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Clubbing

Comment j'ai fait croire à tout le monde que j'étais la star des DJ

Tout ce qu'il faut, c'est la playlist des derniers tubes, quelques contacts et surtout un bon plan marketing.

par Nadja Brenneisen
07 Mars 2018, 2:02pm

Photo publiée avec l'aimable autorisation de l'auteure.

Cet article a été initialement publié sur Thump.

Il y a deux ans, je me suis lassée de la vie nocturne. Après avoir commencé ma vie d’adulte en tant que promotrice, il n’a pas fallu longtemps avant que je me mette à détester ce monde où tout est superficiel, où les hommes sont aux commandes et où la drogue est le carburant qui fait tourner le moteur. En plus, j'étais agacée de voir les DJ être vénérés par les gérants de clubs et par le public, qu'ils avaient réussi à convaincre qu'ils étaient de vrais artistes. Cette attitude trahit les origines avant-gardistes de la musique qu'ils jouent.

J’étais encore plus dégoûtée par les DJ qui contribuaient à la super-commercialisation de cette musique. Certains étaient même payés pour jeter des gâteaux à travers les clubs (et sur les personnes en fauteuil roulant) tout en jouant leurs sets préenregistrés. Dans milieu, tout tourne autour du divertissement de masse : la culture est devenue hors de propos.

Le phénomène EDM – pas le genre, mais plutôt les événements de masse qui en sont nés – est la triste expression d’une génération pour qui la musique n’est plus une culture ou un art, mais juste un bien de consommation comme les autres. L’EDM n'est ni plus ni moins qu'un spectacle : des booms booms et de la pyrotechnie. C'est la version fête foraine de la musique électronique.

Alors, je me suis posé la question : est-ce qu'un DJ n’est qu’une simple marionnette qui joue de la musique sur scène et balance des confettis sur un public euphorique ? Est-ce qu'un DJ a vraiment besoin d’avoir des compétences techniques - alors que même la table de mixage la plus basique possède une fonction « sync » ? Être super DJ n'est-il pas plus une performance brillante qu’une substance authentique ? Avec l’aide de mon ami Tobias, j'ai décidé d’en faire l’expérience et devenir une DJ d’EDM. Spoiler : ça a marché.

Tout est une question de marketing

Parce qu’il a longtemps travaillé dans le monde de la nuit, Tobias avait déjà parfaitement intégré et compris le milieu. Pour les gros évènements, il s’est assuré qu’il y a le plus de gens possible en programmant des DJ dont les noms attiraient les foules. Il sait ce qui marche sur scène et combien les jeunes adultes sont prêts à payer pour quel type de performance. Après un rapide brainstorming, nous sommes tombés d'accord sur la recette du succès : des contacts, un minimum de compétences et, surtout, du marketing de qualité. Nous avions besoin de cliché et de kitsch, parce que, hélas, c'est ce qui marche.

J’ai commencé à travailler mes sets dans un club, pendant la journée. En observant, j’ai rapidement compris comment passer d’une chanson à une autre et, grâce à une amie, j’ai soigné mes transitions en quelques semaines.

Il nous est apparu évident qu'un groupe de deux femmes serait plus vendeur qu’une artiste en solo. Le duo Nervo nous l’avait prouvé. J’ai cherché qui cela amuserait de réaliser ce genre de canular avec moi - qui nous apporterait, accessoirement, célébrité et open bar. Nous avons rapidement trouvé une partenaire. Tobias s’est arrangé pour que l’on fasse notre première apparition sur scène pendant l’un de ses évènements. C’était en mai 2014. On a eu un mois pour préparer la performance, on a passé beaucoup de temps dans notre studio improvisé. En même temps, nous avons participé à des séances photos, trouvé notre logo et créé notre page Facebook. On ne voulait pas miser sur le sex-appeal, mais plutôt sur une performance cohérente - cliché et kitsch, certes - mais cohérente.

Que des tubes

Ce fut une réussite. Les titres du set étaient ceux qui avaient le mieux marché lors du dernier Tomorrowland, mixés à des tubes du moment. Le public a adoré... simplement parce qu’il connaissait déjà tous les titres. D'un coup, l’industrie s’est subitement intéressée à nous. Nous étions deux nouvelles, venues de nulle part, qui jouaient de l’EDM, et au plus grand désarroi des DJ établis, le public nous adorait. Forcément, certains se sont posé des questions sur notre « authenticité ». Malgré tout, nous avons enchaîné trois soirées en juillet 2014, y compris pendant le festival Touch the Air. À chaque fois, le public avait le droit à notre set Tomorrowland préenregistré.

