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Mon père, ce pervers narcissique

Si nous formions une famille française en apparence parfaite, notre pseudo bonheur recouvrait un cauchemar quotidien.
08 décembre 2015, 6:00am

Les personnes figurant sur cette image n'ont rien à voir avec celles qui sont mentionnées dans cet article. Photo via Flickr. 

Tel un Narcisse obscur des temps modernes, mon père est tombé amoureux de l'image qu'on renvoyait de lui : autoritaire, respecté, voire admiré. Nos yeux étaient un miroir qu'il avait façonné, et dans lequel il s'est senti exister jusqu'à aujourd'hui. Décrit par Paul-Claude Racamier dans les années 1990, le pervers narcissique est un bourreau affectif qui dévalorise sa proie « en se faisant valoir au détriment d'un objet manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir ». Il pratique une forme de torture psychologique passant par la manipulation mentale et le harcèlement moral. Sur les trente caractéristiques qui le définissent, mon père les rassemble presque toutes.

Si nous formions une famille en apparence parfaite, notre pseudo bonheur familial n'était qu'un cache-misère recouvrant le cauchemar quotidien. Et le pire, c'est qu'on s'en persuadait nous-mêmes. Mon père a toujours eu un besoin compulsif que rien ne dépasse, et que tout se déroule comme il l'avait prévu. Il voulait se marier jeune et avoir des enfants rapidement.

Profondément maniaque, son obsession pour le rangement était son prétexte favori pour piquer des crises de rage et s'assurer de notre servilité. Le premier à voir mon père rentrer lançait l'alerte. C'était devenu une habitude : cesser toute activité, la boule au ventre, à la recherche de la moindre chaussette qui traîne ou miette de pain dans la cuisine. Si la maison n'était pas assez rangée – et elle ne l'était jamais assez –, c'était parti pour une heure d'angoisse. Il n'était pas rare qu'on fasse les poubelles à la recherche des jouets qu'il avait balancés dans un accès de colère.

« Bande d'enculés », « salopes », « connards » – quand on reçoit ce type d'insultes de la part de son père à l'âge de 12 ans, on a l'impression de le mériter. S'il rentrait parfois sans crier, c'est parce que ma mère le lui avait demandé. Il n'acceptait pas pour lui faire plaisir, mais parce qu'en le suppliant elle se soumettait volontairement à lui, et il aimait ça. Il jubilait de nous voir nous démener pour avoir sa reconnaissance – qu'on savait pourtant vaine –, tout ça pour sentir sa toute-puissance et notre humiliation. Ce qu'on faisait ne l'a d'ailleurs jamais vraiment intéressé, sauf si ça lui permettait de briller en société. Jamais là pour supporter mon frère lors d'un match de rugby, il avait seulement de l'estime pour les sports équestres – raison pour laquelle je m'étais essayée à l'équitation pendant un temps, réussissant à attirer son attention à raison de quelques heures par semaine. Il n'aimait pas nos amis et n'appréciait pas leur présence à la maison, sauf s'ils étaient issus d'une famille fortunée ou pouvant servir dans sa quête d'appropriation sociale.
Il était notre tyran, nous étions ses esclaves. Il prenait tous les droits sur nous – et acceptions sans broncher pour éviter les cris, le chantage et toute forme de violence psychologique.

Photo via Flickr

Ses gestes d'affection malsains et déplacés n'étaient que le signe du peu de respect qu'il nous portait. Il rinçait sa serpillère sale dans mon bain, passait une main aux fesses ou pinçait mes « seins qui poussent ». Comme mon frère et mes sœurs, j'étais un objet à ses yeux. Tel un jouet qu'un enfant aurait fièrement ajouté à sa collection, il nous exposait, à côté de sa femme, sa maison, son chien – tout ce qui pouvait être un gage de réussite sociale et nourrir ses délires égocentriques. Chaque occasion était bonne pour nous rappeler à quel point on lui devait tout. Des cadeaux qu'il nous offrait à notre existence sur Terre : tout nous enfermait dans une spirale infernale de culpabilité savamment orchestrée.

Pour couronner le tout, il organisait son insolvabilité financière en faisant couler sa propre boîte et en devenant interdit bancaire.

