FYI.

This story is over 5 years old.

La vache

J'ai écris ce texte du côté de 2002. Si je me souviens bien, c'était à la fin de l'été, quand on sent qu'on rentre dans ce grand tunnel sombre et froid que sera l'hiver belge. En analysant au plus près, je peux affirmer que j'ai écris ce texte pour me...
9.1.08

J’ai écris ce texte du côté de 2002. Si je me souviens bien, c’était à la fin de l’été, quand on sent qu’on rentre dans ce grand tunnel sombre et froid que sera l’hiver belge. En analysant au plus près, je peux affirmer que j’ai écris ce texte pour me réchauffer et puis, c’était un bon prétexte pour ne pas devoir sortir faire les courses sous une pluie battante. Je crois qu’à cette époque je devais encore me dire que la littérature était susceptible de sauver les gens. Heureusement, aujourd’hui, j’ai changé d’avis.

PROLOGUE
Rencontrer une fille quand on travaille comme un chien de commercial dix heures par jour sur les routes à essayer de vendre du matériel médical à des gens qui n’en n’ont rien à foutre, c’est quelque chose d’aussi improbable que d’être choisi par la Nasa pour intégrer un programme de colonisation de Vénus. Pour rencontrer une fille après son trentième anniversaire il fallait (c’était une liste qu’il lui arrivait de réciter en regardant défiler les bornes kilométriques qui lui apparaissaient comme autant de petits monuments funéraires):

- Partir dans un club de vacances et y apparaître comme un type rigolo.

- Fréquenter une salle de sport et y apparaître comme un type rigolo.

- Exercer un travail privilégiant «le contacte avec la clientèle» et y apparaître comme un type rigolo.

- Avoir des amis connaissant des filles susceptibles de vous être présentées lors de soirées où s’agissait d’apparaître comme un type rigolo.

D’abord Henry n’avait pas le temps de partir en vacances. Il n’avait pas le temps non plus de fréquenter une salle de sport, il exerçait une profession où il ne rencontrait que des médecins le considérant avec plus de mépris qu’un prélèvement de selles et (exception faite de ses collègues Jean-Luc, Jean-Marc et Jean Michel qui étaient aussi largués que lui en ce qui concernait la «procédure de la rencontre avec une fille») il n’avait pas d’amis. De toutes manières, et quand bien même il aurait été présent dans l’un ou plusieurs des quatre cas de figures cités plus haut, il n’était pas un type rigolo. Loin de là. Il était même plutôt un type sinistre. Quelle fille aurait pu s’intéresser à quelqu’un qui portait des chaussettes blanches avec des mocassins, qui n’écoutait que RTL (jamais NRJ, BFM, France Musique, non RTL et les Grosses Têtes), qui se plaignait souvent (de douleurs au périnée, d’être fatigué, de la météo, de sa voiture, de la politique, du coût de la vie...), qui s’obstinait à utiliser Drakkar Noir en eau de toilette et dix milles autres petits détails dont l’accumulation en gouttelettes grisâtres donnait à sa personnalité l’apparence d’une flaque d’eau sur le trottoir d’une ville du nord après une averse automnale.

L’absence d’amour lui pesait. Un peu lorsque, seul sur une aire de stationnement à mâchouiller un sandwich humide, il éprouvait soudain le besoin d’appeler quelqu’un pour signaler que «tout allait bien», qu’il serait là «dans une heure», qu’il «était crevé». Un peu aussi lorsque il se réveillait le matin et que le matin lui faisait l’effet d’une petite goutte d’acide tombée droit sur son coeur. L’absence d’amour lui pesait par contre beaucoup chaque soir quand, debout les yeux fixés sur le plateau tournant du four à micro-ondes réchauffant les molécules surgelées d’une moussaka, il se disait qu’une vie telle que la sienne était identique à celle d’un insecte: travaillant au raz du sol, ingurgitant de la merde et mourant seul sous une feuille de platane, au bord d’un chemin de terre ou personne ne passait plus. Quand il pensait à ça: à l’insecte, au travail, à la merde et à la mort, il se mettait à pleurer. Un sanglot de vieille fille dépressive que ça n’effraie même pas de pleurer comme ça subitement, pour qui les larmes sont comme le brossage des dents, une épreuve quotidienne et qui se dit qu’un jour il faudra bien que cela cesse.

