Comment « Still Tippin' » de Mike Jones a changé le rap à tout jamais
LE NUMÉRO MUSIQUE

Comment « Still Tippin' » de Mike Jones a changé le rap à tout jamais

En 2004, un rappeur inconnu a été propulsé star mondiale grâce à un business plan établi par sa grand-mère.
9.12.16

Traduction : Lelo Jimmy Batista Illustrations : Arthur Torres

Traduction : Lelo Jimmy Batista 
Illustrations : Arthur Torres

Cet article est extrait du « Numéro Musique » En 2015, le journaliste Shea Serrano a sorti un livre intitulé The Rap Year Book, qui est depuis devenu un best-seller aux États-Unis. Il y a abordé, en 36 chapitres, les plus importants titres rap de chaque année depuis 1979, analysés, disséqués et remis en perspective. Le livre est sorti en France le 1er décembre 2016 chez Hachette Heroes, avec une traduction de Lelo Jimmy Batista, rédacteur en chef de Noisey France. Nous vous en présentons un extrait : le chapitre consacré à l'année 2004 et au « Still Tippin' » de Mike Jones, Slim Thug et Paul Wall.


2004 - STILL TIPPIN' - MIKE JONES featuring SLIM THUG & PAUL WALL

De quoi parle cette chanson?
D'un mode de vie, via tout un tas d'argot texan et de méta-références au rap de Houston.

Pourquoi est-elle importante?
Parce qu'elle a permis à Houston de devenir l'épicentre de la scène rap US et que l'influence qu'exerce Houston sur le rap n'a jamais diminué depuis.

Il y avait quatre titres en lice pour ce chapitre mais pour être tout à fait franc, je n'ai pas eu à hésiter ne serait-ce qu'une seconde.

Les quatre titres étaient : « Roses » d'Outkast, « Drop It Like It's Hot » de Snoop Dogg et Pharrell Williams, « Jesus Walks » de Kanye West et « Still Tippin' » de Mike Jones, Slim Thug et Paul Wall.

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Le titre le plus cool de 2004, c'était « Roses » d'Outkast, un morceau tellement envoûtant qu'on en finit par oublier qu'Andre 3000 y fait 25 fois référence au caca. Mais « Roses » n'était même pas le titre le plus important de l'album Speakerboxxx/The Love Below (sorti en 2003). C'était « Hey Ya! », qui est sans doute le meilleur titre rap de tous les temps avec un point d'exclamation dans le titre.

Le titre le plus fascinant de 2004, c'était « Drop It Like It's Hot » de Snoop, un morceau tellement hypnotique qu'il s'est hissé au sommet du Top 100 US et qu'il y est resté trois semaines entières, chose qui, bizarrement, n'était encore jamais arrivée à Snoop Dogg. Mais au moment où « Drop It Like It's Hot » est sorti, Snoop rappait déjà depuis 65 ans (1). C'était déjà une star depuis longtemps. Tout comme Pharell, qui avait coécrit et coproduit « Rump Shaker » de Wreckx-N-Effect en 1992. Oui, Pharrell était déjà dans le coin à l'époque (2).

Le meilleur titre de 2004, c'était « Jesus Walks » de Kanye West, un morceau à la structure tellement parfaite qu'il est devenu – et qu'il restera à jamais – le meilleur morceau rap jamais enregistré sur Jésus. Mais il n'a pas été retenu parce qu'aussi sublime soit-il, « Jesus Walks » n'a pas eu d'impact autre que son succès commercial.

Le titre le plus important de 2004, c'était « Still Tippin' ». Parce qu'il a quasi instantanément transformé Mike Jones, Slim Thug et Paul Wall (et indirectement, Chamillionaire) en stars du rap, et aussi et surtout parce qu'il a définitivement placé Houston sur la carte du rap mondial, ce qui a permis à la quatrième plus grande ville des États-Unis d'imposer son style – qui reste à ce jour une composante majeure de la scène.

