Food by VICE

On est allé manger à l'œil au meeting de Benoît Hamon

Au menu : viennoiseries, charcuterie, parmentier de canard et une horde de journalistes avec tous la même préoccupation, la bouffe.

par Jean-Baptiste Bonaventure
04 Avril 2017, 9:26am

Bienvenue dans « Buffets de campagne », notre nouvelle rubrique qui s'invite dans la course à la présidentielle et appréhende la politique par le prisme de la nourriture. Dans ce premier épisode, notre envoyé spécial s'est rendu à Paris pour le premier gros rassemblement autour de Benoît Hamon.

Les militants de Benoît Hamon croient-ils tous sérieusement au revenu universel ou ne sont-ils venus là que pour les petits fours ? C'est la question qui me trotte dans la tête quand j'arrive sur le parvis de la salle Paris Bercy, ce 19 mars, quelques heures avant que le candidat du Parti Socialiste à l'élection présidentielle tienne son premier grand meeting de campagne.

Si une partie de mon âme d'enfant veut croire qu'il est encore possible de transformer la nature même du concept de travail, voire de la faire disparaître, je dois avouer que si je me suis pointé ici, c'est plus pour la bouffe que par conviction. Si je fends la foule avec mon calepin et toute cette détermination ce matin, c'est parce que MUNCHIES m'a filé une mission : manger au frais du PS.

Toutes les photos sont de l'auteur.

 Ce dimanche-là, le temps n'a rien de séduisant : le ciel est gris, l'air est froid, et il n'y a vraiment trop rien qui donne envie traîner dehors – d'autant plus qu'il est bientôt midi et que les estomacs commencent à s'agiter. Malgré ça, ils sont déjà des milliers à camper devant la très vilaine – et très mal nommée – AccorHotels Arena. Des jeunes, des vieux pas vraiment vieux et en fin de compte, une population plutôt parisienne, éclairée ici et là de quelques petites pointes d'accents régionaux. Un gamin en trottinette, sorti en même temps que moi du métro, demande innocemment à ses amis : « C'est le concert de qui, aujourd'hui ? » Quelque chose me dit qu'il se laisserait plus tenter par un concert de Kaaris et un gros live de « Tchoin » que par un long discours sur la République bienveillante que prône le champion de la gauche – enfin, de la gauche qui ne vote ni Mélenchon ni Macron.

Tout pour nous, rien pour eux

Alors, est-ce que les gens sont venus pour Hamon ou pour la bouffe ? À mon grand désarroi, je me rends compte rapidement que personne n'est venu pour se goinfrer gratuitement. Ou alors il y aura des déçus avant même le début du meeting. Et pour cause, en suivant un attaché de presse qui me fait rentrer dans la salle de l'Accord Hotel Arena encore vide, je constate l'évidence : il n'y a rien à manger ni à boire. Rien que mes yeux puissent voir et mes narines sentir en tout cas – rien de rien. Il y a bien quelques buvettes installées dans un coin, mais ce sont les mêmes que pour les concerts à venir dans la même salle (ceux de Frero Delavega et d'Admiral T) et ce n'est même pas sûr qu'elles servent aujourd'hui. Déception.

Je suis en train de me dire que l'avenir de ce papier se révèle franchement compromis quand le gars des Relations Presse pousse la porte de la salle de presse. De l'autre côté m'attend un buffet un peu dégarni, certes, mais qui a le mérite d'exister. D'ailleurs, il est encore tôt et la salle de presse est presque vide. Comme toutes les salles de presse, elle est neutre, impersonnelle et aveugle, éclairée par une lumière blafarde et un écran géant. Dans un coin, on a aussi disposé des viennoiseries. Dans un autre, une machine à café et une corbeille de fruits.

