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Drogue

La nouvelle législation sur le cannabis expliquée par un dealer

« En fait, la loi va changer pour que les flics aient officiellement le droit de faire ce qu’ils font déjà »

par Nina Valmer
31 Janvier 2018, 6:00am

Photo : via flickr

Dans les téléphones portables de ses clients, il est inscrit à « Karim ». Mais chacun sait que ce n’est pas son véritable prénom. Depuis une dizaine d’années, il sillonne la capitale et sa banlieue avec, dans son sac à dos Eastpack, un tupperware bourré à craquer de pochons de weed à 20, 30 ou 50 euros pièce. Alors que la législation sur le cannabis est en passe de s’assouplir – un rapport rendu public ce mercredi 31 préconise de passer d’une éventuelle peine de prison à une simple amende pour les consommateurs – on s’est demandé ce qu’une telle évolution changerai au quotidien des dealers de weed. Alors on a posé la question à « Karim ». Anonymat évidemment. Pourquoi ? Parce que même si la législation s'est assouplie, lui risque une très lourde peine.

VICE : Le rapport n’est officiellement rendu public que ce mercredi, mais depuis une semaine, des informations ont fuité dans la presse à propos d’un assouplissement de la législation sur le cannabis. Est-ce que tu en as entendu parler ?
Karim : Oui, j’ai vu ça sur mon téléphone. Et les clients m’en en ont aussi beaucoup parlé. On dirait que tout le monde veut connaître mon avis, c’est marrant. Franchement, ça me gonfle un peu parce que pendant les dernières élections, personne ne m’a demandé pour qui j’allais voter. Mais quand ça parle de fume, là, on se dit « tiens, Karim a peut-être un cerveau avec des idées dedans… ». Bref, tout ce que je peux dire c’est qu’en vrai, je n'ai rien compris à cette histoire ! Sur les réseaux, j’ai lu tout et son contraire. Par exemple, il y a des gens qui disent que maintenant, la weed va être légalisée mais moi, ce n’est pas du tout ce que j’ai lu… Et il y a aussi d’autres gens, et d’autres articles, qui disent que ça ne changera rien. T’as compris quoi, toi ?

« Ça fait belle lurette que cette loi, qui punit soi-disant les consommateurs d’un an de prison, n’est pas appliquée. »

En gros, le rapport propose que la consommation de cannabis soit punie d’une amende d’environ 200 euros – et non plus passible d’une peine de prison. Quelles seraient les conséquences, pour toi ?
C’est tout ?! Ça ne change rien, alors ! Je n’ai jamais vu un mec prendre un an de taule pour avoir fumé un joint. En France, je veux dire, pas en Thaïlande ou en Turquie – des pays qui craignent vraiment, sur ces questions-là. Du coup, je comprends encore moins : pourquoi les gens se chauffent là-dessus ? Ça fait belle lurette que cette loi, qui punit soi-disant les consommateurs d’un an de prison, n’est pas appliquée. Tout le monde le sait ! Les flics, autant que les consommateurs. En fait, la loi va changer pour que les flics aient officiellement le droit de faire ce qu’ils font déjà : ramener les petits qui bédavent au commissariat, les faire flipper un bon coup… et les laisser partir parce qu’ils ont autre chose à foutre que de se taper de la paperasse pour trois pauvres gamins.

Mais officiellement, tes clients risqueront moins. Est-ce que c’est une bonne chose pour ton business ?
Pas vraiment… Moi, ça fait longtemps que je ne vends plus dans la rue, ni à des gens qui fument dans la rue. Maintenant, je fais du « dom’ »: on m’envoie un texto avec l’adresse et je déboule dans les deux heures. Aujourd’hui, avec WhatsApp, c’est hyper safe. Plus besoin de se prendre la tête à attendre dans le froid comme un connard ! Faut juste changer régulièrement de numéro. Tous les autres dealers que je connais s’y sont mis.
Bien sûr, il y a toujours des « fours » dans certains quartiers – des halls d’immeubles où les clients viennent directement. Mais je ne suis plus dans ce business-là. Peut-être que pour eux, ça change quelque chose. Encore que : les flics savent très bien où sont les fours et s’ils ne descendent pas là-bas, c’est qu’il y a une raison.

« Même quand je vais dans les quartiers chics, on me prend plus pour un livreur de bouffe que pour un dealer. Merci Deliveroo ! »

Pour quelle raison, selon toi, les flics ne font rien pour fermer les « fours » ?
Ils savent que ça ne sert à rien ! Ils vont choper quoi ? Deux, trois petites mains qui seront remplacées dès le lendemain… La main-d’œuvre, ce n’est pas ce qui manque dans les cités ! Donc, je crois qu’ils préfèrent laisser les choses se faire pour choper les gros poissons. Mais les gros poissons, ils ne sont pas cons, ils ne viennent pas souvent dans le quartier !

