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Le pape du "war porn"

Sur YouTube, les vidéos de "war porn" filmées par des soldats à la GoPro font des millions de vues. Et leur pape s'appelle Funker530.

par Christopher Looft
26 Mai 2016, 9:47am

La GoPro est la caméra la plus populaire aux Etats-Unis. Grâce à elle, vous pouvez voir le monde à travers les yeux de qui vous voulez : un parachutiste, un chat, ou, si c'est vraiment votre truc, un homme qui tue quelqu'un.

Au 19ème siècle, les toutes premières caméras avaient été transportées sur les champs de bataille de la Guerre de Crimée. La GoPro, elle, s'est retrouvée en Irak et en Afghanistan, montée sur les casques et les canons des fusils des soldats. Grâce à la GoPro, ce sont désormais les combattants eux-mêmes qui racontent la guerre, et non les correspondants ; les spectateurs n'ont donc jamais vu d'aussi près la réalité des combats, le tout en quelques clics sur YouTube.

Quand j'ai dit tout ça à T. M. Gibbons-Neff, vétéran des US Marines et journaliste au Washington Post, il m'a dit que j'enjolivais une réalité bien plus simple : « On peut parler de "war porn" », m'a-t-il assuré.

Et si vous cherchez du war porn, Funker530 est là pour vous.

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Funker530 est une soi-disant « communauté de vétérans » composée d'un site web et d'une chaîne YouTube remplie de vidéos à la première personne filmées au cours de bombardements, de batailles rangées dans des zones de guerre, et d'explosions de colis piégés et autres bombes.

En général, les vidéos de Funker530 sont watermarkées, et comportent une intro un peu ridicule à la manière du site WorldStarHipHop, qui diffuse essentiellement des vidéos de bagarres de rue. Au premier plan, on voit l'arme transportée par le protagoniste et caméraman, qui lui-même n'apparaît pas à l'écran. L'objectif à 170° de la GoPro crée une sorte de léger effet fisheye, connu aussi sous le nom de « distorsion du canon », ce qui rapproche la caméra du fusil : vous chargez la caméra, et elle shoote.

Ces vidéos sont extrêmement populaires. L'une d'entre elles, dans laquelle on peut voir un soldat américain filmant depuis des collines afghanes se faire tirer dessus à plusieurs reprises par des insurgés postés à distance, a été vue plus de 30 millions de fois.

« Vu de l'extérieur, ça semble probablement assez bizarre, dit Gibbons-Neff de ce phénomène. Mais pour tous les mecs qui bossent dans le secteur et qui regardent ces vidéos parce qu'ils ont vécu des situations similaires, c'est fascinant. »

Avant d'ajouter : « Je ne sais pas si c'est vraiment bon pour la santé mentale. »

En tout cas, on ne sait pas trop ce qu'en pense Scott Funk, le président de Funker530, car il ne parle presque jamais aux journalistes. Il n'a jamais répondu à mes e-mails ni à mes appels, et quand j'ai finalement réussi à le joindre à un autre numéro affilié à une autre entreprise, il a simplement dit « Oui. » avant de raccrocher et de rejeter tous mes appels suivants.

Mais la popularité de ces vidéos laisse penser qu'elles ont peut-être un effet thérapeutique sur les ex-soldats. Funker530 explore les traumatismes qui fondent l'expérience concrète des combattants modernes ; coincés mentalement sur le terrain longtemps après l'avoir quitté, perdus à leur retour dans la vie « normale ». Dans un essai intitulé « You Are Not Alone », un dénommé « Josh », blogueur pour Funker530, s'adresse à ces vétérans brisés :

Tu as accompli ton devoir, et maintenant il ne te reste plus que des questions. Comment en suis-je arrivé là ? Comment ai-je pu faire autant de choses, alors que maintenant je n'arrive plus à rien ? Pourquoi suis-je dans une telle impasse ? Tu vis de chèque en chèque, mois après mois. Tes journées commencent à 6h00, se terminent à 18h00, et se répètent inlassablement. Rien ne te satisfait, ta vie n'avance plus. En te regardant dans le miroir, tu vois tes yeux perdus dans le vague et tu te demandes : « Qu'est-ce qui m'est arrivé ? C'est quoi, mon problème ? Pourquoi ai-je l'impression que ma vie ressemble autant à la fin de Rambo 1 ? Pourquoi suis-je allongé sur le sol, à me rappeler chaque seconde pénible de ma vie ? »

Ces vidéos, très faciles d'accès, rappellent une méthode souvent utilisée pour traiter le trouble de stress post-traumatique. Au cours de la thérapie d'exposition prolongée (EP), les patients recréent méthodiquement la source de leur traumatisme dans un environnement contrôle, dissociant au fil du temps l'association mentale entre cette expérience et le stress qu'elle provoque.

