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La prépa a été la pire expérience de ma vie d’étudiante

Semaines de cours de 40 heures, profs cyniques, khôlloscope et devoirs surveillés tous les samedis matins : ma prépa n'a pas été très compatible avec mes aspirations hédonistes.

par Émilie Fenaughty
13 Novembre 2015, 6:00am


L'auteure (à droite) et une amie, la veille de ses révisions pour le concours

Aujourd'hui, quand je repense à ma classe préparatoire, j'en ai encore un souvenir brûlant. J'y vois comme une parenthèse douce-amère surmontée tant bien que mal à coups d'insurrections silencieuses et de rhum blanc. Celle que j'étais à l'époque – celle qui s'asseyait tous les jours à ma place dans le fond de cette salle d'un lycée public toulousain – me paraît bien lointaine. C'est sûrement pas plus mal.

J'ai passé mon bac en 2010 ; j'ai donc logiquement fait ma rentrée en classe prépa économique – ou prépa « HEC » – le 1er septembre suivant. Si on me posait la question aujourd'hui, je ne saurais pas vraiment dire si j'avais ou non véritablement choisi de faire prépa. Ce qui est sûr, c'est que mes parents ne m'y ont jamais poussée. Non, je crois que c'était le résultat d'une influence plus insidieuse et implicite : celle qui m'avait suivie de la sixième à la terminale et qui émanait de l'élitisme général qui entourait mon collège-lycée. Là-bas, on n'hésite pas à écumer dès la classe de sixième les élèves qu'on juge les moins à même de terminer avec une mention au bac, et ce sans regard porté à leur situation familiale ou personnelle. On fait un élevage de gosses destinés à aller en prépa, en médecine ou en droit. C'est ainsi qu'après sept années à filer bien droit, j'ai rempli bien gentiment les cases de l'application Post-Bac. Le jour des résultats d'admission, je n'ai pas hésité à m'embarquer au sein de la prépa économique de ma ville, ticket direct pour une « Grande École » et le diplôme qui va bien. Et puis, on n'arrêtait pas de nous répéter que « après une Grande École, tu peux faire tout ce que tu veux, de toute façon ». Comme n'importe quelle gamine de 18 ans l'aurait fait, j'ai aussi préféré donner une chance à ma relation amoureuse de l'époque plutôt que d'aller tenter le diable à Paris.

Je me rappelle avoir été plutôt optimiste – du moins au début. Je trouvais les cours plutôt intéressants, et les matières étaient assez diverses pour que l'enseignement ne soit pas rébarbatif – malheureusement pour moi, il y avait quand même beaucoup de maths. On nous a accueilli le premier jour et on nous a passé la pommade en bonne et due forme, nous disant à quel point nous avions de la chance d'être ici et d'avoir été sélectionnés parmi plusieurs centaines de dossiers. L'après-midi même, les carrés – les étudiants de deuxième année – nous ont embarqués pour nous bizuter avec de la farine, du cassoulet et de la sauce nuoc-nam. Après nous être rincés dans les fontaines de la ville, on est tous partis vendre des bonbons aux passants, faisant passer le prix du paquet de un à trente euros.

Le premier semestre s'est pas trop mal déroulé. Je surnageais encore grâce à mes acquis, ce qui me permettait de ne pas trop en faire, de ramener des notes honorables et de m'inscrire dans le premier quart de la classe – oui, parce que les élèves étaient toujours classés. Le rythme était difficile. On avait des cours de 8 à 18h et des examens oraux en trinômes, les « khôlles », presque tous les jours entre midi et deux ou le soir. On avait aussi des devoirs surveillés (DS) tous les samedis matins. Je continuais néanmoins à penser que deux années ne pesaient pas lourd dans la vie d'une femme, et que c'était juste une sale étape à passer. Les gens avaient l'air sympa et semblaient suffisamment portés sur la boisson pour qu'il y ait une bonne ambiance. Et surtout, étant native de la ville, je ne ressentais pas le besoin absolu de me faire des amis dans ma classe. J'avais mes potes de longue date, mon mec et ma famille, et ça me semblait suffisant.

