Tino n'est pas venu pour chanter Noël

On a rencontré le rappeur du collectif parisien 19 Réseaux, vivier de talents qui charbonnent dans l'ombre de MHD.
14.10.16

Il y a quelques mois, Gringe, le compère d'Orelsan, déclarait dans nos pages :« Je suis tombé sur un groupe qui s'appelle 19 Réseaux, le groupe de MHD qui fait de l'Afro Trap, mais c'est surtout Tino, un mec qui rappe avec lui et qui est trop fort. Je suis allé voir sur YouTube et il a tellement peu de vues alors que c'est un mec qui a une plume incroyable, qui fait des petits clips shootés maison avec des concepts de ouf. C'est caillera à fond mais comme à l'époque de L'Skadrille. J'aurais 19 ans aujourd'hui, j'écouterais Tino et je me dirais 'c'est quoi ce ouf', ce serait devenu un modèle instantanément, j'aurais eu envie d'écrire comme lui… Il faut l'écouter, il est incroyable ce gamin ». Alors on l'a écouté. Beaucoup. Et on est allés voir le gamin dans son fief du 19ème arrondissement de Paname, la Cité Rouge. Le futur du rap français commence ici. En attendant sa prochaine mixtape et sa signature probable dans une grosse maison de disques, sors ton protège-dents.

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Noisey : On te connaît pas trop pour l'instant.
Tino : Je m'appelle Tino, je viens de Paris 19ème. Cité Rouge. J'ai 22 ans. J'ai commencé à écrire vers 15 ans, et à sortir mes premiers clips vers 17 ans. Au début, j'écrivais juste dans ma chambre ou avec les potes.

J'ai vu sur ta page Facebook que tu n'hésites pas à demander à tes contacts de t'envoyer des sons.
Depuis mes débuts, j'ai beaucoup fait de faces B, en chopant des instrus sur internet qui avaient déjà été utilisés à droite à gauche, notamment par des ricains. Maintenant, j'essaye de changer bien sûr. Le mec qui me manage fait des instrus, il est aussi ingénieur du son. Donc on essaye de bosser de plus en plus ensemble. D'autres mecs commencent à m'envoyer des prods spontanément. Quand elles m'intéressent vraiment, je m'arrange avec eux. Mais jusqu'à maintenant, j'ai fait beaucoup de faces B. Pratiquement que ça.

Tu n'as jamais eu de problèmes de droit ?
Ben si justement, ça commence et c'est un peu la merde… L'année dernière, j'avais fait un clip pour mon morceau « Six pieds sur terre ». C'était une face B d'un Américain. Du coup, la monétisation sur YouTube n'a pas fonctionné. J'ai rien touché. Et je suis pas sûr que çaait un impact pour le ricain vu qu'il est vraiment un niveau au-dessus.

C'était qui ?
Schoolboy Q.

Je viens seulement de découvrir « Zooloo », ta seule réalisation pour l'instant. Et j'ai été très étonné qu'il n'y ait pas eu plus d'échos là-dessus quand c'est sorti il y a deux ans.
C'est mon seul EP. Mon seul vrai projet en tout cas. Sinon tu peux trouver un tas de clips et de freestyles sur internet. A la base, Zooloo était un EP qui devait faire 6 ou 7 sons. Finalement j'en ai mis 10. En ce moment je travaille sur ma prochaine mixtape. Je veux faire un truc entre 15 et 20 sons, histoire de me représenter à nouveau parce que Zooloo a déjà deux ans et je ne me reconnais plus vraiment dedans. Je trouve que cet EP est grave vieux même s'il a que deux ans. Deux ans mine de rien ça passe vite. J'ai évolué depuis et je suis dans un autre trip. Maintenant, je rappe sur des instrus plus lentes, plus en phase avec les sons du moment. Sur Zooloo, je rappais pas mal à l'ancienne. C'était pas complètement abouti. J'essayais d'aborder quelques thèmes, mais c'était surtout une présentation pour les gens qui me suivaient depuis le début. J'ai une fanbase super fidèle, même si elle pas hyper large. Zooloo, c'était avant tout pour eux.

Il sort d'où ce titre ?
C'est un mot que j'employais tout le temps à ce moment là. Tout le monde l'avait repris dans le groupe. Mais c'est plus le cas aujourd'hui. J'en avais rien à foutre de rien. Que ce soit dans la musique ou dans la vie. Je vivais au jour le jour, j'étais un peu foufou. Depuis je me suis calmé. J'ai grandi, je me sens plus concerné par plein de choses.  C'est normal. Deux ans c'est court mais ça laisse le temps pour pas mal de changements. Je suis plus calme, plus réfléchi qu'avant.