Certains cliniciens ont désormais recours à des simulations en réalité virtuelle dans le cadre de ce type de traitements, recréant des scénarios de combat pour des vétérans traumatisés. Funker530 figure également sur la liste des sponsors du site spécialisé dans les traumatismes de guerre Military Minds. Se pourrait-il donc que les vidéos de Funker530 servent vraiment à apaiser les séquelles des vétérans ?

J'ai posé la question à deux experts, qui m'ont donné des réponses très différentes, soulignant ainsi la dimension controversée de ces vidéos.

"Il manque 99% de ce qui fait la réalité concrète : les patrouilles sur dix kilomètres avec un sac de 40 kilos sur le dos, qui se terminent par huit minutes d'embuscade alors que tu as fini toute ton eau. Tu vois ce que je veux dire ? C'est juste… Ouais. Ça n'a rien à voir."

Pour Rachel Yehuda, neuroscientifique à l'hôpital de Mount Sinai, les vidéos peuvent s'avérer utiles, en donnant aux vétérans une opportunité de se sensibiliser à certaines thérapies en les testant par eux-mêmes.

« Si ça vous a fait du bien, vous allez peut-être vous intéresser de plus près aux traitements qui favorisent l'exposition, et vous porter candidat, dit-elle. Surtout si cela vous permet de vous sentir un peu mieux, mais pas totalement bien. »

Rachel Yehuda prévient toutefois que ces images peuvent aussi aggraver le traumatisme chez d'autres patients, et qu'il faut tout de même suivre les conseils d'un médecin. « Je défends la liberté de choix de chacun, et je pense qu'il est important que nous disposions de nombreuses options, en gardant à l'esprit que ce qui marche sur un individu souffrant de traumatisme ne marchera peut-être pas sur quelqu'un d'autre. »

Pour elle, les vétérans doivent donc faire attention à ce qu'ils regardent, mais il est tout à fait possible que regarder des vidéos de combats sur YouTube leur soit bénéfique.

Mais la psychologue qui a inventé la thérapie par exposition prolongée et révolutionné le traitement du stress post-traumatique n'est pas d'accord avec ce point de vue. Pour Edna Foe, israélienne elle aussi et professeur à l'université de Pennsylvanie, estime que les vidéos très immersives de Funker530 ressemblent certes aux méthodes qu'elle a développées, mais seulement en apparence. Les vidéos ne peuvent pas avoir de véritable effet bénéfique, dit-elle, car les patients qui suivent une vraie thérapie doivent impérativement revivre leurs propres souvenirs traumatiques en compagnies d'un professionnel de la santé mentale.

« Personne ne contrôle ce qu'ils regardent. Ils peuvent donc regarder autant de vidéos qu'ils veulent, ce qui leur rappelle des souvenirs désagréables sans qu'ils puissent les filtrer ou les traiter correctement », explique-t-elle en référence à la manière dont fonctionnent les spécialistes.

J'avance alors l'idée que le combat ne représente pas nécessairement un traumatisme ou une forme d'horreur pour les vétérans. Nombre d'entre eux en ont un souvenir assez positif. Comme le dit Rachel Yehuda dans une interview à Vanity Fair : « C'est la chose la plus importante que ces hommes ont jamais faite – d'autant qu'ils sont généralement très jeunes quand ils partent au combat – et c'est aussi pour eux le premier moment où ils sont totalement libres, débarrassés de toute forme de contrainte sociale. Il n'est pas étonnant que certains d'entre eux en viennent à regretter ce moment, qui a défini une bonne partie de leur personnalité. »

Edna Foa voit les choses différemment : « On ne parle pas d'images d'un musée à Bagdad, ou de superbes rivières. On parle d'images de combats, dit-elle. On parle de situations horribles, ou au moins très négatives, angoissantes. Donc moi, en tant que psychologue, en tant qu'être humain, je ne vois pas… Ça me rappelle ces gens qui passaient des heures et des heures assis devant leur télévision à regarder en boucle des images du World Trade Center en train de s'effondrer. Je ne vois pas en quoi ça peut être utile. »

Bien sûr, les raisons de regarder ces vidéos ne manquent pas. Gibbons-Neff raconte qu'il regardait des vidéos de « war porn » quand il s'ennuyait pendant ses cours d'histoire de la Chine à Georgetown, par exemple.

Scott Funk lui-même a déjà parlé au Washington Post une fois, en 2013, sous réserve que son anonymat soit préservé, pour « des raisons de sécurité. » On comprend aisément qu'il fuie les médias. Dans un commentaire posté sur Reddit, l'utilisateur FunkerFiveThreeZero, qui affirme avoir servi dans l'armée canadienne en Afghanistan, raconte avoir été inondé de demandes d'interview après avoir publié sa vidéo la plus populaire, celle qui compte 30 millions de vues. Craignant de se faire épingler par les médias, il n'accorda qu'une seule interview à un journaliste d'ABC News à condition que l'article soit consacré en priorité à son association en faveur des victimes de stress post-traumatique. Mais l'interview ne se déroula pas comme prévu, et il fut assailli de « questions agressives. » L'article ne fut jamais publié.

