Plongée dans le bureau des légendes djihadistes

C’est à la fois l’histoire de ces services de renseignement d’un genre nouveau et celle de l’EI en creux, que raconte Matthieu Suc, dans « Les espions de la terreur », en librairie ce mercredi.

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nov. 7 2018, 9:29am

© Welayat Raqa / AFP

Alors que l’État islamique (EI) s’apprête à vivre ses heures les plus fastes, un petit restaurant posé à quelques encablures du tribunal de Raqqa sert des spécialités marocaines au gratin de l’organisation terroriste. Nicolas Moreau, un djihadiste français d’origine coréenne, est le proprio de Chez Abou Sayf et il lui arrive d’avoir les oreilles qui traînent – surtout quand des clients importants viennent se sustenter chez lui. Parmi les habitués, on retrouve un certain Abou Omar al-Belgiki, qui cause parfois d’une structure de l’EI bien mystérieuse et à laquelle il appartient : l’Amniyat.

Derrière ce terme se cachent les services secrets de l’EI, scindés en deux, à la manière du FBI et de la CIA aux États-Unis ou de la DGSI et de la DGSE en France. D’un côté, les 1 500 hommes de l’Amniyat mènent une mission intérieure visant à détecter les espions en Irak et en Syrie, et de l’autre, ils envoient des espions en Europe pour mener diverses missions : créer des réseaux, ramener des produits chimiques, et enfin, commettre des attentats.

De retour en France en juin 2015, Moreau se fait cueillir à la sortie de l’avion par la DGSI. Lors de son interrogatoire, celui qu’on appelait Abou Saïd le Coréen, se met à table et évoque d’emblée l’Amniyat. Problème, les officiers peinent à croire les dires de Moreau, estimant que l’Amniyat ne serait qu’une chimère. Mais six mois plus tard, Abou Omar al-Belgiki, alias Abdelhamid Abaaoud, débarque à Paris avec d’autres hommes et plonge la capitale dans la terreur.

C’est à la fois l’histoire de ces services de renseignement d’un genre nouveau et celle de l’EI en creux, que raconte Matthieu Suc, dans Les espions de la terreur, en librairie ce mercredi. Récit vertigineux, l’ouvrage du journaliste de Mediapart (qui avait déjà consacré plusieurs articles aux services secrets de l’EI) permet de mieux comprendre comment l’organisation a pu constituer un véritable « bureau des attentats », dont plusieurs francophones occupaient des postes clés. Avant qu’il revienne à ses premiers amours – le grand banditisme et le fait divers – on est allé poser quelques questions à Matthieu Suc.

« Raconter cette histoire est aussi le moyen de montrer que les djihadistes ne sont pas tous des crétins »

VICE : Comment vous êtes-vous intéressé aux services de renseignement de l’EI ?
Matthieu Suc : Après l’attentat de Nice [le 14 juillet 2016], j’ai fait un sujet sur les tutoriels d’attentats édités par les organisations djihadistes, dont le tueur de la Promenade des Anglais s’était inspiré. Comme tout le monde, je m’étais focalisé sur les diverses techniques d’attentats préconisées. Mais dans ces tutoriels, les djihadistes expliquent aussi comment sécuriser leurs communications ou comment éviter de se faire griller – notamment en s’inspirant des méthodes utilisées par le KGB ou la CIA. Puis, en travaillant sur les dossiers judiciaires de djihadistes, je me suis aperçu que l’Amniyat était mentionnée ici et là, dans une phrase ou deux, pas plus. J’ai donc compilé toutes ces informations, et je me suis dit qu’il y avait un sujet à creuser.