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Plusieurs trucs notables sont arrivés en 2004 et j'ai pensé que vous aimeriez peut-être vous les remémorer :

C'est l'année où Facebook a été lancé. Ce qui signifie qu'il restait encore 6 ans avant la sortie du film sur Facebook et 6 ans et quelques jours avant que des crétins ne s'étripent sur internet pour savoir si oui ou non le film sur Facebook s'appelait The Facebook Movie.

L'équipe américaine de basket-ball a perdu face à l'Argentine en demi-finale des Jeux Olympiques. Pour moi, c'est clairement de la faute de Stephon Marbury. Pour être honnête, je ne sais pas si c'est vraiment à cause de lui que les USA ont perdu, mais quand quelque chose déconne dans le basket ou même dans la vie, c'est généralement de la faute de Stephon Marbury. Ce qui me fait penser (et c'est totalement véridique) qu'en 2003, on m'a offert un ballon de basket autographié par Stephon Marbury. Deux ans plus tard, en 2005, il ne restait déjà plus rien du revêtement. En 2003, j'ai rencontré David Robinson et il m'a autographié un ballon de basket lui aussi. Je l'ai toujours. Le revêtement est en parfaite condition. J'en conclus que Stephon Marbury détruit absolument tout ce qu'il touche. J'en conclus également que je devais être un type passionnant en 2003 vu que mon occupation principale consistait de toute évidence à collectionner les ballons de baskets autographiés.

Lindsay Lohan a joué dans Mean Girls. Personne ne le sait, mais Mean Girls est un film ultra-puissant et hyper en avance sur son temps. Beaucoup de gens parlent du Parrain 2 comme du Mean Girls des années 1970. J'ai entendu dire que Lindsay Lohan avait auditionné pour le rôle d'Al Pacino dans Heat mais que Michael Mann, le réalisateur, ne se sentait pas trop de confier un des deux rôles principaux de son film à une gamine de 9 ans. Le racisme antijeunes est un vrai problème à Hollywood, croyez-moi.

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Tout ceci n'a évidemment aucun rapport ni avec Mike Jones, ni avec Kanye West, ni avec le rap de 2004, ni avec le rap tout court. Ce sont juste des trucs qui sont arrivés. Mais il n'y a pas moyen que j'écrive un chapitre sur l'année 2004 sans citer Mean Girls. Ce qui signifie probablement que je suis un type toujours aussi passionnant.

La version de « Still Tippin' » que la plupart des gens connaissent n'est pas la version originale. La version originale a été enregistrée en 2002. Les deux versions sont basées sur le même freestyle de Slim Thug (3) mais n'ont pas été produites par les mêmes personnes (Bigg Tyme a produit la version originale, Salih Williams a produit la version plus connue) et n'ont pas été enregistrées par les mêmes personnes (Chamillionaire était sur la version originale, Paul Wall l'a remplacé sur la version plus connue). La version la plus connue clôturait une compilation sortie en 2003 et intitulée The Day Hell Broke Loose 2. Elle a ensuite servi de premier single à l'album Who Is Mike Jones? de Mike Jones, sorti en 2004 après que Jones ait prouvé, contre toute attente, qu'il pouvait être considéré comme un rappeur qui sort des disques.

Voilà comment Mike Jones a lancé sa carrière – c'est assez malin et plutôt drôle : quand il a commencé à rapper – aux alentours de 2000 – personne ne prêtait attention à Mike Jones. Ce qui n'a rien d'étonnant. Parce que Mike Jones est un expert en marketing et un excellent homme d'affaires, mais c'est un rappeur plus que moyen. Et être un rappeur plus que moyen n'est pas vraiment un atout quand on veut percer dans le rap (4). Il s'est donc intéressé à une catégorie de personnes capables d'attirer l'attention du public rap : les strip-teaseuses.