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Et ton flow ?
Quand j'étais petit, j'écoutais énormément Sinik. Du Salif aussi. Du rap cru, assez terre-à-terre, assez punchline. Avec des instrus à l'ancienne forcément, puisque la trap n'existait pas encore. Depuis que je suis tout petit, je n'écoute que du rap français. Pas de rap américain. J'y arrive pas. Avant le flow, ce qui compte pour moi, ce sontles paroles. Vu que je ne suis pas encore super bon en anglais, j'écoute que du français. Ca a l'air assez rare. Quand je lis des interviews de rappeurs français, ils ont tous l'air d'écouter du rap américain.

C'est vrai que tout le monde a l'air d'écouter Young Thug. Ca t'étonne ?
J'ai surtout l'impression qu'ils se donnent un style. A chaque fois qu'on leur demande un nom de rappeur français, ils n'ont pas envie de se mouiller alors ils bottent en touche.  Tu sais, le rap, c'est un milieu bizarre avec des principes chelous. T'as pas envie de dire que t'écoutes un mec parce que dans ta tête, c'est la concurrence. Les rappeurs sont souvent comme ça. Moi j'en ai rien à foutre de ça.

Dans le rap actuel, qui écoutes-tu en France alors ? Kaaris, Booba, des mecs plus jeunes ?
Je ne raisonne pas comme ça. Kaaris et Booba se ressemblent, ils font du rap de jeunes.  Ils sont plus âgés mais ils font le même rap que ceux qui arrivent et qui ont la vingtaine. C'est pas par rapport à leur âge, mais par rapport à ce qu'ils racontent. Avant, j'écoutais aussi pas mal de Kery James, du Youssoupha. Des trucs plus réfléchis, à l'ancienne. J'en écoute plus trop aujourd'hui.

Ouais, j'ai l'impression que t'avais un peu le cul entre le rap punchline et le rap à l'ancienne, celui qui raconte des histoires.
J'étais entre un truc old school et du rap plus egotrip. L'egotrip, c'est le rap d'aujourd'hui. Un truc plus facile. Tu prends du plaisir. Aucune prise de tête, t'écris. C'est un rap arrogant. Cette arrogance, je suppose qu'on la retrouve aussi dans le rock, même si j'en écoute rarement. Mon côté noir ressort même quand je fais du rap conscient de toute façon. Mais j'en fais peu. C'est compliqué d'enchaîner un morceau de rap conscient avec un morceau d'egotrip, les gens vont pas forcément comprendre.

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Et les concerts ?
En 5 ans, j'ai du en faire 6 ou 7, dont la première partie de MHD à la Maroquinerie. C'était rempli. 300 personnes. C'était efficace je crois. Et toujours mieux que de jouer devant une salle de 1000 personnes à moitié vide. L'ambiance est meilleure. On avait fait que 4 sons, puis je suis revenu pour un featuring avec lui au milieu de son concert. Une bonne expérience.

Tu fais parti de 19 Réseaux, un collectif dont fait aussi partie MHD. C'est étonnant cette obsession du collectif dans le rap alors que c'est un genre hyper individualiste.
Quand j'ai commencé le rap, je faisais ça avec mon pote Koys. J'avais commencé un peu avant lui. Quand on s'est rencontrés, on est vite rentrés dans le truc ensemble. On traînait tout le temps ensemble, on écrivait ensemble même si on avait chacun nos sons. On a rencontré Mams et Badem, deux mecs du même quartier, plus âgés que nous et qui faisaient du rap depuis 4 ans. Un jour ils nous ont invités en studio. C'était la première fois pour moi. On a fait un son à 4, on l'a clippé et on s'est retrouvés avec un buzz sur Internet. En une semaine, le truc avait 50 000 vues.  C'était vraiment cool car c'était notre tout premier clip. A partir de là, on a décidé de monter ce collectif 19 réseaux, tout en étant bien conscient que chacun est complètement libre de faire ce qu'il veut en solo à côté.

MHD était dans 19 Réseaux dès le début ?
Non. Il a été intégré au collectif il y a deux ans. C'est un mec du quartier qui s'est mis au rap, donc on a trouvé logique de faire des sons avec lui.