Sa vie en était là, flaque d’eau, insecte, dépression grumeleuse guettant chaque soir et chaque matin, quand une petite annonce glissée dans un journal toutes boîtes attira son regard: «Vous cherchez une compagnie féminine. Envie de contact en toute simplicité (ni sexe, ni prostitution).» C’était une drôle de petite annonce. Qu’est ce que ça voulait dire? Et puis la fin: «ni sexe, ni prostitution». Ça lui resta en tête toute la journée, comme un post-it collé discrètement sur sa moelle épinière et, de retour chez lui, il s’endormit avec les mots «ni sexe, ni prostitution» surnageant aux limites de sa conscience. Il rêva de ces mots, ils étaient posés sur une cheminée, portaient de la lingerie fine et écartaient les jambes.

Quand Henry se réveilla il appela le numéro indiqué sur l’annonce.

I.
C’était une voix d‘homme qui avait décroché et qui lui avait donné l’adresse. C’était en rase campagne. Il fallait rouler plus d’une demi-heure sur une départementale, ne pas rater un croisement avec un chantier mobile, continuer encore pendant deux ou trois cents mètres et prendre le chemin au «niveau des poubelles en plastique». Henry fit tous cela et finit par se retrouver devant une sorte de hangar planté au milieu d’un pré. De grosses vaches, la bouche pleine d’herbe, le regardaient en clignant des yeux curieux. Un homme en tablier de chirurgien sorti d’un local attenant au hangar et vint à sa rencontre:

«C’est vous qui nous avez téléphoné hier?» L’homme en tenue de chirurgien avait l’air complètement crevé, comme s’il avait passé les dernières nuits sans dormir. Il sentait le café et la transpiration, différentes sortes de taches constellaient son tablier: du gras, de l’oeuf, du sang, peut-être un peu de merde. D’un coup Henry trouva que toute cette histoire de compagnie féminine prenait une allure vraiment bizarre et il se mit à prier pour que cela ne soit pas le coup d’une secte ou d’un club de partouze.

Il suivit l’homme en tenue de chirurgien jusqu’à un bureau où une jeune fille semblait les attendre d’un air un peu triste. Elle portait un tailleur un peu ringard, un imprimé fleuri avec des épaulettes mais, excepté cela, elle était vraiment jolie. Très jolie. Un visage harmonieux, de longs cheveux sombres. Henry dit bonjour en souriant.

«Elle ne vous répondra pas», dit le chirurgien.

Devant l’air étonné d’Henry il rajouta:

«C’est une vache.»

II.
Pendant le trajet du retour il repensa à tout ce que lui avait dit le chirurgien. Avant de se lancer dans la recherche il avait été agriculteur puis, lorsque les techniques des biotechnologies avaient commencé à se démocratiser il s’était lancé, comme un peu tout le monde, dans le bidouillage de code et le découpage de chromosomes. Petit à petit ses travaux étaient devenus plus ambitieux. Il s’était attelé au clonage et à la modification de mammifèrs domestiques: des souris, des rats, des chats, des chiens et puis, finalement, des vaches. Plus de viande, plus de lait… C’était devenu ennuyeux. Alors il avait eu l’idée de changer complètement leur apparence. Il avait bien réfléchi et il était arrivé à la conclusion que ce qui serait le plus plaisant, le plus intéressant «commercialement parlant» ce serait de leur donner l’allure de jolies jeunes filles (il souligna que à terme, plusieurs options physiques seraient disponibles au catalogue). Cette forme était susceptible d’intéresser tant le professionnel (l’éleveur lassé de voir sans cesse les mêmes vaches dans ses pâtures. Et pourquoi pas des jeunes filles, elles aussi laitières, elles aussi viandeuses), que l’amateur (le célibataire, le polygame, le collectionneur...)