Toi, personnellement, est-ce que tu as déjà eu des problèmes avec la Police ?
J’ai eu des galères quand j’étais plus jeune. Je prenais trop de risques. Je conduisais trop vite par exemple, donc ça attirait l’attention des flics et là, bingo, je me faisais serrer comme un clampin. Aujourd’hui, j'ai presque trente ans, je suis plus malin : je conduis tranquille, je suis bien sapé, je tiens la porte aux mamies quand j’attends le client dans la cage d’escalier… Bref, j’ai appris à me fondre dans la masse. Même quand je vais dans les quartiers chics, on me prend plus pour un livreur de bouffe que pour un dealer. Merci Deliveroo !

Ces livraisons à domicile, c’est un job à plein temps ?
Je suis dispo 7 jours sur 7 ! Je commence en fin d’aprem et j’enchaîne jusqu’à minuit ou une heure du matin… Je me ferais plus de blé si je continuais toute la nuit mais j’ai plus trop envie. La nuit, les gens sont trop bourrés, trop flingués… Passée une certaine heure, beaucoup ne savent plus se tenir. Les petits jeunes qui dégueulent sur le tapis pendant que tu sors ton matos, c’est saoulant, à force… Donc, vers une heure, j’éteins mon téléphone.
À un moment, j’avais pris des mecs pour me remplacer pour le « service de nuit » mais, c’est trop de galères. D’abord parce que moi, je suis un mec de la vieille école : je connais mes clients et ils me connaissent. Du coup, il y en a qui badtripent en voyant quelqu’un d’autre débarquer chez eux. Et ça, ce n’est pas bon pour le business ! Et puis, c’est relou d’employer des gens : ils ratent des appels, ils sont malades et ne viennent pas bosser, ou alors ils te plantent carrément du jour au lendemain.
Parfois, ils ne sont pas assez polis ou trop speed lors de la livraison. Alors les clients râlent, surtout les meufs : elles aiment bien qu’on leur tape la causette cinq minutes. Ça rend le truc plus humain, je pense. Bref, tout ça pour dire qu’avoir des employés, en fait, ça pose plein de problèmes. Pour que ça marche, il faudrait que je passe ma vie à les fliquer – et ça, c’est pas mon délire !

« Si on légalise, les mecs comme moi n’auront même pas une part du gâteau. C’est la loi du capitalisme ! »

Tu parles comme un chef d’entreprise. Est-ce que tu es favorable à une légalisation du cannabis, qui te permettrait d’ouvrir un vrai commerce, par exemple ?
C’est très compliqué, comme question… Bien sûr, comme tous les dealers de weed, j’ai fantasmé à mort en allant Amsterdam : on s’est tous dit, un jour, qu’on ouvrirait bien un petit coffee-shop à la cool, avec du reggae en fond sonore et une vue sur les canaux… Se dire qu’on pourrait faire ça en France, ça fait rêver, c’est sûr. Mais en vrai, si la France légalisait la beuh, ça ne se passerait pas comme ça.
Depuis la légalisation en Californie, il y a de grosses multinationales qui se sont mises sur le coup. Alors, elles trusteraient le marché français en deux secondes : elles implanteraient de grosses structures et casseraient les prix. Bref, ça serait la mort du petit commerce ! Pour faire une comparaison chelou : moi, je me vois comme le petit épicier du coin et on le sait bien, quand un gros Carrefour s’installe dans le secteur, les petits magasins prennent cher !

Tu veux dire que les dealers ne profiteraient pas d'une légalisation ?
Je veux dire que la légalisation ne bénéficierait pas aux gens comme moi, ceux qui viennent du ghetto. Les gros businessmen de la weed n’embaucheront jamais les mecs de mon quartier : ils prendront justement des mecs qui n’ont pas l’air de sortir de leur cité, pour donner un côté « classe » à leur business.
Au final, les mecs comme moi se feront bien niquer : on n’aura pas de taf au « Carrouf de la weed » mais 80 % de nos clients iront se fournir là-bas. Et ça sera un gros bordel. Parce que, dans mon quartier par exemple, si tu enlèves aux jeunes le petit billet qu’ils se font grâce au biz… ils vont plonger dans la misère sociale.
Ce « petit billet » comme je l’appelle, c’est ce qui leur maintien la tête hors de l’eau. Si tu enlèves aux cités l’argent du biz, les gens n’auront vraiment plus rien. Et ça sera l’émeute. Je suis sérieux : t’as vu la violence dans les supermarchés pour la promo sur le Nutella ? Chez moi, les mamans sont devenues oufs. Il n’en faut pas beaucoup pour que ça craque. Alors, franchement, laissons le biz comme il est : si on légalise, les mecs comme moi n’auront même pas une part du gâteau. Qu’est-ce que tu veux, c’est la loi du capitalisme !