De toute évidence, au PS, on connaît les journalistes. On sait que, pour pas mal d'entre eux, le dimanche à midi, c'est encore le matin. Peu à peu, justement, ces derniers arrivent. Les bien habillés, ce sont ceux qui vont passer à l'image ; ceux qui sont le moins bien sapé, c'est ceux qui bossent à la radio ; ceux qui ne parlent à personne, c'est la presse écrite. Quel que soit leur bord, je suis ravi de constater qu'eux aussi n'ont qu'une seule préoccupation à l'heure qu'il est : la bouffe. Les viennoiseries se sont déjà presque totalement évaporées quand certains commencent à se diriger vers les plateaux de charcuterie, puis vers les deux beaux bacs métalliques (type Sodexo de luxe) qui nous font de l'œil.

Personne ne se fait prier et tout le monde se jette sur les plats. Très vite, les premiers plateaux de charcuterie sont rechargés puis arrivent une grosse tarte aux légumes et une épaisse quiche au fromage. L'air innocent, je m'étonne auprès d'un confrère de tomber sur un buffet finalement assez bien fourni. « Ouais, c'est pas mal hein ! Je ne m'y attendais pas », dit-il avant de s'éloigner, l'assiette chargée de poisson blanc en médaillon.

Restauration collective et personnel aguerri

Pour ma part, je craque pour du parmentier de canard et une salade de pâtes. Le premier est de bon aloi, comprendre : sans caractère mais respectable. La salade, quant à elle, ne vole pas au-dessus du niveau d'une barquette de station essence. La charcuterie ne vaut pas beaucoup mieux – quelqu'un a dû oublier le jambon de pays au salage.

Autour de moi, la grande fascination alimentaire continue. « Ils ont fait ça bien ! ». « Y a tout ce qu'il faut là-bas ». « Eh, y a quoi à bouffer ? Du hachis. Ah cool, tu me fais goûter ? ». « Ouais, ça va être long mais bon y a à boire et à manger, on est pas mal là ». Le rock tzigane du groupe Les Yeux Noirs passe en live sur l'écran de retransmission et dans la salle de presse, c'est une ambiance de cour de récré timide qui s'installe. Les arrivées de nouveaux journalistes, toujours plus nombreux, portent chaque fois un coup plus fort aux réserves de bouffe mais le personnel tient bon : les quatre employés en livrée noire s'activent, ramassent les assiettes laissées négligemment sur les tables et rechargent ce qu'ils peuvent.

Je suis en train de céder à une part de quiche quand je surprends une conversation passionnée entre deux nanas de BFM TV qui lève le voile sur une info capitale : les plateaux de fromages viennent d'arriver. Là encore, on fait dans le bon sans faire dans l'original. Il est 13 h 10, et je commence à caler sec quand c'est au tour des plateaux desserts de faire leur apparition. Après avoir considéré une pause, je bondis vers les parts de flan et les mini-tropéziennes. Il était moins une avant qu'ils ne disparaissent sous les mâchoires de mes confrères maintenus sous perfusion alimentaire par les logisticiens du PS – sans quoi, comment aurais-je pu mener à bien ma mission journalistique.

Les heures passent, les panses se remplissent, Benoît n'est toujours pas là et l'ennui, quant à lui, commence à se pointer sournoisement. Je profite que le vibrant Corentin Duprey soit en train de chauffer la salle pour aller faire un tour sur le site de campagne du candidat PS. Il y a un truc qui me saute tout de suite aux yeux : parmi ses principales promesses, le tombeur de Manuel Valls aux Primaires s'engage à développer le bio et les circuits courts dans la restauration collective. Pas à ses meetings, visiblement. Dont acte, quand je l'interroge sur le sujet, le responsable du buffet sourit : « Aucun traiteur ne fait du bio ou du circuit court, ce serait trop cher. »

Groupes mondiaux et véganisme

J'apprends surtout que c'est le groupe Levy Restaurants (notamment installé à Bercy), qui est à la manœuvre pour ce buffet. D'origine américaine, il appartient désormais à Compass Group, une enseigne qui revendique la livraison de 5 milliards de repas par an dans le monde et qui, sur son site, parvient presque à donner l'impression d'œuvrer au plus grand bien même s'il n'est jamais mentionné quoi que ce soit de concret sur son action – à par peut-être, une note sur leur volonté de réduire l'utilisation de l'huile de palme.