Pour l’instant il n’y avait qu’un prototype et il ne pouvait, en tant qu’initiateur du projet, mener à bien les premiers tests.

«Vous comprenez, avait il dit, je connais son père et sa mère. Au fond de moi je sais bien que c’est une vache. Je connais ses chromosomes sur le bout des doigts. Je ne pourrai jamais être aussi naturel qu’il le faudrait. Alors que vous, vous êtes vierge en quelque sorte. Pour vous, cette vache c’est quand même et avant tout une jeune fille. C’est de ça que j’avais besoin, de quelqu’un comme vous pour vivre avec elle, voir si tout se passe bien. Tout ce que je vous demande c’est de la garder trois mois et de me la ramener après. Vous êtes d’accord?»

Henry avait regardé la jolie jeune fille et il avait baissé les yeux. Il avait dit qu’il était d’accord. Le chirurgien avait eu l’air content. En le raccompagnant jusqu’à la voiture il avait giflé la fille qui rechignait à s’installer sur le siège arrière.

«Ne la ménagez pas, avait-il dit. C’est une vache.»

De retour chez lui Henry appela son travail pour dire qu’il prenait les quelques jours de vacances qu’on lui devait encore. Il regarda la fille qui allait et venait entre le fauteuil et la télévision. Elle était vraiment très, très jolie. Il n’y avait jamais eu une aussi jolie fille dans son appartement. Il s’approcha d’elle et tendit la main pour lui caresser les cheveux. Elle recula. Le chirurgien l’avait sûrement déjà beaucoup frappée.

ILLUSTRATIONS: APOLLO

III.
La fille avait reculé quand il avait voulu lui caresser les cheveux. Elle s’était mise dans un coin de la pièce et regardait Henry d’un oeil craintif.

«C’est rien, c’est rien, je vais pas te faire de mal,» fit-il en tendant la main vers elle.

Mais le ton très doux et très gentil qu’il avait pris pour lui dire ça, un ton de petit frère parlant à une petite soeur, ne changea rien. La fille frissonna, émit un gémissement et se colla la tête contre le mur. Henry eu une idée. Il alla dans la cuisine et revint avec un morceau de sucre. Très doucement, le sucre posé sur sa paume ouverte, il s’approcha d’elle. Henry faisait:

«Chuuut, chuuut, voila, tu vois comme je suis gentil».

La fille eu encore un gémissement mais interrogatif cette fois-ci, accompagné d’un reniflement intéressé. Elle jeta un coup d’oeil à Henry, puis au sucre qui n’était plus qu’à quelques centimètres de son visage. Elle se pencha en tournant légèrement la tête et saisit le sucre entre ses lèvres.

Henry la regardait croquer le sucre. Il la trouvait de plus en plus magnifique. Le contact de sa bouche contre la paume de sa main avait été d’une étonnante douceur veloutée qui lui avait donné la chair de poule. Il avait dit: «C’est bon hein? Tu aimes ça le sucre.» La fille s’approcha un peu en regardant les mains vides d’Henry. Il demanda: «Tu en veux encore?» Il retourna dans la cuisine et revint avec une pleine poignée de sucre. La fille s’était plantée au milieu du salon et s’agita en voyant ce qu’il lui apportait. Il s’assit sur le canapé en disant: «Viens t’asseoir, viens. J’ai plein de sucres pour toi». La fille s’approcha et s’assit à côté de lui. Il lui tendit un nouveau morceau de sucre. Encore une fois elle se pencha pour le prendre. Il pensa:

«Quelle bouche, quelle super bouche.»

