Culture

J’ai travaillé sur la plus grosse croisière métal au monde

Un paquebot en Floride, 60 groupes internationaux, quelques milliers de métalleux: embarquement pour 70K Tons Of Metal.
3.3.17

Pendant que Montréal déneige ses rues, une équipe de bénévoles dont je fais partie aide à l'organisation d'un des festivals de musique extrême les plus incroyables de la planète.

Jeudi

À 14 h, l'équipe de bénévoles monte dans la navette, quelques heures avant l'embarquement. La platitude et la laideur industrielle de Fort Lauderdale défilent sous nos yeux. Puis soudain, découpant l'horizon de son imposante silhouette, il apparaît enfin : l'Independence of the Seas. Les fameuses 70 000 tonnes. Incroyable de concevoir que ce truc peut flotter et avancer.

Nous voici enfin à bord, accueillis par nos collègues en bikini à l'effigie du festival. Je suis estomaqué par la beauté, le luxe et l'immensité du bateau. Mais surtout, par le contraste flagrant de le voir grouiller d'adorateurs de Satan aux chandails sanguinaires. Nous découvrons avec joie notre chambre. Ça change de la tente dans la boue sans se doucher des festivals. Mais pas le temps de visiter, on commence à travailler au Théâtre Alhambra, la plus grosse des scènes intérieures, qui ressemble au Théâtre Corona en plus luxueux. Nous passons quelques heures à finir le montage, et le premier concert, Amaranthe, commence à l'heure prévue. Malheureusement, un problème audio viendra ensuite retarder la prestation des Allemands de Grave Digger, décalant de 45 minutes le programme sur cette scène.

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Plus tard dans la soirée, je me retrouve à aller chercher le bourbon on the rocks du guitariste de Testament, Alex Skolnik, pour lui éviter de fendre la foule jusqu'au bar. J'assiste ensuite à son concert aux premières loges, un aspect quand même génial d'être dans l'équipe, où le gros du travail se fait dans les changements de plateau. Un peu difficile ce soir, car l'équipe de Arch Enemy prend toute la place…

Nous terminons vers minuit. C'est l'heure de la première bière bien méritée et, faute de budget, le choix se tourne vers la grosse Foster, l'australienne qui fera bien des ravages sur le bateau.

Vendredi

Je me réveille juste à temps, vers 11 h du matin, pour aller voir l'excellent groupe de l'Alberta Striker. Le groupe fait l'expérience de jouer le plus tôt, mais aussi le plus le tard avec un deuxième spectacle prévu à 5 h 15 du matin le lendemain. Un rythme intense pour les festivaliers. Mais comme la majorité des groupes font deux spectacles, ils ont l'occasion de choisir. Je repasse prendre une douche dans ma chambre, puis un déjeuner au buffet à volonté du onzième étage et je sors enfin sur le pont. À cet instant, la réalité me frappe en plein visage, avec un air iodé et un vent chaud. On est réellement au beau milieu de l'océan. Le légendaire Uli Jon Roth s'apprête à envoyer les classiques de Scorpions, époque 70's, sur une scène en plein air, sur le pont. Les piscines et jacuzzis sont pleins de métalleux qui se remplissent de bière, sourire au visage. Un paradis des gens qui adorent l'enfer, flottant au large de la Floride.

Myriam Francoeur

Et pas de backstage ou d'endroits VIP, les artistes se mêlent au public, donnant lieu à des rencontres spontanées et impromptues. C'est ça, l'expérience 70k Tons Of Metal. Je croise dans l'escalier Fabio Leone de Rhapsody, que j'ai tant écouté, qui joue en fait avec Angra cette année. Je commence ma soirée de travail avec les végétariens de Carcass, qui offrent un grand moment de death métal à l'ancienne, avec humour, irrévérence et cynisme bien placés, bien plus rock'n'roll que Kamelot, qui joue après eux. Mon quart de travail finit. C'est avec le cocktail le plus black métal, un jus fraise kiwi sans sucre ajouté, que je file sur le pont admirer les anciens du groupe Windir, les Norvégiens de Vreid.

Myriam Francoeur

Samedi

Escale dans la mer des Caraïbes à Labadee, en Haïti. Ou plutôt, une plage privée entourée de murs, pas moyen d'explorer un des petits villages qu'on aperçoit au loin. Confinés sur notre jolie plage de touristes à boire des mojitos en regardant les plus riches s'envoyer en l'air en tyrolienne. La teinte rouge écrevisse-homard sera très à la mode le soir venu.

