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Carl Craig mérite bien plus qu'une médaille remise par Jack Lang

L'imprévisible producteur de Detroit est revenu avec « Versus », un album orchestral enregistré avec Francesco Tritano. Nous sommes allés en parler avec lui.

par Maxime Delcourt
16 Mai 2017, 11:55am

Carl Craig se garde bien de toujours répéter la même formule, et c'est très bien comme ça. Il préserve ainsi toute la fraicheur et toute l'imprévisibilité d'une techno qui se confronte depuis plusieurs années à différents genres musicaux. Il y a eu le jazz dans les années 2000, il y a désormais la musique classique, aux côtés de Francesco Tristano et le temps d'un album : Versus, enregistré sans la moindre grandiloquence, si ce n'est celle des belles envolées orchestrales. La démarche, bien sûr, n'est pas nouvelle (Walter Carlos et William Orbit y avaient pensé bien avant lui, tandis que ses potes de Detroit, Jeff Mills et Derrick May, s'y sont mis aussi ces dernières années), mais on est bien obligé d'admettre que Carl Craig vient de composer bien plus qu'un grand album : une expérience sensorielle. Pourtant, le mec n'a toujours pas été fait Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres par Jack Lang. Putain d'injustice.

Noisey : On parle de ce projet depuis un moment. Pourquoi il a été si long à voir le jour ?
Carl Craig : Parce qu'on a voulu s'appliquer et ne pas faire n'importe quoi. Il a fallu du temps pour rassembler toutes nos idées et les mettre en forme, ce n'est pas plus compliqué que ça… On est assez exigeant en général, et accéder à ce qui nous semble être parfait ne se fait pas facilement.

L'idée de Versus vient d'un concert donné à la Cité de la Musique en 2008. Il avait quoi de si particulier ce concert ?
Je ne sais pas, c'est juste qu'il est encore aujourd'hui l'une des expériences les plus intenses que j'ai pu connaître. J'en ai connu un paquet depuis que j'ai commencé la musique, mais celle-ci a quelque chose en plus. Entendre sa propre musique complètement réinventée par un orchestre symphonique, ça apporte des sensations assez dingues. J'avais l'impression de découvrir de nouvelles possibilités, la sensation de pouvoir emmener ma musique vers d'autres dimensions. Pour la première fois, je n'étais pas non plus au centre des attentions, ni en charge de la musique. Je ne faisais que suivre les instructions du chef d'orchestre, François-Xavier Roth. Et ça aussi, c'est une drôle de sensation.

Tu dirais que ça été un moyen pour toi de mettre de côté ton ego ?
En quelque sorte, oui. Quand tu es dans un club, tu es forcément le centre de l'attention. Tout le monde ne vient pas forcément pour te voir, mais tu es surexposé et tu es en charge du bon déroulement de la soirée. C'est toi qui décide la façon dont les clubbers doivent danser, à quel moment ils doivent intensifier ou non le rythme, etc.. Là, c'était complétement différent. Tu dois te mettre au service de la musique. Il n'y a que ça qui compte.

Il doit bien y avoir un élément qui relie l'atmosphère d'un club à celle d'une salle de concert, non ?
Lors du concert à la Cité de la Musique, certains spectateurs étaient certes à la limite de claquer des doigts en rythme et de danser, mais il n'y a honnêtement aucune comparaison possible entre les lieux traditionnellement réservés à ces deux univers. Pour tout te dire, un concert symphonique est comme un bon repas que tu partages avec des amis et au sein duquel tu vas débattre sérieusement de l'art ou d'autres choses importantes de la vie. Un DJ set dans un club, à l'inverse, est nettement plus spontané, et ressemble davantage à une soirée hamburger avec tes potes, où tu regardes dans le frigo ce qu'il te reste pour faire ton sandwich. L'un n'est pas forcément mieux que l'autre, attention, mais ce sont deux exercices complètement différents.

Le disque, lui, a été enregistré au Studio Davout, à Paris. Pourquoi ce choix ?
En fait, je ne connaissais pas ce studio avant d'y avoir mis les pieds. J'ai appris qu'il avait fermé il y peu, c'est ça ?

Ouais, il y a quelques semaines…
Ça, c'est assez triste quand on sait les artistes qui y ont enregistrés et la qualité des studios proposés. Mais bon, c'est la vie… Personnellement, je ne peux que me réjouir d'avoir pu y travailler. Et pas sur n'importe quel projet : sur un album qui réinvente complètement ma musique et ma façon de la concevoir.

