. Passionnée de sirènes depuis toujours, cette jolie blonde exerce son activité à temps partiel depuis presque cinq ans.En parallèle,elle prépare une thèse à la Sorbonne sur les « Mythes, symboles et archétypes dans les productions Disney », dirigée par le sémiologue François Jost, après avoir rédigé un mémoire sur les sirènes et leur représentation moderne.

« Le mermaiding est plus difficile qu'il n'y paraît », m'a-t-elle assuré lors de notre rencontre. « Il faut réussir à nager en apnée avec une queue de poisson qui peut aller jusqu'à 15kg sur les jambes, les pieds joints dans une mono palme, et pouvoir garder les yeux ouverts sous l'eau salée. Ça pique et on n'y voit vraiment rien. »

Photo : Alexia Maurin

À la fin de sa licence, Claire a cherché une activité susceptible de l'intéresser sur le long terme. Attirée par le milieu artistique, elle s'est essayée au théâtre et au mannequinat, avant de réaliser qu'elle devait se démarquer autrement. Elle s'est vite rendu compte qu'elle pouvait allier son goût pour la natation et sa passion des femmes-poissons. En écumant divers sites américains, elle découvre que le métier de sirène professionnel existe vraiment. Tous ne parlent que d'Hannah Fraser, la sirène la plus médiatisée au monde, qui nage avec des raies manta, des requins, et milite intensément pour la protection de la faune et la flore sous-marine.

Son personnage tout trouvé, Claire commence sa plongée dans le monde des sirènes. Mais en France, personne n'avait jamais entendu parler du mermaiding. Elle a donc dû se débrouiller toute seule avec des tutos internet pour fabriquer son premier costume, et démarcher le milieu artistique pour proposer ses services.

Après plusieurs séances photos et la création de son site internet, elle commence à se faire un nom. Un jour, elle est contactée par l'Aquarium de Paris, qui lui propose un spectacle unique : une plongée en costume de sirène avec les poissons et les raies empoisonnées. Cette représentation plaît tellement que ses dates sont constamment renouvelées.

Claire lors d'une représentation. Photo publiée avec l'aimable autorisation de l'Aquarium de Paris

C'est dans le bassin principal, qui fait 8 mètres de profondeur, qu'elle se donne en spectacle. J'assiste à la préparation : il lui faut deux personnes pour l'habiller et remonter la fermeture éclair de sa queue de poisson. Ses jambes prises au piège, il faut alors qu'un de ses collègues la porte pour la déposer au bord du bassin. S'ensuivent alors dix minutes de chorégraphie sous-marine, rythmée de « bisous bulles », de gracieuses roulades et de saluts au jeune public qui se trouve de l'autre côté de la vitre. Elle ne les voit pas, mais les enfants sont conquis. Pendant que Claire joue la sirène, une voix off leur explique le mythe de la femme-poisson. Si les plus grands sont sceptiques (« C'est une fausse, ça existe pas les sirènes ! »), les tout petits sont émerveillés. « Elle est trop belle ! », s'extasie une gamine de 7 ans, les yeux écarquillés.

Mais nul besoin de préparer une thèse pour devenir sirène, m'a-t-elle assuré. En revanche, un don pour le bricolage peut s'avérer utile : Claire confectionne elle-même chacune de ses queues de poisson. Son matériel se résume à un bidon de latex, un moule en forme d'écailles avec lequel elle créé de grandes pièces qu'elle peint à son gré, et qu'elle fixe sur une mono palme. La partie la plus difficile consiste à ajuster le tout à ses mesures exactes, pour que l'eau ne s'engouffre pas à l'intérieur lorsqu'elle nage.

