drogue

Des champis pour apaiser les conflits

Quand des couples avalent des substances hallucinogènes pour régler leurs différends.

par Tarn Rodgers Johns
15 Mars 2017, 6:00am

Illustration par Ashley Goodall

Une fois par mois, Fern* – 32 ans – et son fiancé Connor* – 25 ans – se réservent un peu de temps, dédié entièrement à leur couple. Ils tamisent la lumière de leur studio, s'enveloppent d'une couette toute douce, allument quelques bougies et éteignent leurs portables. Mais ce n'est pas pour une session intensive de « Netflix & chill » ; il s'agit plutôt d'un programme spécial qui entre dans le cadre d'une nouvelle thérapie de couple : le trip sous champis. 

Les champignons hallucinogènes ont été expérimentés pour la première fois il y a des milliers d'années. Bien avant qu'Alice ne tombe dans le terrier du lapin, les civilisations antiques (des Égyptiens aux Aztèques) organisaient des rituels de consommation de ces aliments psychédéliques ; puis, des années 1950 au début des années 1970, les champignons étaient la drogue de prédilection des hippies en quête de développement spirituel.

Cependant, ces dernières années, on examine de plus près certaines de leurs propriétés, notamment celles relatives à la santé mentale. On constate que non seulement les champignons réduisent les symptômes de la dépression et de l'anxiété, mais aussi que leur consommation peut donner lieu des expériences spirituelles significatives qui entraînent des changements à long terme, à la fois dans les comportements et dans les valeurs associées à l'ouverture d'esprit. En d'autres termes : les gens qui prennent des champis peuvent devenir plus sensibles aux émotions et plus ouverts aux autres. 

« On a des discussions profondes qu'on ne pensait jamais avoir, et après on dort à poings fermés. » – Fern 

Fern, naturopathe, et Connor, fabricant de meubles, ont pris pour la première fois des champignons ensemble après un an de relation. Fern s'était familiarisée avec le monde de la thérapie psychédélique à l'époque où elle étudiait la médecine alternative. « J'ai rencontré des gens qui en prenaient comme certains font du yoga ou de la méditation ; pour eux, c'était une pratique courante de soin et de découverte de soi, m'explique-t-elle. On n'en prend pas dans le cadre d'un usage récréatif, même si c'est souvent drôle. On voulait juste en apprendre plus l'un sur l'autre. »

« [Avec Connor] on se fixe toujours des objectifs, et l'objectif pendant notre premier trip c'était de "faire confiance" au traitement et à ce qu'il pouvait révéler, poursuit Fern. Au début, j'ai senti comme des vagues de chaleur tout autour de mon corps et je suis devenue hyper-consciente autant de mes membres et des poils sur mon corps que des textures et de l'atmosphère qui m'entouraient. Ce lien et cette énergie ont créé comme une bulle où l'on pouvait tout voir l'un de l'autre ; après, on a juste ri comme des gamins. »

Et Fern de poursuivre en évoquant le rôle joué par la prise de champignons dans l'évaluation de sa propre vie. « J'ai commencé à voir les évènements de ma vie non pas d'une perspective émotionnelle mais plutôt factuelle. C'est ta vie, voici le rôle que tu y as joué, c'est comme ça que les gens autour de toi en ont été affectés. Je me suis rendu compte de tout ce que j'avais fait pour refouler des pensées ou des sentiments négatifs. L'admettre m'a permis de m'en libérer. »

Pendant le trip, Fern et Connor n'ont jamais été autant « connectés » de leur vie. « On était blottis l'un contre l'autre et on avait l'impression de fondre l'un dans l'autre ; c'était comme si on pouvait voir l'âme de l'autre, me raconte Fern. Vous découvrez les difficultés et les peurs de la personne en face, sans la juger. »

Le docteur Ros Watts, psychologue à l'Imperial College de Londres, a récemment accompagné des patients pendant un trip lors d'un essai clinique portant sur les effets des champignons hallucinogènes sur la dépression. « Les gens inventent des techniques pour refouler certaines pensées ou émotions ; après administration du traitement, nos patients étaient submergés par ces sentiments, explique-t-elle. C'était étourdissant et parfois effrayant, mais ça leur a également permis d'analyser ces sentiments et de les confronter. »

Plus de la moitié des patients de l'essai clinique ont déclaré avoir noté une amélioration significative de leur état dépressif, via des changements dans leur manière de tisser des liens avec les autres et dans leur manière de contrôler leurs propres émotions. « L'un des deux objectifs de l'essai était de passer du renfermement sur soi-même au contact avec les autres et le monde extérieur, explique le Dr Watts. L'autre objectif était de ne plus bloquer ses émotions, mais au contraire de les accepter. »

« La perception courante de soi est détruite et remplacée par une idée de "reconnexion" avec soi-même. » – Docteur Carhart-Harris

Six mois après l'essai clinique, tous les patients concernés par l'étude ont également décrit des améliorations dans leur vie de couple. « Pendant le trip, certains ont eu des révélations quant à l'importance de leur conjoint(e), raconte le docteur Watts. Un des patients est allé au restaurant avec sa femme pour la première fois en six ans. Il m'a dit qu'il avait l'impression d'être de retour au lycée. » Le changement a également été remarqué par les partenaires.