Son succès a t-il eu une influence sur la reconnaissance du collectif ?
Franchement, ça nous a donné un coup de boost quand on a vu que notre pote de quartier a explosé après avoir tenté un truc. On a tout de suite fait une mixtape 19 Réseaux qui va sortir d'ici deux mois normalement. Ca nous a donné de l'envie, de l'énergie. On s'est dit que pour nous aussi c'était possible. Après, il y a forcément des maisons de disques qui sont venus nous tourner autour parce que MHD avait commencé avec 19 Réseaux. Mais lui personnellement ne nous a pas vraiment mis en avant.

C'est un regret?
C'est pas un regret, il a fait son choix. Il a choisi d'avancer dans l'afro-trap, un truc complètement différent de ce qu'on faisait à la base et de ce qu'on continue à faire. L'afro-trap, c'est du rap mais sur des instrus à sonorités africaines. Quelque chose de plus dansant, de moins dur. Même les paroles sont plus faciles. Il a fait un choix. On continue à se voir, à bien s'entendre. C'est juste qu'il ne nous a pas mis en avant plus que ça. En un an on a juste fait une première partie et un Planète rap sur Skyrock. On n'est pas sur son album, pas de feat.

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Qui vous a approché depuis son succès ?
Des maisons de disques, des labels, des maisons d'éditions. Mais on s'en méfie. On est limite paranoïaques là-dessus depuis qu'on a eu deux ou trois mauvaises expériences. Du coup on s'est mis avec un manager il y a 6 mois, un mec plus âgé qui vient du quartier. Il fait bien son boulot. On a envie de rester en indé le plus longtemps possible. Si demain il y a une super offre qui tombe, on regardera quand même. Mais on sait que c'est un milieu de requins, et on est un peu paranos là-dessus. Pour l'instant on reste de notre côté, et on verra ce qui se passe quand la mixtape va sortir.

Pourquoi se méfier autant des maisons de disques. Même si ça remonte à une autre époque, j'ai l'impression que des mecs comme NTM, par exemple, avaient réussi à imposer leurs conditions et à rester intègres.
C'était avant. Et puis la France entière les écoutait, c'est aussi pour ça qu'ils pouvaient dire ce qu'ils voulaient je pense. T'en as pas beaucoup des comme ça. A l'époque, t'avais aussi beaucoup moins de rappeurs qu'aujourd'hui, c'était peut-être un peu plus facile.

T'as pas essayé de te rapprocher d'un label comme Tallac records ?
Je crois que Booba a relayé un ou deux de mes clips sur sa plateforme OKLM. Mais démarcher un label, non… Les choses doivent se faire naturellement ou ne se feront pas. C'est eux qui doivent venir à toi et pas le contraire.

Dans Zooloo, on retrouvait quelques thèmes récurrents, comme la prison. Tu en as fait l'expérience ?
Non, non. Jamais. Mais je connais énormément de personnes dans le quartier qui sont passés par la case prison. Ca a commencé juste avant Zooloo. Mes potes sont tombés les uns après les autres. Je suis parti au dépôt avec le premier de mes potes qui s'est retrouvé en prison, et j'ai aussi failli m'y retrouver. Depuis, c'est une rimambelle de potes qui y passent. Dans « Six pieds sur terre », je dis « un poteau rentre, un poteau sort ». C'est pas pour rien. On sera jamais tous ensemble dehors. C'est pas un univers que j'ai directement côtoyé mais au moins 80 % de mes potes ont fait de la prison. Donc on en parle partout autour de moi, et ça implique que j'en parle aussi.

C'est un truc qui te fait peur ?
Nan… Ca ne me fait pas peur. Par contre je trouve ça dommage que ça soit presque devenu une norme autour de moi. En plus, le système est super mal foutu. J'ai plein de potes qui y sont pour des délits mineurs. Evidemment qu'on doit les punir, mais on pourrait peut-être mettre en place un autre système plus adapté, comme en Suède par exemple. Ici, quand tu sors de prison, t'es catalogué pour la vie. Ou presque. Alors tu retombes souvent, même si t'es très intelligent. C'est peut-être aussi pour ça que beaucoup de jeunes font du sport ou de la musique. Pour essayer d'éviter la case prison.