Ma classe était constituée de personnes aux origines plutôt diverses, tant géographiques que sociales, et je pense qu'on était loin des clichés de fils à papa obsédés par la compétition que l'on peut parfois s'attendre à rencontrer dans ces cursus. La qualité principale qui nous réunissait était que nous avions tous été d'assez bons élèves tout au long de notre scolarité, et que nous avions été sélectionnés en vertu de cette qualité. La sélection avait ratissé large, rameutant des élèves d'à peu près partout, tant que c'était situé en dessous de Clermont-Ferrand.

Je crois cependant que j'aurais pu mieux m'intégrer au sein de la classe, où nous étions 48 la première année et 45 la seconde – 4 personnes nous avaient quittés, ce qui est relativement peu. Mais je pense aussi que, depuis le lycée, j'avais développé une introversion quelconque et un certain rejet de la culture de classe – celle qui vous oblige à vous retrouver un samedi soir entouré de gens que vous avez fréquentés toute la semaine dans un resto pourrave en banlieue de la ville pour un « repas de classe » où on vous « fera un prix » sur le pichet de vin rouge. Aussi, je n'étais pas vraiment dans le trip fiches de révisions, ce qui semblait pourtant occuper pas mal de temps autour de moi – il faut dire que les polycopiés d'éco faisaient 40 pages chacun et qu'on en avait un par chapitre en plus du cours.

Les concours, en définitive, n'avaient pas à être autre chose qu'une affaire personnelle. En ce sens, je ne voyais pas l'intérêt d'être fliquée en permanence. Si je foirais, c'était de ma faute.

Heureusement, je n'étais pas la seule outsider. Un trio s'est assez vite formé, constitué des trois flemmardes que nous étions moi et mes potes. C'était un peu comme si, ensemble, on s'était échappées du schéma d'apprentissage bourrin qu'imposait la prépa.

Les mois se sont succédés, et on a vite été catégorisées comme les trois meufs qui n'en foutaient pas une – ce qui ne signifiait pas que nous nous faisions remarquer par des résultats catastrophiques, l'une d'entre nous était même carrément balèze en maths. Au dernier semestre de la deuxième année, nous nous levions une fois sur deux pour assister aux cours du matin, et il nous est arrivé de venir en DS le samedi à huit heures après avoir passé la soirée à boire du vin et à fumer des joints. On repartait quand même une heure avant la fin de l'épreuve. Il me semble en tout cas qu'on se marrait bien même si, forcément, mes notes ont légèrement chuté par rapport à la première année. Au final, ce qu'on demandait, c'était qu'on nous laisse nous débrouiller et qu'on nous fasse confiance. Les concours, en définitive, n'avaient pas à être autre chose qu'une affaire personnelle. En ce sens, je ne voyais pas l'intérêt d'être fliquée en permanence. Si je foirais, c'était de ma faute.

En prépa, les profs font l'appel et les horaires font concurrence à ceux d'un cadre en entreprise – sans compter le travail à la maison – et on se retrouve surveillé et materné comme un vulgaire lycéen – cela en faisant abstraction du caractère individuel des profs, qui peuvent se révéler être de vrais connards anxiogènes. Si je n'ai jamais douté de ses qualités d'enseignant, notre prof de maths tirait aux dés chaque matin le nom de l'élève à envoyer en exécution au tableau, par exemple. Néanmoins, je m'en fichais un peu. J'ai appris à me détacher de tout ça. J'étais là sans vraiment l'être. On pouvait me laisser pendant une heure seule devant une équation et me traiter de tous les noms, ça glissait comme de l'eau vaseuse sur les plumes d'un canard.

La vérité, c'est qu'au fond, prendre la poudre d'escampette et le parti d'un absentéisme remarquable de par sa simple existence a été pour moi le seul moyen de garder un semblant de moral. J'ai décidé de sortir, boire avec mes potes et mon mec, sécher les cours et envoyer les soirées révisions et l'appel se faire foutre. J'ai fait un choix sans vraiment trancher. J'ai privilégié ma vie amoureuse et amicale au détriment de l'excellence et de l'assiduité. Il était hors de question que je sacrifie tout ça au nom d'une réussite académique et d'une logique estudiantine utilitariste.


