Motherboard

Dans l'univers des fumeurs de crystal meth de Tumblr

Bienvenue dans la Tweaker Nation.

par Jon Christian
24 Mars 2016, 7:00am

Une citoyenne de la Tweaker Nation, en pleine défonce.

Tumblr est surtout connu pour ses communautés de fans hystériques, ses militants non moins hystériques, et les quantités démentes de porno qu'on y trouve. Mais on y trouve aussi, nichées entre ces vastes continents de contenu, de petites communautés d'utilisateurs qui incarnent toutes les sous-cultures imaginables, jusqu'aux plus obscures et aux plus marginales. Et parmi ces communautés, on trouve celle des consommateurs de méthamphétamine, qui mêlent allègrement esthétique hipsterisante (tatouages, selfies bourrés de filtres…) et consommation hardcore de drogue.

Récemment, l'autoproclamée « Prezident of Tweaker Nation » de Tumblr (en anglais, un « tweaker » est un consommateur de meth) a pété un câble. Quelqu'un lui avait dit, par message privé, que c'était « abusé » de sa part de poster des images pornographiques ou des photos d'elle en train de se défoncer, puisqu'elle a des enfants. La « Prezident », qui a un grand visage expressif, de longs cheveux blonds et un maquillage très élaboré, a répliqué avec une vidéo très offensive.

« J'ai deux gosses, pour être exacte, dit-elle en buvant de grandes gorgées d'alcool fort à la bouteille et en fumant une cigarette. Ils savent que je les aime, ils m'aiment, je m'en occupe très bien, et ils sont parfaitement normaux. Ils n'ont jamais été affectés par mes activités pornographiques ou par ma consommation de drogue. »

Dans le reste de la vidéo, il n'est plus question des enfants. Elle se contente d'enchaîner les insultes.

« Va te faire foutre, va niquer ta mère, va niquer ta grand-mère, dit la Prezident d'un ton sévère. Va niquer ton père, ton meilleur pote et ton chien. Franchement, va sucer des centaines de bites. »

Un jour comme un autre au sein de la Tweaker Nation, dont les citoyens postent allègrement des photos de leurs pipes et de leurs pochons de crystal meth, des selfies dénudés, et de longs textes écrits en pleine défonce qui oscillent entre l'euphorie et une forme de lassitude embrumée. Et puis on trouve des pages et des pages de courtes vidéos où l'on voit des camés, les yeux comme des trous noirs, inspirer puis expirer de grands nuages de vapeur de meth – entrecoupées parfois de clips perturbants dans lesquels des seringues hypodermiques s'enfoncent dans des peaux abîmées.

Les membres de la Tweaker Nation semblent se contenter de fumer, de rechercher des formes de cybersexe, et d'écouter de l'EDM.

« C'est des gens comme moi, qui fument de la meth et postent des photos de leurs plus beaux cristaux, m'explique y0crank, l'un de ses membres, au sujet de la communauté. J'adore. Tweaker Nation est un espace précieux pour les tweakers, on peut partager notre passion et se soutenir, s'entraider. »

Pour d'autres, en revanche, la fête est terminée.

« J'ai de l'urticaire à cause de la meth, ça me gratte tellement putain », se plaint par exemple un utilisateur.

La méthamphétamine est un psychostimulant extrêmement addictif qui détruit le cerveau et fait pourrir les dents. En 2012, 440.000 américains déclaraient en avoir consommé au cours du mois précédent. Dans l'imaginaire populaire, ses consommateurs utilisent la drogue pour se livrer à des orgies sexuelles, faire la fête pendant plusieurs jours, ou tout simplement pour tenir pendant une longue journée de travail. Ce récit par David Holthouse d'un groupe de jeunes employés qui se lancèrent dans trois jours de défonce à Denver au début des années 2000 montre bien que la meth, même si elle détruit physiquement et mentalement, est une drogue conçue pour les gens qui veulent vraiment s'amuser.

L'autoproclamée "Prezident of Tweaker Nation."

Mais les membres de la Tweaker Nation, eux, semblent se contenter de fumer, de rechercher des formes de cybersexe, et d'écouter de l'EDM dans le confort de leurs chambres. Comme la plupart des gens qui utilisent beaucoup les réseaux sociaux, ils semblent plus intéressés à l'idée de montrer qu'ils s'amusent que par celle de sortir de chez eux pour faire des choses concrètes. On a du mal à les imaginer embarquer à bord d'un jet pour Las Vegas sur un coup de tête, comme les protagonistes de l'article de David Holthouse.

Je me demande si la Tweaker Nation est susceptible d'attirer des gens pour qui la meth est une pratique purement solitaire. Breaking Bad n'a pas vraiment dissipé les stéréotypes qui entourent la meth, stéréotypes qui se vérifient d'ailleurs dans la réalité. Et on retrouve une certaine forme de honte chez les consommateurs de meth sur Tumblr, la plupart d'entre eux semblant alterner entre défonce et sobriété et se plaindre que leurs amis fassent de même (« obligé de me défoncer tout seul car tous mes potes arrêtent hahaha qui est avec moi ? », écrit par exemple un utilisateur). La meth est aussi une drogue rurale et une drogue de pauvres, ce qui laisse penser que de nombreux membres de la Tweaker Nation n'ont sans doute aucun moyen de se déplacer.

Si ces suppositions sont vraies, les tweakers ne sont sans doute pas les premiers à bâtir une communauté sur Internet faute de pouvoir en constituer une IRL. Tumblr est depuis longtemps un refuge pour tous ceux qui s'écartent de la norme, des individus transgenres jusqu'aux furries – mais contrairement à ces communautés inoffensives, la Tweaker Nation encourage des comportements dangereux, à la manière des cercles marginaux qui font la promotion de l'automutilation ou de l'anorexie.

J'ignore si les enfants de la Prezident sont vraiment préservés des activités de leur mère, et combien de ses « citoyens » parviennent à distinguer fun et toxicomanie. Mais pour les profanes, parcourir toutes ces pages remplies de nuages de meth, de seringues émoussées et de discours incohérents donne une image de la communauté qui est clairement plus triste que cool.

« J'arrive pas à rester en place, écrit ana-phetamine. Je n'entends rien d'autre que le processeur de mon ordinateur. Je déteste ma vie là. Pas de redescente en vue. »