Le plan semblait marcher. Mais pour passer au niveau supérieur, nous avions besoin d’y consacrer bien plus de temps. Ma partenaire, étudiante en droit et en couple, ne pouvait pas suivre le rythme. Nous avons décidé que je continuerai seule.

De son côté, Tobias a continué à vendre notre projet. Trois mois après ma première performance, j’étais programmée pour plusieurs festivals, dont le Zurich Openair, entre Netsky et Flume et en première partie de Crookers. Avec toutes ces références, les promoteurs ont commencé à m’appeler non seulement pour faire les premières parties de Sidney Samson et Ummet Ozcan, mais aussi pour être en tête d’affiche de soirées EDM. Je n’en croyais pas mes yeux : j’étais sur des flyers moins de six mois après m’être essayée aux platines pour la première fois.

100 % cliché

J’ai passé le Nouvel An, saoule, à jouer quelques titres avec le manager du groupe Klangkarussell, juste après le set de Robin Schulz. J’étais là sur proposition d’une autre artiste. « C’est un bon cachet, 2 600 euros », a-t-elle minaudé. En fait, j’ai appris plus tard que j’allais jouer au « Bums Alp », un bordel en banlieue de Zurich. Aussitôt entrée en coulisses, j’ai compris que Schulz et compagnie avaient dû avoir affaire à une machination bien plus sournoise. C’est simple : plus tu réussis, plus les gens te détestent et t’envient.

Pendant ce temps, deux articles sont parus à mon sujet et j’ai commencé à me faire une petite place dans le milieu. Personne ne remettait mon talent en question vu que le public semblait apprécier que j’enchaîne les titres EDM les uns après les autres en levant les bras en l’air. Au fur et à mesure, j’ai commencé à valoir plus cher, et Tobias est rapidement passé à 1 000 euros par performance - pour une heure ou deux. Au printemps 2015, je jouais 8 à 10 fois par mois en étudiant du lundi au vendredi. C’est devenu une routine, si bien que j’ai commencé à oublier quel était le but premier du projet.

Tout laisser tomber

L’obtention de mon diplôme et la pression des soirées ont commencé à me rattraper. J’ai fait un malaise sur scène à deux reprises. Et non : je n’ai jamais pris de drogues. Trop de gens ont essayé de me convaincre nuit après nuit de prendre une ligne aux toilettes. Mais non, j’étais concentrée sur ma passion grandissante pour la musique.

J’ai commencé à penser de plus en plus à la musique que je jouais, à celle que je voulais vraiment jouer et j’ai inévitablement eu de plus en plus d’attentes envers moi-même. J’ai commencé à jouer la techno que j’écoutais chez moi. Seulement pendant les soirées privées bien sûr, ou au petit matin dans de petits clubs - jamais sur une grande scène, vu que ce son ne correspondait pas à l’image que je m’étais créée.

S'offrir un producteur fantôme

Ma technique s’est améliorée et j’ai commencé à être accro à la musique. J’avais arrêté depuis un moment de jouer des sets préenregistrés. Je passais chaque minute de mon temps libre à chercher de nouveaux titres, ou à travailler pour mon diplôme en production musicale par correspondance. Tobias et moi savions pertinemment que nous irions plus loin si nous commencions à produire nos propres titres.

Le public EDM n’en a rien à foutre de savoir si vous jouez vos propres morceaux. Ils préfèrent même connaître la chanson et la chanter. Néanmoins, pour avoir du succès et se faire un nom à l’étranger, il faut quand même produire quelques morceaux. Et parce que j’étais une débutante, nous avions besoin d’un producteur fantôme pour en faire à ma place. Un vrai musicien.

Ça m’énerve de savoir que d’autres DJ font passer le travail d’autres musiciens pour le leur. Donc tant qu’on y est, mes producteurs méritent un vrai crédit : j’ai énormément de respect pour Ben Mühlethaler et Avesta qui ont produit mon premier morceau. Ils sont incroyablement créatifs et professionnels, ils travaillent efficacement et entretiennent une véritable passion pour la musique. Le succès n’est pas leur priorité. Ils veulent surtout vivre de la musique, pour payer leur loyer.

