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Par amour de la science, des chercheurs japonais vont risquer leur vie en radeau

À l’heure du transport à grande vitesse, des chercheurs tentent de dévoiler les origines du peuple japonais en construisant des embarcations en paille et en bambou.
18.2.16
Image: Yosuke Kaifu

À l'heure des TGV et des Airbus, traverser une mer sur une embarcation en paille peut sembler une idée incongrue. C'est pourtant le projet d'une équipe de chercheurs japonais, qui comptent reconstituer le parcours d'un voyage qui s'est déroulé il y a fort, fort longtemps.

Plus précisément, les chercheurs désirent résoudre le mystère qui entoure une migration célèbre : comment les premiers colons ont-ils réussi à traverser la mer qui sépare Taiwan du territoire du Japon il y a plus de 38 000 ans ?

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Afin de financer leur projet de reconstitution, ils ont lancé une campagne de crowdfunding de 20 000 000 yen (158 000€ environ), espérant répondre ainsi aux principales questions historiques et pratiques qui les tourmentent.

« Nous savons que les colons sont arrivés au Japon il y a 38 000 ans, mais nous n'avons aucune idée de comment ils s'y sont pris, » explique Yosuke Kaifu, anthropologue au Musée National des Sciences à Tokyo, et responsable du projet.

Les rameurs devront parcourir 75 km sur leur embarcation de fortune. Image: Yosuke Kaifu

Selon Kaifu, dont les recherches portent, pour l'essentiel, sur la migration des hommes modernes en Asie à l'époque où Homo Sapiens créait des myriades de nouvelles cultures, de nouvelles manières de vivre, de nouvelles formes de langage, de nouveaux systèmes de pensées, et où les différences culturelles qui commençaient à caractériser les peuples étaient, en partie, façonnées par les milieux dans lesquels ils évoluaient. À l'époque où les premiers européens laissent des traces de leur créativité sur les murs de Lascaux, on ne retrouve pas les mêmes manifestations de cette créativité au Japon. Et on ne sait pas pourquoi.

« En Europe, l'homme de Cro-Magnon n'avait pas à s'embarquer sur les mers pour explorer de nouveaux territoires. Mais ici, les gens ont affronté l'océan pour atteindre le Japon, » explique Kaifu. « Je pense que la créativité des premiers japonais s'est manifestée dans leur capacité à inventer un dispositif ingénieux pour réaliser cet exploit. »

Depuis quelques mois, Kaifu accompagné d'une équipe de 19 anthropologistes et marins s'est attelé à la construction de prototypes de bateaux capables de transporter un groupe de personnes de Iriomote-jima (la seconde plus grande île de la préfecture d'Okinawa) à Yonaniguni-jima (l'île habitée la plus à l'ouest du Japon). Si le crowfunding atteint ses objectifs, le voyage de 75 km de Iriomote à Yonaniguni sera réalisé en juillet 2017, en 25 heures environ. Même si le but ultime de l'entreprise est de naviguer de Taiwan au Japon, ils ne tenteront pas l'exploit en 2017 car celui-ci demandera beaucoup d'entrainement.

Comme aucun bateau fossilisé datant de cette période n'a jamais été retrouvé, les chercheurs ont dû déduire à quoi ces embarcations pouvaient bien ressembler en analysant les outils utilisés pour tailler les matériaux.

L'équipe de chercheurs travaillant sur les prototypes d'embarcations. Image: Yosuke Kaifu

« Après avoir examiné les outils de nos ancêtres, nous avons déduit que ceux-ci étaient capables de construire des sortes de radeaux, » explique Kaifu. « Pour le moment, nous n'avons pas trouvé de haches datant de cette période et pensons qu'ils n'ont pas pu utiliser des troncs d'arbre évidés. »

Sans les outils adéquats, l'éventail de méthodes de navigation possible est réduit de manière drastique, explique Kaifu. Pour le moment, le groupe s'est attaqué à la construction de bateaux en paille. Ils en ont réalisé de plusieurs tailles, petite, moyenne, et grande. Une personne seulement tient sur le petit bateau, et jusqu'à quatre sur le grand, qui mesure environ six mètres de long. L'équipe testera également des radeaux en bambou, mais ils sont beaucoup moins maniables et ne se déplacent pas très vite dans l'eau.

L'équipe pose, très fière, à côté de l'un de leurs premiers prototypes de bateau. Image: Yosuke Kaifu

« Comme il faudra ramer pendant 25 heures sans interruption, le défi sera de taille, » ajoute Kaifu. « Les rameurs devront s'assurer régulièrement qu'ils ont pris la bonne direction. Ils devront également composer avec le kuroshio (le courant noir), un courant extrêmement fort qui sévit entre le Japon et les cotes taiwanaises.

Le projet est déjà financé à 22%, et le groupe a jusqu'au 12 avril 2016 pour atteindre leur but. Il est difficile de dire, pour le moment, si un sujet de recherche aussi spécifique attirera l'intérêt du grand public. Kaifu, cependant, ne tarit pas d'éloges sur la valeur du projet.

« Nous savons déjà que les colons, ont, à l'époque, réalisé une tâche impossible », conclue-t-il. « À présent, nous voulons savoir à quel point elle était impossible. »