Pendant que des mecs tombent pour des délits mineurs, d'autres cols blancs restent impunis pour des détournements parfois bien plus importants. Pourquoi le rap en parle aussi peu, c'est pourtant une cible en or, non ?
Même si je m'intéresse un peu plus à la politique qu'avant, je me sens pas d'en parler dans un morceau. Je m'y connais pas plus que ça. Je parle surtout de ce que je vois autour de moi, et il n'y a rien de politique là-dedans. Je suis pas encore à un niveau suffisamment élevé pour parler de ça. Je parle pour moi, pas pour les autres. Mais je suppose que ça peut être dangereux. Attaque toi à un politique dans un morceau, tu vas voir tout ce qu'il se passe derrière.

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C'est quoi la journée type de Tino ?
Depuis un an, j'ai fait beaucoup de studio. Et un peu de cinéma, un court-métrage qui s'appelle La Graine, en Belgique. J'ai passé le casting, et je me suis retrouvé dedans avec le rôle principal. C'est un film qui a été sélectionné dans pas mal de festivals et qui est passé sur Arte.  Je suis tombé là-dedans complètement par hasard. C'est le réalisateur d'un de mes clips qui vient de ce milieu. Il connaissait un autre réalisateur qui cherchait un acteur et m'a proposé de participer au casting. Depuis, j'ai commencé un deuxième film. Un long-métrage. Vu que c'est en cours, je ne peux pas trop en parler. Je commence à faire quelques castings, parce que j'aime bien le milieu du cinéma. Ma dernière année se résume à ça : du rap, un peu de cinéma. Et je me débrouille à droite à gauche pour faire un peu d'argent. Même si je suis jeune, j'ai beaucoup bossé. J'ai arrêté l'école après une seconde de Bac pro vente et je me suis retrouvé dans des boîtes d'intérim. Quand j'ai lâché mon dernier boulot, j'ai pu toucher le chômage. Depuis un an, je me débrouille avec ça. Ca m'a permis de me concentrer sur ce que j'ai vraiment envie de faire.  Quand tu passes par la case intérim, tu te rends compte qu'il y a beaucoup de gens dans le besoin. Et je ne veux pas être comme ça à 40 ans.

Dans tes morceaux, tu parles aussi des femmes. Et t'es pas tendre. Un classique dans le rap, finalement.
Ma vision a changé depuis. Il y a deux ans, j'étais dur, cru. Je traversais une sale période. Je suis resté longtemps avec une fille, et je vivais super mal notre séparation. Ca m'a fait super mal et à cette période-là, je suis devenu un bâtard avec les meufs. J'en avais plus rien à foutre, j'enchaînais les meufs. C'était mon époque « zooloo »… Je me suis aussi rendu compte qu'il n'y avait pas beaucoup de meufs biens. Il n'y a pas non plus beaucoup de mecs biens. Je suppose que ça fait parti du truc hommes/femmes. Dans « Sale catin », je parle des filles faciles. Depuis, énormément de filles me disent qu'elles adorent ce son-là. Faut croire que les filles aiment bien les mecs un peu méchants. Après ça reste de la musique. Je ne fais pas le diable avec les meufs dans la vie de tous les jours.

C'est bien de le dire parce qu'il y a parfois dans le rap une forme de posture assez agressive vis-à-vis des femmes.
On a une image, un personnage à incarner. C'est pour ça qu'on accentue un peu tout. Tu pars d'un truc réel, et ensuite t'as le droit de faire ce que tu veux avec. Ca reste de la musique… Pour moi, t'as le droit de dire ce que tu veux dans le rap, même si t'y vas parfois un peu fort.

Rassure moi. Il y a aussi une part d'humour dans le rap, non ?
Il y a une part de vérité, mais aussi du second degré et de l'ironie évidemment.

Un dernier mot sur tes futurs projets ?
Déjà, la mixtape 19 Réseaux, pour la fin d'année. Et je viens aussi de me mettre sur ma prochaine mixtape solo. Là aussi, quelques labels m'ont approché pour me signer. Pour l'instant, je discute avec un producteur qui marche bien. Je suis méfiant, mais bien entouré. J'ai le même manager depuis 3 ans, il a son propre studio d'enregistrement. Il me fait aussi des prods qui me correspondent. Donc tant que j'aurais pas une super grosse offre d'un label, je reste comme ça. J'ai 22 ans, j'ai le temps. Même s'il faut pas que j'attende d'avoir 32 ans comme Kaaris pour percer !

Albert Potiron ne percera jamais, il n'a pas Twitter.