On s’est retenus de mettre en ligne le morceau fini. On voulait attendre le moment parfait. Un jour, j’ai reçu un mail de la société de production Hitmill, qui est plus ou moins derrière tous les jingles et les chansons pop. Ils voulaient me rencontrer et me proposer un morceau. Hitmill m’a acheté un producteur avec qui je me suis très bien entendue, et avec qui nous avons travaillé sur mon deuxième morceau. Mais il a quitté la société avant d’avoir pu finir notre collaboration. J’ai fini le morceau avec un autre producteur.

À l’été 2015, j’étais à l’affiche de gros festivals comme le Sonnentanz, le Holi Festival of Colours et le Zurich Openair. Pour l’after du Streetparade, j’ai joué sur la grande scène après Bassjacker et Tujamo. Subitement, les tourneurs étrangers ont voulu me parler pour me programmer. Peu d’entre eux étaient au fait de ce que je savais faire. Mais ils s’en fichaient. Ils ont vu que ça marchait. Pour que ça « marche », ils étaient prêts à payer de coquettes sommes et à inclure voyage et chambres d’hôtels.

Préserver sa santé

Puis l’automne est arrivé, en même temps que ma dernière année de fac. Je travaillais aussi dans le journalisme à côté. C’est devenu de plus en plus dur de tout gérer, et j’ai commencé à mettre ma santé en jeu. J’ai commencé à développer une douleur chronique, j’étais constamment malade, sur les nerfs et fatiguée. Je savais que je ne pouvais pas continuer le projet, qui était depuis devenu « mon bébé », de cette façon. Tobias et moi savions que pour atteindre le prochain niveau, je devais tout laisser tomber après mon diplôme pour me consacrer à la musique. Nous travaillions avec une équipe de tourneurs aux répertoires remplis, avec de grands producteurs et une équipe créative passionnée. Nous savions que nous pouvions continuer. Si j’avais été prête à y consacrer du temps, nous aurions eu une occasion en or.

Mais j’ai reçu une offre d’emploi : un contrat de journaliste à plein temps — un rêve d’enfant se réalisait. Je devais prendre une décision. Notre projet avait pour but de prouver qu’il était facile de réussir en tant que DJ avec un peu de poudre aux yeux et des connaissances de base. Bien sûr, nous n’avons pas marché à l’international, mais que se passerait-il si c’était le cas une fois les morceaux sortis ? Un tourneur étranger avait déjà montré son intérêt. L’idée de continuer à ce rythme me terrifiait. J’ai eu peur que la part de DJ en moi, ce personnage que j’avais créé de toutes pièces, ne s’empare de moi. Donc j’ai décidé de faire une pause.

Tout ce que j’ai fait était vrai. J’ai géré chacune des transitions sans toucher à la touche sync, et j’ai vécu chacune de mes performances. Malgré tout, j’ai l’impression d’avoir trompé mon public et l’industrie en n’ayant eu rien d’autre à offrir qu’une pure fiction. J’ai énormément de respect pour les DJ qui se présentent comme artistes, à défaut de se présenter comme ambianceurs. Ce sont des professeurs de musique, ils sont de ceux qui emmènent leur public vers de nouvelles sonorités, peut-être même en proposant des morceaux révolutionnaires. Des morceaux qui ont plus à offrir que le sentiment agréable que procurent les mélodies pop sur des beats électros. Des morceaux qui ont le potentiel de vous faire réfléchir et rêver. La musique électronique en particulier a cet esprit novateur qui a influencé toute une génération. Et il y a des tas de DJ qui sont exactement comme ça. Ils méritent la plateforme occupée par ceux qui lancent des gâteaux, sous fond d’explosions pyrotechniques. Malheureusement, ils se font rares dans les festivals. C’est aussi un problème commercial : ces raves orchestrées rapportent de gros sous aux labels. L’électro s’est « poppifiée », est devenue diffusable en radio et convient désormais aux masses.

Mon projet était artificiel et sujet aux règles de cette nouvelle musique commerciale. Mais ce que j’ai fait n’en était pas moins réel. J’offre donc ma carrière de DJ comme sacrifice à la culture électronique et à ses musiciens. Je débarrasse la scène pour laisser la place à ceux qui la méritent vraiment, à ceux qui veulent faire bouger les choses et à leur public. Tobias a utilisé son savoir-faire pour créer une plateforme en ligne qui s’appelle OneScreener destinée aux musiciens et aux DJ pour qu’ils puissent créer un site et profiter d’une vraie plateforme qui leur corresponde.