La fille mangeait son sucre en bavant un peu. Elle était assise bien droite et regardait fixement le mur. Henry tendit la main pour lui caresser les cheveux, la fille le regarda un moment puis s’absorba à nouveau dans la contemplation du mur. «Quels cheveux», se dit Henry. Cette fille aurait pu tourner une publicité pour Oil of Olaz. Il lui caressa le visage et le cou et lui tendit un nouveau morceau de sucre. Henry lui passa la main sur la poitrine, puis sur la cuisse, puis se dit qu’il serait plus à l’aise s’il lui donnait un nom. Il pensa à Catherine, à Natacha, peut-être un nom américain un peu sexy? Sharon, Kate, Beverly, mais il trouva que ça n’allait pas. Il fallait quelque chose de plus mignon et d’un peu naïf. Il trouva Magalie. Magalie c’était bien. Magalie ça ferait l’affaire. Il dit:

«Qu’est ce que t’es belle Magalie, t’es aussi jolie qu’une... fleur.»

La pensée que sa comparaison végétale était un peu nulle lui traversa l’esprit pendant une seconde puis il se souvint qu’il s’adressait à une vache. Une vache bien roulée, mais une vache quand même. De s’en être souvenu, ça le désinhiba et, tandis que Magalie mâchait un énième morceau de sucre, Henry s’agenouilla devant elle et en entreprit de déboutonner se robe en imprimé un peu ringarde.

C’était pas facile, elle ne l’aidait pas du tout mais il finit par y arriver.

Le chirurgien l’avait vêtue de ce qu’on devait considérer trente ans plus tôt comme un «ensemble sexy». De la dentelle noire que Henry lui ôta à grand peine. Magalie était assise complètement nue sur le canapé et la présence de cette fille à la beauté infinie au milieu de son appartement donna à Henry l’impression qu’on lui injectait de l’esprit de sel dans les veines. Une chaleur presque douloureuse l’embrasa tout entier, il prit la main de Magalie et tenta de l’entraîner vers la chambre. Quelque chose dans l’instinct de la vache la fit résister. Henry dit: «Allé viens, allé quoi viens...», avec une voix qu’il ne reconnu pas lui même. Magalie se recroquevilla sur le canapé. Henry sentit la frustration lui ouvrir des robinets de mauvaise humeur dans la tête et il se rappela de ce que lui avait dit le chirurgien à propos de ne pas hésiter à être ferme. Il gifla Magalie qui gémit en se calant un peu plus profond dans le fauteuil, et aussitôt il s’en voulu. Merde! Ça ne lui ressemblait pas de frapper les gens. Il se pencha sur elle et lui dit: «Excuse-moi, je ne voulais pas faire ça.» Il lui embrassa la tête, le cou, sa main caressa ses seins et puis son ventre. C’était magnifique. Machinalement il tendit un nouveau morceau de sucre mais elle n’en voulu pas. Henry avait ouvert sa braguette et sortit son machin. Il ne savait pas si Magalie résistait ou pas, il appuyait son coude contre elle pour l’empêcher de trop bouger en répétant: «s’il te plaît, s’il te plaît...»

C’était la fin de l’après-midi. Dans la rue, la circulation était de plus en plus dense. Le grondement sourd des embouteillages remplissait l’appartement. Henry se releva, il regarda Magalie et lui donna un sucre qu’elle accepta. Il se sentait mal, il se sentait comme un lieutenant SS qui vient de prendre conscience de la véritable nature de l’Allemagne nazie. Il demanda:

«Tu veux prendre une douche?»

Magalie ne répondit pas. Elle se releva, urina longuement sur le sol et retourna dans un coin de la pièce où elle s’appuya contre le mur avant de s’endormir.