Justement, pourquoi as-tu choisi ces quatorze chansons en particulier ?
Avec Francesco Tristano, qui a réarrangé tous les morceaux, on a eu plusieurs réunions à ce sujet. J'avais mes idées, il avait sa propre sélection et, petit à petit, à force de discussions, on est parvenu à se mettre d'accord sur quatorze titres, parmi tous ceux que j'ai eu l'occasion de composer depuis les années 1980. Après ça, un autre problème se posait : il fallait se projeter dans le morceau, l'imaginer agrémenté de nouvelles orchestrations, etc. Au fur et à mesure, on a fini par se rendre que ce n'était pas possible pour certains titres, que la fusion ne fonctionnait pas, mais je pense que la sélection est plutôt bien faite. On a réussi, je crois, à produire de la musique qui peut être adaptée aussi bien pour les clubs que pour des orchestres classiques ou de jazz. C'était ça l'ambition, et il faut saluer le travail de Francesco.

Il y a quelques années, tu avais collaboré avec des jazzmen au sein du projet Innerzone Orchestra. C'était un exercice complètement différent de celui-ci ?
Le truc, c'est que j'ai grandi avec le jazz et que je me suis toujours considéré comme un improvisateur. Du coup, lorsque j'ai commencé à travailler avec Francisco Mora ou Herbie Hancock, tout paraissait simple, évident. C'était comme si j'avais toujours fait ça, comme si les disques de Miles Davis ou de Sun Ra m'étaient restés en tête. Avec l'orchestre, c'était différent. Je me retrouvais une nouvelle fois avec d'excellents musiciens, mais tout était plus structuré, il ne fallait pas jouer à l'instinct mais jouer au mieux ce qui est inscrit sur tes notes.

Tu te souviens de la façon dont tu as découvert la musique classique ?
Tout d'abord, il faut préciser que les premiers morceaux de musique classique que j'ai entendus ne m'ont pas spécialement marqué. Comme je te le disais, j'étais nettement plus dans le jazz, fasciné par des mecs comme Herbie Hancock ou Sun Ra. Ensuite, j'entendais souvent des pièces orchestrales, sans réellement savoir qui en était l'auteur original. Les standards de la musique classique ont quand même pour particularité d'être souvent réinterprétés par de nouveaux musiciens, ce qui fait que si tu ne pousses pas l'intérêt plus loin, c'est très difficile de savoir qui est l'auteur de la composition que tu écoutes.

Et le fait que les musiques électroniques et la musique classique n'étaient pas nécessairement des genres musicaux opposés, tu l'as découvert comment ?
Je pense que j'ai eu cette révélation lorsque j'ai découvert l'album Switched-On Bach de Walter Carlos. Ça remonte donc à la fin des années 1980, mais ça été une vraie révélation pour moi. Ça prouvait que l'on pouvait utiliser les synthétiseurs différemment, qu'un disque n'avait pas à être spécifiquement électro ou classique, il pouvait être les deux. Ensuite, il y a eu aussi la bande-son d' Orange Mécanique, où l'on entend déjà ce mélange de sonorités.

Dans ce cas, j'imagine que tu es plutôt contre ces catégories commerciales qui considèrent la musique classique comme de la musique sérieuse et l'électro comme de la musique populaire…
Bien sûr, ce sont juste des conneries marketing. Je n'ai pas du tout envie de comparer ces deux genres musicaux. Ce n'est pas parce que les compositions de Bach ou Beethoven datent de plus de deux cents ans et qu'elles comportent des dizaines de mouvements qu'elles sont plus importantes ou plus sérieuses qu'un morceau du Wu-Tang Clan. D'ailleurs, si tu écoutes les paroles des rappeurs, leurs histoires de flingue, de drogue et de règlements de compte, comment peux-tu dire que ce n'est pas de la musique sérieuse ? Ce sont des thèmes dignes d'un opéra.

De ton côté, tu essayes de transmettre quelque chose de spécial avec tes morceaux ?
Quand je compose j'essaye juste de mettre les sentiments ressentis au même moment dans ma musique, sans calculer quoique ce soit. Bien sûr, lorsque je fais un remix, je sais où je veux aller ou ce que je veux apporter au morceau original, mais je n'ai pas besoin de tout conceptualiser lorsque je produis mes propres titres. C'est nettement plus spontané.

Pour terminer, que peux-tu me dire sur le projet live « Versus Synthetizer Ensemble » ?C'est un live auquel on a beaucoup réfléchi avec Francesco et six autres musiciens. Il n'y a que quelques dates de prévus pour le moment, mais on a envie de pousser le délire le plus loin possible avec, pourquoi pas, un orchestre symphonique à nos côtés sur scène. L'idée, ce n'est pas seulement de remonter aux sources de la techno selon un point de vue différent, c'est aussi de faire changer d'avis les spectateurs, les surprendre quant à leur rapport à la techno ou à la musique classique.

Ce n'est pas trop coûteux de produire des albums comme Versus et de donner des concerts dans une telle configuration ?
Oh, tu sais, je m'en fiche de l'argent. Pour moi, seul compte le résultat. C'est ça l'art. Si tu penses autrement, c'est que tu ne fais pas de l'art.


Versus est disponible depuis le 5 mai sur InFiné.

Retrouvez Carl Craig au festival The Peacock Society le vendredi 7 juillet.

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