Il s'est rendu dans les meilleurs clubs de strip-tease de Houston. Il a rencontré les danseuses, leur a parlé de musique et a commencé à leur faire des morceaux personnalisés pour qu'elles puissent les utiliser sur scène. Il citait le nom de la fille, en faisait une description rapide, puis la mettait en avant. Il l'a d'abord fait pour une strip-teaseuse. Gratuitement, pour commencer. Puis il l'a fait pour deux autres. Puis, cinq autres. À partir de là, il a commencé à demander de l'argent. Il y avait de plus en plus de demandes. 10 strip-teaseuses. 20 strip-teaseuses. Au bout d'un moment, toutes les filles d'un club ont eu leur morceau dédié. Puis ça a été deux clubs. Puis cinq. Sa voix nasale et immédiatement reconnaissable inondait les clubs de strip-tease de Houston. Et ce qu'il a fait, c'est que sur tous ces morceaux (et sur tous ceux qui ont suivi), Jones répétait son nom en boucle, ainsi que son numéro de téléphone. Il les a imprimés sur des T-shirts, sur des posters, partout (5). On aurait dit qu'il n'existait que pour promouvoir son nom, sa marque. Et c'est comme ça, Mesdames et Messieurs, qu'un rappeur plus que moyen est devenu le rappeur le plus connu de sa ville, puis de son état, puis de son pays.

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Aparté : dans une scène de The Social Network, Sean Parker (Justin Timberlake), le mec qui a inventé Napster, a une réunion avec Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg) et Eduardo Saverin (Andrew Garfield). Durant la réunion, Parker pose des questions à Zuckerberg et Saverin sur leur stratégie marketing. Zuckerberg explique qu'au départ, ils voulaient intégrer Facebook à l'université de Baylor mais que Baylor avait déjà son propre réseau social. Du coup, ils l'ont proposé à toutes les écoles situées dans un périmètre de 150 km. Et très vite, les étudiants de Baylor ont quitté le réseau social de leur université pour s'inscrire sur Facebook. En fait, c'est exactement ce qu'a fait Jones, sauf qu'à la place des écoles, il a utilisé des strip-teaseuses. Du jour au lendemain, toutes les strip-teaseuses de la région se sont mises à utiliser sa musique et avant même qu'il ne puisse s'en rendre compte, Jones alimentait les conversations de tous les gens qui comptent.

En 2014, dans un mini-documentaire réalisé par le site Complex.com à propos de « Still Tippin' », Michael Watts, un des cofondateurs de Swishahouse, le label de Houston chez qui étaient signés Slim Thug, Paul Wall, Chamillionnaire, et plus tard, Mike Jones, parlait de Jones en ces termes : « Il ne s'est pas présenté comme un rappeur, il s'est présenté comme un type avec un plan. Et ça m'a vraiment impressionné parce que jamais personne n'était venu me voir en me disant qu'il avait un plan alors qu'il n'avait sorti aucun disque. » Il n'y a pas de meilleur résumé possible.

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Mais après l'ascension est venue la dégringolade : quelques semaines après que Who Is Mike Jones? a été certifié disque de platine pour la deuxième fois, l'échelle que Jones avait utilisé pour atteindre les sommets s'est mise à brûler des deux côtés et sa chute a été si rapide et si violente qu'il s'est littéralement désintégré en touchant le sol. Il a aujourd'hui totalement disparu des radars. Mais l'histoire de son parcours vers le succès reste absolument incroyable et est un élément clé de l'explosion du southern rap.

Entre 1992 et 2002, seuls deux rappeurs originaires de Houston ont réussi à vendre plus d'un million d'exemplaires d'un ou plusieurs de leurs albums : Scarface (en 1994 avec The Diary et en 1997 avec The Untouchable) et Lil' Troy (en 1999 avec Sittin' Fat Down South, après avoir cartonné avec son single « Wanna Be A Baller »). Après la sortie de « Still Tippin' », c'est arrivé trois fois en huit mois, durant l'année 2005 (Jones avec Who Is Mike Jones?, Paul Wall avec The Peoples Champ, et Chamillionaire avec The Sound Of Revenge). Cette exposition a permis à plusieurs éléments du folklore local de faire leur entrée dans la pop culture : la candy paint, les grillz en or et diamant, les gobelets de lean ou de drank (un mélange de soda et de sirop pour la toux) et les sons de DJ Screw, pionnier du « chopped and screwed », sous-genre composé de morceaux découpés et ralentis à une vitesse absolument inhumaine.