IV.
Les jours passèrent et Henry dû reprendre son travail. Il eu un peu de mal à s’habituer à la présence de la fille, enfin de la vache, disons de Magalie. Après l’épisode du canapé, un curieux malaise mêlant culpabilité, honte et désir s’installa dans une petite galerie creusée vers le centre de son coeur. Il n’osa plus la toucher, il lui parlait avec une douceur embarrassée qui, lui semblait-il, était susceptible de rassurer la vache craintive. Il s’occupait d’elle avec soin, lui donnant un grand bain tous les soirs, (après un moment d’inquiétude elle y prit goût, n’acceptant de sortir de l’eau que contre un sucre en guise de récompense). Comme elle ne contrôlait pas ses sphincters il la laissait nue ou, s’il faisait froid, avec un dessus de training. Le matin il la conduisait dans la cuisine dont il avait recouvert le sol de feuilles de papier journal, avec, dans un coin, un grand seau vert remplis de fourrage. Quand il rentrait, il disait:

«C’est moi! Je suis là!»

Il ouvrait la porte de la cuisine et trouvait Magalie endormie ou ruminant. Pendant qu’il nettoyait la cuisine, remplissant un sac poubelle des pages et des pages de journal souillées, il la laissait se promener dans l’appartement. Le plus souvent, par habitude, elle se rendait d’elle- même dans la salle de bain où elle l’attendait. Il lui faisait couler son bain en lui racontant sa journée puis il la faisait rentrer dans l’eau et lui lavait les cheveux et le corps avec un gel moussant «deux en un» parfumé au cassis qui, selon Henry, lui laissait la peau douce. Il la séchait dans un grand essuie tiédi sur le radiateur, lui brossait délicatement les dents et passait sur son visage un peu de crème hydratante. Henry allumait alors la télévision et regardait les nouvelles, puis un film. Magalie allait et venait, observait des choses sans importance se produirent de l’autre côté de la fenêtre, buvait dans l’évier de la cuisine où il laissait toujours de l’eau fraîche. Henry espérait souvent qu’elle le rejoigne sur le canapé, qu’elle vienne chercher auprès de lui un peu de chaleur mais elle semblait ne pas en avoir besoin.

Nourrie par la vision régulière du corps dénudé de Magalie et par les désirs brûlants qui ne trouvaient aucun apaisement, une tristesse cancéreuse envahissait jour après jour l’univers d’Henry. Le temps passa et il s’enhardit un peu. Il osait maintenant caresser Magalie, s’attarder sur sa poitrine ou sur ses fesses. Il commanda et lut deux ou trois ouvrages techniques sur les vaches mais aucun n’abordait jamais les aspects psychologiques de l’animal. Peut-être n’y avait il finalement ni intelligence, ni conscience, ni psychologie chez la vache. Henry essaya d’habituer Magalie à sa propre nudité et, chez lui, il se mit à vivre nu, frôlant la fille dans toutes les occasions que leur offrait la vie quotidienne, espérant par là faire naître chez elle l’équivalant d’un désir humain. Rien ne se passa mais, malgré l’énorme masse de frustration lui écrasant l’estomac, Henry ne pouvait se faire à l’idée que seul un nouveau viol lui permettrait d’avoir avec la vache une relation plus intime. Parfois, le soir, il la poussait gentiment jusque dans la chambre et il la faisait asseoir sur le lit. Il lui massait alors longuement le dos en la complimentant sur la finesse de son grain de peau ou le dessin de ses épaules, se disant que, peut-être, cette voix et ces gestes finiraient par lui être agréable. Cependant, tout comme les frôlements, les massages et les compliments ne suscitèrent chez Magalie que ce qui semblait être une infinie indifférence.

En désespoir de cause Henry essaya même de prendre un bain avec elle mais ce fut un nouvel échec où il mijota dix minutes dans une eau qui se refroidissait. Il dit:

«J’en peux plus tu sais, tu vas finir par me rendre fou».

Il en avait marre, il était fatigué d’être gentil, fatigué de parler doucement. Il dit encore:

«Je fais plein de choses pour toi et de toi qu’est-ce que j’ai?»

Il senti que s’il restait une minute de plus dans la salle de bain avec elle, ça risquait de mal tourner. Il sortit en la laissant en plan dans la baignoire, sans lui brosser les cheveux, sans lui brosser les dents, sans lui passer sa crème hydratante. Il se mit au lit. Il eu du mal à s’endormir. Il était en colère.