Malgré l'ambiance étouffante qui pesait, nous traduisions son attitude paradoxale et l'ambivalence de ses propos par de banales sautes d'humeur avec lesquelles on avait appris à vivre. Même la subtilité de ses menaces ne faisait jamais entièrement transparaître la gravité de la situation. Tout le monde connaissait son caractère mais personne ne s'en inquiétait – et lorsqu'on n'en pleurait pas, on trouvait un certain plaisir à blaguer dessus – même devant lui. On se moquait de sa façon de se mordre l'intérieur de ses joues quand il était énervé, et sa phrase fétiche « il n'y a qu'un chef ici, c'est moi » était devenue une punchline qu'on se lançait pour rigoler. Ça ne le gênait pas dans la mesure où c'était la preuve de notre naïveté. En fait, on n'avait pas compris qu'il y avait vraiment un problème – jusqu'au jour où je l'ai surpris, les yeux injectés de sang, en train de lever la main sur ma petite sœur parce que sa chambre était mal rangée. Ses réactions étaient de plus en plus disproportionnées, la manipulation psychologique était sur le point de basculer en violence physique. Ma mère, à bout de force, demanda le divorce – et les choses prirent une toute nouvelle tournure.

Elle voulait la paix, il lui déclarait la guerre – et nous dévoilait son vrai visage. Celui d'un homme artificiel et sans affect, s'armant de chantage et de culpabilisation contre ses propres enfants pour arriver à sa fin : détruire celle qui l'avait démasqué – et qui s'était forcée à faire bonne figure pendant toutes ces années au nom de l'unité d'une famille factice.

Photo via Flickr

Plus elle tentait de s'éloigner, plus il revenait à la charge. D'abord émotionnellement, puis socialement et financièrement : nous étions tous pris en otage. Comme mon père refusait de partir, ma mère dormait dans son bureau, la porte fermée à clé. Terrorisée, elle n'en sortait que lorsqu'elle était sûre de ne pas croiser son regard bleu et sadique, qu'il avait pris l'habitude de poser sur elle avec insistance. Il l'embrassait de force, la faisait passer pour une déséquilibrée auprès de ses amis et l'accusait d'avoir détruit notre famille. Pour couronner le tout, il organisait son insolvabilité financière en faisant couler sa propre boîte et en devenant interdit bancaire. Toute stratégie était bonne pour ne pas avoir à nous verser le moindre centime. « Je n'ai plus les moyens de payer vos études, ni la mutuelle, ni les courses, démerdez-vous ». Alors qu'il accumulait les antiquités hors de prix, voitures et appartements, ma mère croulait sous les dettes et les factures impayées et recevait la visite d'huissiers de justice.

« Fuyez » fut le seul conseil donné par la psy à ma mère pour qu'elle se libère de son emprise. Elle avait expliqué qu'un pervers narcissique est dénué d'attache émotionnelle et sans scrupule – ne cherchant rien d'autre que l'anéantissement de sa cible pour bénéficier d'une « dose » de toute-puissance. En d'autres termes, il avait besoin de détruire les autres pour pouvoir se sentir important.

Après avoir compris que mon propre père était une véritable menace, je culpabilisais d'avoir laissé ma mère, affaiblie et vulnérable, dans sa détresse. Le jour où il est tombé sur ses antidépresseurs, il s'est félicité de l'état dans lequel il avait réussi à la mettre – lui permettant au passage de montrer au monde entier qu'elle était dépressive et hystérique. Dépressive, oui elle l'était – mais par sa faute, et il prenait un malin plaisir à nous dire qu'elle avait besoin « de se faire soigner ». J'ai eu la pire réaction possible envers ce genre de personne : agressions verbales, colère et accusations. Car affronter un pervers narcissique nécessite une véritable stratégie de défense psychologique : rester impassible, ne jamais rien laisser transparaître – soit l'inverse de ce que j'ai fait.

Non seulement il jubilait en me prenant à mon tour pour cible, mais mes frères et sœurs ne cautionnaient pas mon attitude. Il nous divisait pour mieux régner. Comme ma mère, je suis devenue un temps sa victime expiatoire. Il m'a fait passer pour un genre de peste vénale et jette désormais son dévolu sur mon frère, en le faisant passer pour un drogué.

Aujourd'hui encore, j'oscille entre l'impression d'abandonner mon propre père et la nécessité de couper les ponts avec celui qui empoisonne notre existence depuis toujours. Éternellement paradoxal, c'est un imposteur à la conscience tranquille. Il refuse toujours le divorce mais a déjà trouvé de nouveaux jouets à exposer dans sa vitrine : une nouvelle compagne et ses enfants.