Paulo Rubio, qui gérait un autre site avec Funk, Funker Tactical Media, m'a expliqué par e-mail qu'ils avaient mis fin à leur collaboration en 2014, suite à un désaccord concernant le fait de « monétiser des images de combats et d'exploiter leur popularité pour gagner de l'argent grâce à de grosses entreprises. »

Greg Jaffe, journaliste au Washington Post, estime qu'une chaîne aussi populaire que celle de Funker530 pourrait se faire environ 150.000$ par an, ce qui semble cohérent au vu des chiffres avancés par YouTube (une vidéo qui compte 1 million de vues encaisse 1600$ environ). La chaîne de Funker530 compte quelque 353 vidéos, pour un total de 300 millions de vues.

Gibbons-Neff ne voit aucun problème à ce que Funk se fasse un peu d'argent grâce à Funker530. « Bien sûr, les images qu'il diffuse peuvent être perturbantes pour un individu lambda, mais je pense que beaucoup de gens regardent ça pour y trouver une forme d'apaisement, ça a sûrement des effets bénéfiques. »

Mais qu'elles fassent du bien ou non, elles sont très incomplètes ; la plupart ne durent que quelques minutes, ce qui limite leur capacité à délivrer autre chose que l'émotion brute et éphémère du combat, alors que la guerre est constituée d'une foule d'expériences tout à fait différentes. Comme le dit Gibbons-Neff, « il manque 99% de ce qui fait la réalité concrète : les patrouilles sur dix kilomètres avec un sac de 40 kilos sur le dos, qui se terminent par huit minutes d'embuscade alors que tu as fini toute ton eau. Tu vois ce que je veux dire ? C'est juste… Ouais. Ça n'a rien à voir. »

Le fait que seule une infime partie de ce qui fait l'expérience de la guerre soit représentée de manière aussi saisissante conduit à mal se représenter ce qu'est le champ de bataille, affirme Alex Horton, vétéran de l'Armée US et désormais journaliste sur les questions de défense. « Tout cela est très excessif, dit-il, et ça renforce l'idée absurde selon laquelle vous êtes immédiatement pris sous le feu à l'instant où vous descendez de l'avion. Comme si la guerre consistait à tirer sans interruption. Ce qui n'est évidemment pas le cas. »

Les vidéos donnent effectivement une vision très tranchée de la guerre, insistant sur ses aspects les plus lourdement chargés en émotions et les plus intenses, mais pour des raisons tant économiques que politiques, elles passent toujours par une certaine forme de médiation.

L'auteur d'une de ces vidéos, intitulée « U. S. Soldiers Eliminate Three Taliban Fighters During Ambush », a adressé le texte suivant à Funker530 en accompagnement de sa soumission :

*Je voulais partager cette vidéo avec tout le monde parce que j'en ai marre d'entendre tous ces trucs débiles que les gens disent sur ce qu'on fait vraiment là-bas. Les gens doivent comprendre à quoi ressemble la vie sur le terrain pour les troupes qui sont au front, et voir ce qu'on doit affronter au quotidien sans que tout soit détourné à des fins politiques. Ces images ont été éditées pour enlever les gros plans sur les ennemis qui ont été tués. »

Le soldat-cameraman entend donc aussi que le format offert par la GoPro, et le fait qu'il soit lui-même le chroniqueur de sa propre expérience, permet au spectateur de s'affranchir des limites inhérentes à la façon dont les médias racontent généralement ce type d'incidents.

Pourtant, il est évident que le simple fait d'effacer les images des ennemis morts constitue une forme de médiation, même s'il ne s'agit que d'éviter le mauvais goût. Mais Scott Funk affirme dans son post sur Reddit que « montrer des combattants blessés ou morts enfreint les règles, et je préfère ne pas me fâcher avec les militaires. »

Malgré sa volonté apparente d'aider les vétérans à retrouver leur santé mentale, Funk n'est pas très apprécié d'Edna Foa, la pionnière de la thérapie par exposition prolongée : « Ça me rend malade. Affirmer que ces vidéos font du bien aux personnes, sans que la moindre étude ne l'ait prouvé ? Je n'ai jamais fait la promotion de mes méthodes avant que plusieurs études n'aient prouvé leur efficacité. Alors vendre ça en disant que c'est pour le bien de…. », dit-elle, laissant sa phrase en suspens avant de se recomposer.

« C'est répugnant. »