Pour le buffet d'un candidat qui s'est adjoint les services d'EELV et qui demande à Emmanuel Macron de s'expliquer sur le soutien que lui apportent les grands groupes, ça fait un peu tâche. Les bouchées que se sont envoyées Cécile Duflot et Yannick Jadot – tous deux élus EELV, soutiens de Benoît Hamon et présents aujourd'hui –, suffiront-elles à faire voler en éclat toutes leurs convictions ? Et quid des journalistes vegans présents au meeting de Benoît Hamon, hein ? Si le PS n'arrive pas à imposer sa volonté à Levy Restaurants, qu'en sera-t-il quand il s'agira de s'asseoir à la table de Poutine ou Merkel ?

On n'achète pas les militants avec des sandwichs

Il est tout juste 15 heures quand Benoît Hamon finit par être annoncé. Filmé de face, on le voit arpenter les boyaux de Bercy. Visage fermé mais confiant, comme un boxeur, il salue, embrasse, sur fond de « Prayer in C » remixé par Robin Schulz. À son entrée, la salle s'enflamme, les drapeaux dansent frénétiquement. Jusqu'à la tribune presse dont le calme olympien contraste avec le reste, le sol tremble.

S'en suit un long discours, fouillé, ciselé, où affluent les références historiques et les citations. Camus, Lincoln, Jaurès et bien d'autres. Un bout de l'Evangile sans le nommer. On y accable les sophistes, les tartuffes de la clause Molière et on y évoque le lien entre le revenu universel et le dernier pilier des mesures du conseil national de la résistance. Surtout, on y évoque Pierre Rabhi, pionnier de l'agriculture écologique dans l'hexagone. Et moi, je repense au contenu de cette quiche au fromage, si pleine de conservateurs que je me sens déjà plus jeune.

Le show se termine sur une photo de famille où le camarade Hamon a pris soin de placer Christiane Taubira tout contre lui. Et pour cause, à chaque mention de son nom, à chaque mot qu'elle prononce, la foule a fait trembler Bercy jusque dans ses fondations.

Le champion se retire, les militants sortent mais l'ambiance ne retombe pas. Dans la salle de presse, il reste deux pauvres parts de tarte. Et des kiwis, la seule chose qui soit un tant soit peu difficile à manger quand on a une caméra à la main.

Dehors, personne n'est affamé. Les militants qui se dispersent me disent tous la même chose. Qu'ils ne sont pas venus pour ça, qu'ils avaient prévu le coup. Romain, 18 ans, étudiant de Sciences Po Nancy, a organisé la venue de ses camarades jusqu'à Bercy. À ses yeux, l'évènement a été un succès, « une démonstration de force ». Sur la bouffe, il se fait plus pragmatique, surtout quand je lui parle de ce qui a été servi en salle de presse : « Oui mais pour 20 000 personnes, vous n'y pensez pas ! », s'amuse-t-il.

Au loin, un homme s'éloigne, un grand panneau à la main. Son corps est encore agité de l'énergie qui électrisait la foule à l'intérieur de la salle. Il s'agit de Cheikh Agne, 2e adjoint au Maire de Trappes, délégué à la Vie démocratique et associative. Éclatant de rire quand je lui pose la question de la nourriture, il résume : « Personne ici n'a été acheté avec des sandwichs comme c'est le cas chez d'autres. Nous sommes là parce que nous croyons en Benoît Hamon. » Une de ses amies se joint à lui. « Si encore, on était achetés, mais même pas ! ».

Jean-Baptiste est sur Twitter.