Myriam Francoeur

Casse-tête de la journée : installer la scène pour Haggard, le groupe médiéval qui utilise un mini-orchestre symphonique de charmantes Roumaines. Nous faisons de notre mieux pour satisfaire leurs exigences. Je dois même courir voler une cymbale aux thrasheux finlandais de Stam1na sur une autre scène. Mission accomplie, nous arrivons à monter assez de plateformes pour la configuration du groupe, qui est reconnaissant de notre travail. Nous sommes libérés à 22 h, et la soirée s'enflamme au casino où nous recroisons les gars de Haggard, chantant une version a capella alcoolisée de Bohemian Rhapsody. Je croise un Michael Amott (Arch Enemy) en me rendant au karaoké métal. Il est tout comme moi assez éméché et m'avoue qu'il déteste Steel Panther. Le trajet jusqu'à ma cabine est plutôt flou dans ma mémoire.

Dimanche

La grosse australienne a pris sa revanche la nuit dernière et le réveil est un peu difficile. Juste à temps pour assister à un des événements les plus marquants du festival : la jam-session, animée par Jeff Waters d'Annhilator. Des classiques de hard rock joués par les stars du bateau. Je retourne faire une sieste dans ma chambre, moment choisi par ma voisine pour prouver que l'insonorisation est bonne sauf quand son partenaire lui donne autant de plaisir. Je rejoins ensuite quelques collègues au Romeo & Juliet, le restaurant classe aux lustres immenses. Encore un contraste que de voir ce genre d'endroit qui brille de diamants et son personnel bien habillé servir les gars de Marduk, un des groupes les plus violents sur la croisière. Apparemment, les employés du bateau se battent pour pouvoir travailler sur cette croisière. Car contrairement aux retraités et autres fortunés habitués des croisières, le public métal a la réputation de ne pas être snob, mais sympathique et souvent reconnaissant de leur travail. Des gens tellement diaboliques encore une fois.

Challenge sur scène ce soir : Anthrax. Le groupe part en tournée en Europe juste après et c'est le seul qui a apporté tout son équipement. Il faut donc leur faire de la place et tout enlever sur scène pour ensuite apporter leur matériel, par le dessous de la scène, sur une plateforme ascenseur. La grosse artillerie, pour un des meilleurs concerts de la croisière et ce frontman formidable qu'est Joey Belladona. Le chanteur va chercher chaque fan dans les yeux et dégage toute une énergie. Dans la foule, c'est l'orgie de crowd surfing en déguisements, des crabes, des lutteurs, des superhéros, des tranches de bacon, ambiance de malade. Death Angel conclura en thrash ces quatre jours de folie.

Anthrax

Myriam Francoeur

Je monte sur le pont, où le party des dernières heures bat son plein sur fond de karaoké. Mon dernier verre s'allonge alors qu'un batteur finlandais saoul me paye la traite, incapable de me dire le nom de son groupe. Uli Jon Roth fait les yeux doux à la femme du chanteur de Demolition Hammer, avant de me parler de l'influence de Manitas de Plata et du flamenco dans son jeu. Musiciens, organisateurs et festivaliers se mélangent une dernière fois dans la bonne humeur.

Lundi matin

Les gens commencent à quitter le bateau. Tout étant fermé, je n'ai pas d'autre choix que l'immonde pizza pour déjeuner. Je finis ma bière de cette nuit et je retrouve l'équipe, s'apprêtant tant bien que mal à décharger le bateau. Un passage un peu flou et mal communiqué, qui se révélera un dernier chapitre insupportable. Les camions ne sont pas prêts, il nous faut attendre trois heures avant de commencer. Les bénévoles s'endorment par terre. Et, quand finalement les choses bougent, c'est une catastrophe logistique, il faut charger des tonnes de matériel à perte de vue dans un mini-transporteur. On nous a promis d'être dehors à 10 h 30 maximum, il est 11 h et nous sommes encore sollicités. Je suis sur le point d'atteindre mes limites de bénévole et nous sommes finalement libérés, alors qu'il reste des heures de travail pour décharger. Nous quittons le navire. Fatigués certes, mais sans regret et très heureux. Enchantés même d'avoir eu la chance de vivre une expérience absolument hors normes et l'un des festivals de métal les plus incroyables au monde. Si tu as la chance, juste une fois dans ta vie, tu dois absolument vivre ça.