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En 2010, dans une interview accordée au Guardian, Drake raconte : « Je me sens parfois coupable de vouer une telle passion à DJ Screw et à la Screwed Up Click. J'imagine qu'à Houston, les mecs me considèrent comme un type qui prend le train en marche. Mais je n'ai pas de mots pour décrire ce que ce truc me fait ressentir. Cette musique, c'est tout pour moi. » Il n'y a pas de meilleur résumé possible.

Ce que le rap de Houston a inspiré de pire : en 2008, T-Pain, un grand haut-de-forme avec un chanteur de R&B en dessous, a sorti un morceau avec Ludacris, intitulé « Chopped 'n' Screwed » sur lequel il n'y avait absolument pas de sons « chopped and screwed » mais des tonnes d'autotune et où « chopped and screwed » était utilisé comme un terme pour désigner les râteaux que se prenait T-Pain quand il draguait des filles.

Ce que le rap de Houston a inspiré de meilleur : en 2011, A$AP Rocky, un rappeur de Harlem, a sorti un morceau intitulé « Purple Swag ». C'était lourd et lent mais en même temps mélodique et entraînant. Le clip du morceau est devenu quasi instantanément viral et a permis à Rocky de signer un contrat de 3 millions de dollars avec RCA et Polo Grounds. Il y a deux moments sur « Purple Swag » où l'on entend la voix de Mike Jones : une première fois à environ 0:42 mn et une deuxième à 2:00 mn. Dans les deux cas, ça dure à peine une seconde. Mais même planquée tout au fond, sous les boucles hypnotiques du morceau, il est impossible de la rater. C'est bien Jones qui fait « I said ! » C'est un micro-extrait de « Still Tippin' » qui provient d'une strophe à la fin de son couplet, quand il répète « Back then hoes didn't want me, now I'm hot, hoes all on me » (« Avant, les meufs ne voulaient pas de moi, maintenant je suis chaud, les meufs veulent ma peau ») quatre fois d'affilée.

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Mike Jones est éternel.

The Rap Year Book a été publié en France le 1er décembre 2016 aux éditions Hachette Heroes. Il a été publié pour la première fois aux États-Unis aux éditions Abrams, en 2015.


(1) Il est possible que ce chiffre ne soit pas exact.

(2) Pharrell avait 75 ans quand il a produit « Drop It Like It's Hot ». Pharrell était à la retraite mais il a accepté de reprendre du service pour Snoop. Pharrell Williams a toujours menti sur son âge. Pendant mes recherches pour ce livre, j'ai discuté avec Frank Sinatra. Je lui ai demandé : « Frank, tu traînes pas mal avec Pharrell Williams. De toi à moi, quel âge il a ? Franchement ? » Et vous savez ce que Frank m'a répondu ? « Eh bien, Pharrell Williams a 137 ans. » 137 ans ! Vous vous rendez compte ?

(3)Il figure sur un morceau intitulé « I'm a Ho (Whodini Freestyle) ». Sur « Still Tippin' », à un moment, Slim Thug parle d'une GameCube. Dans le freestyle, qui est sorti quelques années plus tôt, il parlait d'une Nintendo 64. Slim Thug fait toujours en sorte que ses références aux consoles de jeux vidéo soient raccord avec l'époque. Je trouve ça très consciencieux de sa part.

(4) Notez qu'être un rappeur plus que moyen ne vous empêche pas de devenir un rappeur célèbre. Regardez J. Cole, par exemple.

(5) En 2008, Jones a sorti un film en direct-to-video-et-direct-à-la-poubelle intitulé The American Dream, basé sur son histoire. Il y a une scène dedans où on voit sa grand mère poser les bases de son business plan. C'est elle qui lui dit dit de mettre son numéro de téléphone partout, de répéter son nom et de faire des morceaux pour des strip-teaseuses. La grand-mère de Mike Jones.