« Ils ont déclaré que leur conjoint(e) était plus ouvert(e), plus en mesure d'exprimer des émotions et plus disposé(e) à avoir des conversations profondes après l'essai clinique », résume le docteur Watts.

Hilda Burke, psychothérapeute et conseillère conjugale travaillant à Londres, explique que la raison principale qui pousse les couples à suivre une thérapie est le manque de communication au sein de leur relation. « Ils sont devenus tellement concentrés sur eux-mêmes qu'ils n'arrivent plus à se mettre à la place de l'autre. »

Les gens qui ingèrent des champignons affirment souvent ressentir une impression d'unité, comme si les frontières entre eux et les autres se brouillaient. Le docteur Carhart-Harris – directeur des recherches sur les psychotropes à l'Imperial College – a écrit que cette « dissolution du Moi » temporaire, que certaines personnes ressentent sous l'effet de la drogue, signifie que « la perception courante de soi est détruite et remplacée par une idée de "reconnexion" avec soi-même, les autres et son environnement ».

Après leur premier trip, Fern et Connor ont décidé d'effectuer des séances à base de champignons régulièrement. « On ne se parle pas pendant quelques heures quand on est en plein trip, on se concentre sur l'introspection, mais après on a une longue conversation où on est à la fois émerveillés et émus de l'aventure qu'on vient de vivre, explique Fern. On a des discussions profondes qu'on ne pensait jamais avoir, et après on dort à poings fermés. La lucidité caractéristique du lendemain de trip nous permet ensuite de mettre en place des changements et de résoudre des problèmes. »

Eric, 38 ans, gère une association qui milite pour l'usage thérapeutique des plantes psychédéliques. Sa femme Rose* et lui-même ont commencé à prendre des champignons peu de temps après leur rencontre. « Très tôt dans notre relation, on a été confrontés à différents scénarios pendant nos trips : on parlait de nos ex, de traumatismes liés à la petite enfance, tout refaisait surface », me raconte Eric.

« En prenant des champignons ensemble, on s'est pliés à une sorte d'aventure thérapeutique où l'on guérissait les blessures du passé. Mon meilleur ami est décédé dans un accident de la route lorsqu'il avait 16 ans, et j'ai affronté la douleur [liée à cet accident] que je réprimais depuis plus d'une décennie, poursuit-il. En partageant cette expérience avec Rose, on a pu avoir une meilleure compréhension et une meilleure acceptation de l'autre, et du passé de l'autre. »

« Au début, ça nous a énormément rapprochés. Après, ça nous a détruits. » – Dan

Affronter le passé plutôt que de le laisser interférer dans une relation amoureuse, voilà l'un des objectifs d'Hilda Burke avec ses patients. « Dans une thérapie de couple, accepter ses propres problèmes au lieu de dire que tout est la faute de l'autre est un énorme pas en avant, me dit-elle. Il faut savoir se concentrer sur son propre bagage, même si c'est compliqué ; il est nécessaire de faire la différence entre ce qui appartient à la relation amoureuse et le reste, et d'accepter ses travers. »

Eric pense que la consommation de champignons a été primordiale dans la construction d'une relation heureuse avec sa femme. Ça ne vaut pas dire que toutes les révélations inspirées par les champignons ont un dénouement forcément heureux pour un couple. « L'une des patientes [de l'essai] m'a précisé qu'elle se trouvait dans une relation où elle se sentait mal depuis quelque temps ; ce n'est qu'après le trip qu'elle a eu assez d'estime de soi et d'assurance pour mettre un terme à cette relation, et passer à autre chose », explique le docteur Watts.

Dan*, 35 ans, a vécu une expérience assez similaire avec son compagnon de l'époque. « Le premier trip [sous champignons] nous a énormément rapprochés. Après, ça nous a détruits, me confie-t-il. On était fiancés, mais, pendant son trip, mon copain a eu une révélation : il se mentait à lui-même, et me mentait à moi aussi. »

Pour Fern et Connor, cependant, les champignons sont devenus un rituel mensuel qui fait partie intégrante de leur relation de couple. « Je ne dis pas qu'on serait moins proches si on n'en prenait pas, tempère Fern. Il nous aurait simplement fallu des années pour en arriver là. On a vraiment l'impression d'effectuer dix années de thérapie de couple en une nuit. » 

Les champignons hallucinogènes poussent naturellement aux quatre coins du monde, mais il est impossible d'en trouver dans votre supermarché : ils sont actuellement illégaux aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans la plupart des pays d'Europe. Le docteur Watts insiste sur le fait que, bien qu'ils aient énormément d'avantages, ils restent des psychotropes à ne pas prendre à la légère. « Lorsqu'ils sont consommés dans un environnement sain, ils sont sans danger, dit-elle. Après, l'un des patients m'a dit qu'il avait vécu les cinq pires heures de son existence pendant un trip, même si il a finalement pu en tirer quelque chose. Je ne recommande à personne d'en prendre en dehors d'un cadre scientifique. »

« Si les recherches s'avèrent concluantes, poursuit-elle, les gens ayant besoin de champignons à des fins thérapeutiques pourront y avoir accès un jour. »

*Les prénoms ont été modifiés.