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reportage

La culture de l'opium est tout ce qu’il reste aux Bédouins du Sinaï

Faute de pouvoir gagner de l'argent légalement, un grand nombre de Bédouins égyptiens se retrouvent mêlés à des trafics de toute nature.
30.1.14

Un champ d'opium dans le Sinaï

Alors que le crépuscule printanier s’abat sur les arides montagnes égyptiennes du désert du Sinaï, les cultivateurs d'opium quittent leurs champs roses, violets et verts et partent allumer des feux de camp pour la soirée.

Sur la terrasse de leurs abris de fortune faits de pierres, de bâches et de feuilles de palmier, des jeunes hommes et des familles se rassemblent autour des braises pour faire cuire du pain et réchauffer le thé. Ils se couchent tôt, se lèvent tôt et passent la journée dans les champs, jusqu'à ce que la lumière du jour cesse de les éclairer. Mes hôtes du soir me confient qu'ils ne font pas ce boulot illégal et éloigné de tout par choix, mais par nécessité. Les opportunités d'emploi étant très limitées, il n'existe souvent pas d'autre solution dans la région pour gagner sa vie. L’histoire de ces cultivateurs d’opium est emblématique de la communauté bédouine dans son ensemble : le gouvernement égyptien et les promoteurs privés n'ont jamais permis à la communauté de profiter du développement économique, condamnant de fait ses membres à survivre grâce à la contrebande – voitures, armes, humains, pétrole ou drogue.

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J'ai pour la première fois entendu parler des champs d'opium du Sud Sinaï au printemps dernier, dans un bar enfumé du Caire. Alors que le nord de la région fait régulièrement les gros titres en raison des méfaits des moudjahidin (les actes terroristes, les explosions d'oléoducs de pétrole et les meurtres de militaires sont légion), le sud, moins densément peuplé, se fait bien plus discret. Pour cette raison, cette histoire m'a immédiatement intriguée. Très peu de médias ont parlé de l'ampleur du phénomène et, quand ils le font, c'est surtout pour rapporter que des ONG tentent de transformer des cultivateurs d'opium en jardiniers – ce qui, au passage, n'impacte en rien l’économie de l'industrie de la drogue.

Lors de ma visite, j'ai découvert que le déclin du tourisme et le retrait des forces de police depuis la révolution de janvier 2011 avait provoqué un boom de la culture de l'opium, changeant ainsi la société du Sud Sinaï dans son ensemble, tout en permettant à une version bon marché du produit d'envahir le pays.

Mohammed Khedr, coordinateur de la Fondation communautaire pour le Sud Sinaï, qui étudie l'économie de la région, a estimé au printemps dernier que la production d'opium et de marijuana avait doublé depuis 2010, offrant du travail à 45 % des hommes de la région. D'autres habitants ont estimé que ce chiffre était encore plus élevé.

Un fermier inspectant sa jeune plantation d'opium

Bien que des structures privées et publiques soient présentes dans le Sinaï, la majorité d'entre elles refuse d'employer des Bédouins – notamment la police et l'armée. Les Égyptiens du delta du Nil sont envoyés dans la région pour occuper les postes disponibles dans les usines, dans les bureaucraties et dans les stations balnéaires. Ainsi, une forme d'apartheid économique se crée, et seuls quelques jobs en marge du business touristique restent disponibles pour les Bédouins. La crise de 2008 a fortement touché l'économie touristique, avant que la révolution n'aggrave encore la situation. L'un de mes hôtes bédouins avait l'habitude de travailler plusieurs fois par semaine dans une attraction du coin. Après la révolution, les offres sont devenues de plus en plus rares.

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Selon un document publié par l'Université américaine du Caire, 81 % des Bédouins du Sud Sinaï sont confrontés à des problèmes d’alimentation – leurs enfants courent trois fois plus de risques de souffrir de malnutrition que les Égyptiens dans leur ensemble. La moitié d'entre eux vit en dessous du seuil d’un dollar par jour. J'ai demandé à un fermier ce qu'il ferait si les autorités détruisaient sa plantation. Il m'a répondu qu'il ne ferait « rien, resterai[t] chez lui et ne mangerai[t] plus ».

« Si le gouvernement donnait aux Bédouins la possibilité de participer au développement économique de la région, bien sûr qu'ils ne toucheraient plus à la drogue », m'a affirmé Mohammed. « Pour nous, la drogue est un péché, tout comme le fait de laisser ses enfants crever de faim. »

Quand la révolution a éclaté au Caire, les Bédouins du Sinaï ont vu là l'occasion de prendre leur revanche sur la répression du gouvernement. Des postes de police ont été attaqués et, dans certaines villes, les flics se sont fait chasser. Une fois de retour au Caire, j'ai rencontré un officier vétéran de la lutte contre la drogue qui travaillait au Sinaï jusqu'à la révolution. N'étant pas autorisé à communiquer avec la presse, il a requis l'anonymat.

Même avant la révolution, dit-il, des avions de surveillance étaient incendiés par les Bédouins ; le gouvernement menait ensuite une campagne de représailles. Mais, avec l'importation d'armes lourdes en provenance de Libye dans la péninsule, il est devenu bien plus dangereux pour les autorités de détruire des plantations. « Le choix à faire entre la lutte contre la drogue et le maintien de l'ordre est devenu compliqué. » Un an durant, les opérations policières ont cessé, avant de reprendre à une échelle beaucoup plus réduite. La drogue est sortie du Sinaï via divers moyens, notamment des bateaux à la soute remplie d'opium.