Après sept queues de sirène fabriquées de ses propres mains, Claire est devenue une experte. Du latex, elle est passée au silicone, plus résistant à l'eau mais aussi plus onéreux : elle ne débourse pas moins de 1000 euros pour chaque queue. « Aux États Unis, une jolie queue de sirène coûte environ 3 000 euros, m'a-t-elle expliqué. Le prix peut très vite grimper. Dans ce milieu-là, si on sait fabriquer une queue, on peut se faire des nageoires en or. »

Photo via Soonnight.com

Il arrive occasionnellement à Claire de participer à des soirées privées. Contactée par les organisateurs eux-mêmes ou par des sociétés d'événementiel, ses prestations se passent soit sous l'eau, lorsqu'il y a un bassin ou une piscine à disposition, soit sur la terre ferme où elle pose sur un rocher ou danse devant des invités.

« L'une des soirées privées les plus folles, c'était sur une île grecque en mai dernier, pour l'anniversaire de la fille d'un milliardaire. Déguisée en sirène, je devais accueillir les bateaux des invités au bord de l'eau. Mais j'ai de la chance, personne ne m'a jamais fait de propositions déplacées », m'a certifié Claire. « Pourtant, c'est vrai que ce milieu peut rapidement faire tourner les esprits les plus mal placés. Aux États-Unis, un célèbre fabricant de queues de sirènes a très mauvaise réputation. Il en fabrique en couleur chair pour des films porno. »

On lui a déjà demandé de poser seins nus sous l'eau pour une séance photo, ce qu'elle a fermement refusé. « Ce n'est pas tant la nudité qui me dérange. Mais je compte enseigner plus tard à l'université, et je n'ai pas envie que cette image ternisse ma réputation. » Elle a également refusé une proposition de la part de quelqu'un qui voulait le faire figurer dans un clip de R&B. Son but n'est pas d'être sexy à outrance, ni de trémousser sa queue dans tous les sens.

Mais certaines sirènes reçoivent régulièrement des propositions pour participer à des salons fétichistes, quand elles ne sont pas harcelées par des pervers. C'est ce que m'a raconté Alexis, un ami de Claire qui se proclame triton. Après s'être acheté deux queues, l'une en Allemagne en tissu pour 145 euros, et l'autre sur un site américain pour près de 3 000 dollars, il prend des cours d'apnée et s'entraîne à nager avec ses costumes dans l'une des deux seules piscines parisiennes qui ont accepté de l'accueillir avec sa panoplie. Pour le moment, il n'est pas encore entré dans le monde professionnel des sirènes, mais il a déjà fait la une d'un magazine gay allemand.

« Les hommes ont moins de problèmes dans ce milieu, a-t-il affirmé. Le triton n'a pas la même aura sexuelle que la sirène. Je suis épargné par les propositions salaces que peuvent avoir certaines de mes amies sirènes. »

Actuellement en voyage aux États-Unis, Claire en a profité pour faire un tour à Weeki Wachee Springs, un parc qui organise des spectacles de sirènes depuis 1950. Là-bas, on l'a laissé faire un show aquatique avec une sirène américaine, et elle aurait même reçu une proposition d'embauche. Contrairement à elle, Alexis ne compte pas vivre de sa passion. Il souhaite simplement en profiter un maximum et la faire découvrir aux autres. Bientôt, il espère défiler sur un char de la Gay Pride avec sa plus belle queue.

Photo : Jean-Louis Danan

À Marseille, la première école française de sirènes ouvrira ses portes le 23 mai prochain. Elle a été fondée par Julia Sardella et son mari Lemmi Claudio, fondateurs de Perle Events, une société qui réalise des spectacles aquatiques.

« Les écoles de sirènes se développent actuellement dans le monde entier notamment aux Philippines, aux États-Unis, en Allemagne, en Espagne et séduisent une large clientèle internationale de tous âges. Notre ambition est de développer une nouvelle discipline sportive qui réunit exercice physique et mouvement artistique », promettait leur communiqué de presse. Si je reste sceptique quant au réel intérêt sportif de cette activité, j'avoue que l'expérience a l'air plutôt marrante. Et à en croire le succès des cours en Espagne l'été dernier, je vous conseille de réserver dès maintenant. Deux mois après l'ouverture de la Sirenas Mediterranean Academy, à Tarragone, plus de 500 élèves avaient déjà frénétiquement remué de la queue.

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