Le bulletin de notes du tout dernier semestre de l'auteure

Je crois que, sans ça, ma deuxième année m'aurait plongée dans une profonde dépression. C'était comme si j'avais été coincée dans une boîte en bois, que mon corps continuait de grandir, que j'étais à l'étroit, et qu'à un moment donné, sous l'effet de la pression de mes membres, la boîte se mettait à craquer. Sauf que, là, tout se passait dans ma tête. J'avais besoin d'oxygène, de profiter plus que jamais de la ville et des gens qui m'étaient chers, et j'avais choisi un parcours qui m'infligeait de rester au lycée parfois jusqu'à 20h30 pour des khôlles de Culture Générale.

Je vivais très mal le fait de voir mes potes sortir en semaine. Au point qu'il m'arrivait de me mettre à chialer sans raison devant une bière prise avec eux parce que je savais que j'avais la prérogative d'aller en cours le lendemain à 8 heures et qu'un exam d'éco m'attendait au tournant. Ils étaient libres, pas moi. Un perpétuel combat se jouait entre mes envies et ce qu'on attendait de moi – c'est-à-dire connaître par cœur les mécanismes keynésiens et la formule de Bienaymé-Tchebychev. Quand j'y repense, je me dis que ma santé mentale était quand même assez mal en point pour que chaque événement soit l'occasion de craquer.

L'envie de se sentir vivre était encore plus dure à assumer que la pression qui aurait dû découler des attentes professorales.

Tout prenait une tournure abstraite et je subissais une anxiété sous-jacente permanente. Je me battais constamment pour recréer un semblant de légèreté mais j'avais toujours cette pensée tenace derrière la tête que, si je ne faisais pas ci ou ça, je perdais deux années de ma vie. La pensée qui me foutait le plus les boules était celle d'avoir l'impression de perdre mon temps tout en passant à côté de ma vie. Je voulais être libre, mais je ne voulais pas non plus foutre à la poubelle la logique sécurisante d'un parcours scolaire tout tracé. Au lieu de ça, je sortais d'exam le samedi à midi et me dirigeais en pleurs vers la station de métro qui me ramènerait chez moi. J'appelais mon copain à la rescousse, lui foutais la pression pour qu'on se voie. Je ne sais pas s'il se rendait compte qu'il était à l'époque mon seul exutoire à tout ce foutoir psychologique. Ma seule fenêtre sur une insouciance adolescente que nous avions partagée et à laquelle on me demandait de renoncer. L'impression de ne pas vivre six jours sur sept me poussait à vouloir faire tout ce que je n'avais pas pu faire la semaine sur le jour et demi qu'il me restait de temps libre. Et l'envie de se sentir vivre était encore plus dure à assumer que la pression qui aurait dû découler des attentes professorales.

La veille de la période de révision aux concours, j'étais dans un bar à boire des shooters avec ma copine de galère et mon mec. Dix jours plus tard, les concours commençaient. Un mois encore après, tout ceci allait être derrière moi pour de bon, et ce peu importe le résultat. Autant dire que les années qui ont suivi en école de commerce ont au moins eu le mérite de m'apporter la stabilité et l'épanouissement extra-scolaire après lequel j'avais couru pendant deux années éreintantes.

Aujourd'hui, quand je repense à cette période de ma vie, j'en aurais presque un pincement au cœur. Au final, j'ai passé de très beaux moments en dehors des cours – et même pendant, quand j'y pense. Des moments de franche rigolade et d'amitié sincère. Je sais aussi que j'aurais pu arrêter la prépa, comme certains l'ont fait. La vérité, c'est que j'étais trop jeune pour savoir où je voulais aller. Cette époque fait partie de moi, et si je ne le voyais pas à ce moment-là, je me rends compte aujourd'hui que ce que j'y ai vécu et les gens que j'y ai rencontrés ont eu un rôle à jouer dans l'identification de mes aspirations profondes. Nous étions des outsiders, nous n'arrivions pas à nous abandonner à la logique de la prépa, mais cette quête d'insouciance et d'insoumission qui nous animait fait que je saurai désormais qu'il n'est jamais nécessaire de se perdre pour arriver où que ce soit. Surtout à un âge où l'on ne s'est pas encore trouvé.

@EFenaughty

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