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Selon le département d'État américain, durant l'année précédant la révolution, 534 hectares d'opium ont été détruits. L'année suivante, aucun.

Un homme montre le fusil qu'il s’est acheté grâce à l'argent de l'opium

Accroupis autour du feu dans l'étroite vallée, les jeunes cultivateurs d'opium s'échangent leurs téléphones pour se montrer les photos des choses qu'ils ont achetées grâce au trafic. On voit des images de pick-up, de maisons et de flingues.

« Bien sûr que j'ai peur [de la prison], m'a confié l'un d'eux. Un homme avait écrit son nom sur l'une des roches de son domaine. Des agents l'ont embarqué et lui ont arraché les ongles. Désormais, l'armée et les forces de l’ordre ne font plus rien mais, dans le futur, c'est possible qu'ils s'y remettent… »

Malgré les biens qu'ils ont pu s'offrir, les Bédouins ne sont pas ceux qui tirent le plus profit de l'opium. La plupart des terres où la plante est cultivée appartiennent techniquement à l'armée. Aux yeux de la loi locale tribale en vigueur, ceux qui possèdent les terres doivent obtenir la moitié des bénéfices. La saison de l'opium va de novembre à mai. Le reste de l'année, les cultivateurs effectuent des travaux occasionnels ou travaillent sur la culture de cannabis de l'été.

En plus des revenus financiers, la culture apporte deux autres trucs à la communauté : l'addiction et la violence.

Selon des dépêches de médias locaux, dans au moins 6 des 9 cas de kidnappings d'étrangers recensés dans le Sinaï depuis 2012, les ravisseurs ont demandé en échange la libération de prisonniers condamnés pour trafic de drogue. Plus récemment, en avril 2013, un Hongrois de la Force multinationale et observateurs au Sinaï s'est fait kidnapper à cette fin.

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Tous les enlèvements se sont terminés rapidement, souvent sous la pression des tribus locales, et les captifs ne se sont jamais plaints d'abus ou de maltraitance. Dans des propos rapportés par un journal local, l'un des kidnappeurs parle « de scorpions, de serpents et de monstres » de façon menaçante mais relâche ensuite ses prisonniers après s'être avoué qu'il n'aimerait pas se trouver dans leur situation.

Plusieurs attaques armées ont aussi touché divers checkpoints situés à proximité des principales régions productrices d'opium. Bien que personne n'ait revendiqué ces attentats, les habitants pensent que les coupables sont les gangs impliqués dans le trafic de drogue.

Quant à l'addiction des Bédouins, alors que je quittais la vallée, mon regard est tombé sur un adolescent en train de cultiver son champ en compagnie de son père et de son frère aîné. Il utilisait un grattoir fabriqué à partir d'une vieille boîte de conserve. Après qu'il a jeté un œil alentour et vérifié que personne ne le regardait, il a porté une petite boule d'opium à sa bouche et a léché son doigt. On récolte ce que l'on sème.

Ce à quoi ressemble l'opium pur une fois cultivé

La dépendance – non seulement à l'opium, mais aussi à son dérivé, le jurouz, fabriqué à partir de sufoof [herbe] séché et broyé – est un problème croissant au niveau local. Le jurouz présente l’avantage d’être moins cher et tout aussi populaire – les Bédouins le fument à de nombreuses occasions.

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Mon guide m'a aussi expliqué, hilare, qu'en vertu de la croyance selon laquelle le produit accroîtrait les performances sexuelles, il était aussi consommé par les hommes avant l'acte : « Ils le prennent la première fois qu'ils couchent avec une femme s'ils veulent que cela soit bien. Puis, ils continuent à en prendre. Au bout de deux ans, la drogue les a transformés en limace et n'a plus aucun effet. Alors, ils cherchent autre chose. »

Les femmes portent souvent le poids de la dépendance des hommes. La drogue a tendance à les rendre léthargiques et ils se retrouvent obligés d'emprunter de l'argent pour s'en procurer. Très peu de femmes sont financièrement indépendantes, ce qui les rend donc très concernées par les revenus et les dépenses de leurs maris. Une femme mariée à un Bédouin m'a appris que la vie sociale des hommes de la communauté tournait autour de l'opium et qu'en consommer « était aussi normal que fumer une cigarette ». Il n'existe pas de statistiques fiables sur l'usage de drogue, mais de nombreux habitants auxquels j'ai parlé m'ont dit estimer le pourcentage d'hommes consommateurs entre 60 et 90 %.

En 2010, l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime a estimé que 60 tonnes d'opium étaient consommées en Égypte chaque année, permettant ainsi d’évaluer la surface totale de production à environ 1 000 hectares. On ignore si l'opium cultivé dans le Sinaï est transformé ou non en héroïne. L'agent de police auquel j'ai parlé m'a affirmé que la quasi-totalité de l’héroïne du pays était importée, mais l'un de mes contacts du Nord Sinaï m'a affirmé que l'opium pur était envoyé en Israël pour y être modifié avant de refaire le chemin inverse sous forme d'héroïne. Je n'ai pas été en mesure de confirmer ou non ces dires.

Les jeunes hommes que j'ai rencontrés dans les montagnes n'en ont aucune idée et ne posent pas de questions aux négociants qui achètent leur produit. Pour les Bédouins, seul l'aspect financier de ce commerce importe.

« Il n'y a pas de travail et je n'ai aucun diplôme, m'a dit l'un d'eux. Mais, dans ce domaine, je suis un vrai pro », m'a-t-il dit, désignant du bras en souriant les champs d'opium environnants.

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