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Culture

Rachel Morrison sera-t-elle la première femme chef op' sacrée aux Oscars ?

« J'ai tourné 12 films indés, des films à succès qui ont reçus des prix. Mais contrairement à mes homologues masculins, on ne me propose pas de films à 30 millions de dollars. »

par Sarah Hurtes; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
02 Mars 2018, 11:48am

Photo : Rachel Morrison

Cet article a été initialement sur Broadly.

Quand Rachel Morrison a appris qu’elle était la première femme à être nommée à l’oscar de la meilleure direction de la photographie de toute l’histoire de l’institution, elle était à l’aéroport avec sa femme et son enfant de deux ans. Sa femme avait appris la nouvelle un peu plus tôt : une de ses connaissances à l'Académie des Oscars lui avait annoncé que la liste des nominés était sortie, le nom de Morrison était dessus pour son travail sur le film Mudbound. Elle s’est mis en tête de lui faire la surprise : ce jour-là, Morrison devait se rendre au festival du film de Sundance comme juré. Mais ses amis allaient l’attendre à l'aéroport pour la surprendre avec la bonne nouvelle.

« Je me doutais de quelque chose parce que d’habitude nous ne sommes jamais en avance à l’aéroport, mais là, ma femme était pressée », me raconte Morrison quelques heures plus tard au téléphone. En arrivant à l'aéroport, ses amis étaient là et se sont précipités sur elle pour l’embrasser.

Depuis 1929, 595 films ont été nominés à l’Oscar de la meilleure photographie, mais pas une seule femme n’a jamais été nommée – jusqu’à cette semaine. « Je crois que je ne réalise pas à quel point c’est historique. Inconsciemment, je savais qu’aucune femme n’avait jamais été nominée pour ce prix, et maintenant que j’y pense, je trouve ça ridicule – il était temps », me déclare-t-elle.

Même dans une industrie cinématographique dominée par les hommes, la chef op’ se démarque exceptionnellement : une étude de 2016 a révélé que seulement 5 % des chefs opérateurs sur les films les plus rentables étaient des femmes. « Honnêtement, c’est quelque chose que je ne comprends pas », déplore Morrison. Elle ajoute que les hommes ont plus d'occasions que les femmes de travailler sur des projets de studios de moyenne et grande envergure. « Je crois que j’ai tourné onze ou douze films indépendants », se souvient-elle. « La plupart ont connu un succès relatif – certains ont même reçu des prix – mais ce n’est pas pour autant qu’on me proposait des films à 30 millions de dollars, contrairement à mes homologues masculins. »

Les progrès sont lents. « À Hollywood, environ 96 % des films à gros budget sont dirigés par des hommes qui ont tendance à recruter des gens qui leur ressemblent », explique Francine Raveney, experte de l'industrie cinématographique chez Eurimages. « Ils choisissent des chefs opérateurs masculins car ils s’identifient plus facilement à eux et sont donc plus à l’aise. »

Depuis qu'elle a un enfant, la façon dont Morrison envisage son travail a radicalement changé. « Maintenant, quand je me lance dans un projet, cela implique bien évidemment de passer moins de temps avec ma famille. Donc premièrement, mieux vaut que je sois vraiment douée, et deuxièmement, mieux vaut que je donne tout ce que j’ai. » Être un parent dans l'industrie cinématographique est difficile : une autre étude de 2016 a révélé que les femmes sont une fois et demie plus susceptibles de trouver que les responsabilités parentales affectent négativement leur carrière que les hommes. « Il y a des chefs opérateurs masculins qui ne voient pas leur famille pendant six mois parfois », explique Morrison. « Je ne pense pas en être capable. »

En ce qui concerne la polémique Weinstein, Morrison déclare qu’elle n'a pas réalisé l'ampleur des inégalités à Hollywood. Elle espère maintenant voir plus de femmes occuper des postes élevés et avoir un salaire égal à celui des hommes. « Ces choses comme ça, elles étaient tellement sous la surface que je n'ai jamais su que j'étais payée moins que mes homologues masculins – et peut-être que je ne l'étais pas, d’ailleurs – mais j’espère que cela marque une nouvelle ère, où une plus grande attention sera accordée à ce genre de problèmes. »

Le film pour lequel Morrison a été nommée, Mudbound, réalisé par Dee Rees, s’inscrit dans la lignée des films à la thématique de justice sociale forte qui ont marqué sa carrière. Celui-ci se passe après la Seconde Guerre mondiale et suit deux familles vivant dans le sud de l’Amérique, où la ségrégation raciale bat son plein. La cinématographie de Morrison apporte un beau contrepoids au racisme laid du film. Les bâtiments sont baignés de la lumière pâle de la lune ; des bois épais et des horizons infinis s'étendent au loin. Lorsqu'on lui demande d'où elle tire son inspiration, Morrison explique qu'elle a vécu une grande tragédie à un très jeune âge, mais qu’elle essaie aujourd’hui de voir la beauté à chaque moment de sa vie. « L'humanité est à la fois fragile et magique », déclare-t-elle.

Bien qu'on lui ait souvent proposé des comédies romantiques, elle a tendance à les refuser en faveur de films au message social plus marqué. Morrison préfère faire des films qui éduquent autant qu’ils divertissent. « J’aime l’authenticité », déclare-t-elle. « Les trucs sombres, moroses, très dramatiques. »

Morrison sur le tournage de « Mudbound ». Photo publiée avec son aimable autorisation.

J'avais déjà interviewé Morrison auparavant, et, tout comme la dernière fois, elle se montre courtoise et polie, quoique distante. J’ai l’impression que le titre qu’elle vient tout juste d’acquérir pèse sur ses épaules. « Ce serait bien que les gens cessent de parler de moi en tant que directrice de la photographie et que mon travail parle de lui-même », ajoute-t-elle.

Mais pour l'instant, elle est bien partie pour faire l’objet d’une grande attention médiatique jusqu’au 8 mars, date des Oscars, même si cela dérange beaucoup. « En tant que chefs opérateurs, nous sommes plus à l'aise dans les coulisses, loin des projecteurs », conclut-elle.

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