Le lendemain il trouva la fille endormie sur le sol de la salle de bain et ça l’énerva. Il la poussa jusque dans la cuisine en disant:

«Allé, allé!», et il partit travailler.

Le soir, à son retour, il ouvrit la porte de la cuisine pour la laisser faire son tour mais il n’avait pas envie d’être gentil. Oui, il tirait la gueule, oui il était de mauvaise humeur, à qui la faute? Magalie alla dans la salle de bain mais il n’avait pas envie de lui donner un bain, il n’avait pas envie de la voir. De toutes façons elle ne lui faisait plus aucun effet. Il dit:

«Quoi? Qu’est ce que t’attends plantée là?»

Et il la chassa de la salle de bain.

Il était devenu méchant. Cette fille chez lui l’énervait au plus haut point. Il cessa presque complètent de s’en occuper. Juste le fourrage, l’eau et le papier journal. Il appela le chirurgien une fois ou deux pour lui demander s’il pouvait ramener la fille plus tôt que prévu mais il répondit qu’il préférait que le test aille au terme des trois mois. Henry obtempéra. Il râlait. Encore plus d’un mois à tenir.

V.

Les semaines qui suivirent furent des semaines noires et tristes dans la vie noire et triste d’Henry. Il avait abandonné tout espoir quant à Magalie et quant à l’amour en général. Le soir tombait de plus en plus tôt, il faisait de plus en plus froid, c’était l’hiver et Noël fut une épreuve de plus. Seul chez lui avec la vache qui reniflait son fourrage de la veille. Il bu, il se réveilla malade, il chassa encore une fois la fille de la salle de bain en l’insultant, en disant:

«J’en ai marre de toi, complètement marre».

Elle alla se réfugier dans la cuisine. Henry resta de son côté, dans le salon. Dehors toute une foule aux bras chargés de tartes, de gâteaux, de cadeaux, de mômes braillards et de soucis minables avançait à petits pas dans l’air gris du vingt-cinq décembre. Il hocha la tête, il les méprisait, il se méprisait, la vie était un cul de sac où l’on pouvait se cogner la tête pendant des siècles. Il alla chercher un morceau de pain dans la cuisine, Magalie le regarda rentrer et sortir mais il ne dit rien. Il en avait marre de cette crasse dans sa cuisine, il en avait marre de cette odeur, il se dit qu’il devrait un jours tout nettoyer à fond mais il n’en n’avait pas le courage.

Il passa la journée à ne rien faire. Un peu de télé, se raser, essayer de faire une sieste. Rien ne marchait. Il prit quelques dossiers clients et entreprit de souligner en vert les chiffres positifs et en rouges les chiffres négatifs. Du beau boulot, très soigné. Il se releva avec la satisfaction d’avoir bien travaillé. Il se sentait un peu mieux, à l’horizon des évènements de sa vie il y avait finalement peut-être un peu de sens. Il retourna dans la cuisine chercher un autre morceau de pain. Magalie s’était mise à la fenêtre et regardait fixement la brume hivernale. La lumière jaune d’un réverbère éclairait son visage. Quelque chose clochait, un reflet brillant sur la joue de la fille. Il s’approcha un peu et vit que de grosses larmes lui glissaient sur la peau et s’écrasaient une à une sur le carrelage. Elle pleurait.

ÉPILOGUE
Quelques jours plus tard Henry ramena la vache au chirurgien. Il ne jugea pas nécessaire de s’étendre sur le chapitre des larmes et garda ça pour lui. Le chirurgien frappa la vache pour la faire rentrer dans son box.

«Je pense qu’il faudrait régler le problème de la propreté, dit-il. Une fille comme ça c’est encore trop difficile pour un particulier.»

Henry avait acquiescé et il avait demandé ce que celle-ci allait devenir.

«Celle-là, oh ben, c’est pas une laitière mais la viande est bonne. J’ai des accords avec des boucheries.»

Henry trouva que le chirurgien gérait bien son affaire.