Cette pratique du renseignement n’est pas nouvelle chez les djihadistes. Vous rappelez notamment le cas d’Ali Mohamed, qui jouait aux espions dans les années 1990 au sein des forces spéciales américaines pour le compte d’Al-Qaïda. Qu’est-ce que l’EI a apporté de nouveau à cette pratique ?
L’EI est la première organisation terroriste à donner une telle place au renseignement. L’EI était un proto-État, il s’est donc doté des moyens d’un État, puisque c’était la première fois qu’une organisation terroriste disposait du contrôle d’un tel espace géographique. Certes, l’EI ne disposait pas de satellites, mais il a poussé le renseignement à un niveau jamais atteint pour une organisation de ce type. Et malheureusement pour nous, ils ont plutôt été bons. Raconter cette histoire est aussi le moyen de montrer que les djihadistes ne sont pas tous des crétins. Bien sûr que tous les kamikazes du 13 Novembre ne sont pas des prix Nobel en puissance, mais il y a des éléments intelligents. On a toujours tendance à prendre un peu de haut ces gens. Pourtant, ce n’est pas parce qu’on se revendique d’un fondamentalisme religieux qu’on est forcément un arriéré.

« Les renseignements n’ont pas compris tout de suite qu’il y avait aussi des vétérans expérimentés du djihad »

On a le sentiment que les services français ont mis du temps à prendre au sérieux l’existence de l’Amniyat. Comment peut-on se l’expliquer ?
Cela s’explique en partie par le mépris que les services portaient aux djihadistes. Les services ne se doutaient pas que les djihadistes seraient capables de mettre au point un système aussi structuré et efficace que l’Amniyat. Après, à la décharge des services, il faut se mettre dans le contexte de 2013 ou 2014, quand n’importe qui pouvait partir en Syrie. C’était un flot continu. Puis sur les écoutes, on pouvait avoir l’impression qu’il s’agissait surtout de jeunes écervelés – ce qui était le cas pour certains d’entre eux. Sauf que les renseignements n’ont pas compris tout de suite qu’il y avait aussi des vétérans expérimentés du djihad et que chez les jeunes, certains se formaient sur place et apprenaient rapidement. Heureusement, les services ont élevé le niveau. Il est vrai qu’après les attentats, ils ont beaucoup progressé. Parce que pour l’anecdote, entre 2013 et 2015, il m’arrivait de consulter des PV et des procédures judiciaires dans lesquels il y avait des fautes d’orthographe dans les kounya des djihadistes ou même des agents qui se plantaient sur des expressions en arabe. Par exemple, ils pensaient que les types parlaient d’un dangereux terroriste, alors que c’était juste une manière de se dire bonjour en arabe.

Vous désignez ce « bureau des attentats » – que les services français appellent le « bureau des opérations extérieures » – par l’expression « bureau des légendes djihadistes ». Vous avez le sentiment que certains espions de l’EI se sont constitués de véritables légendes ?
Tout laisse à penser que certains répondaient à des consignes claires pour brouiller les pistes. Par exemple, Mohamed Abrini [impliqué dans les attentats de Paris et Bruxelles] ou Medhi Nemmouche [responsable de l’attentat du musée juif de Bruxelles] vont tous les deux faire la même chose : aller dans des casinos et dire qu’ils sont joueurs. Autre cas, celui de celui qu’on avait surnommé le nouvel Abaaoud, Hicham el-Hanafi, qui se fait prendre en photo en Espagne en train de fumer des joints et de boire de l’alcool.

À la lecture du livre, on a le sentiment que leurs méthodes sont très professionnelles…
C’est vrai, mais il faut aussi les ramener à leur juste valeur. L’exemple le plus parlant à ce propos est celui de Sid Ahmed Ghlam, qui avait voulu commettre un attentat contre une église de Villejuif. Dans la préparation de son attaque, Ghlam a suivi les consignes notées dans un classeur vert contenant 26 feuillets : le vade-mecum du parfait terroriste. Le niveau de précision des consignes est hallucinant : on lui a demandé par exemple de changer de démarche et de pointures de chaussures avant et après l’attaque. Ghlam a suivi tout cela à la lettre, du coup il n'a laissé que très peu de traces. Mais juste avant l’attaque, il s'est tiré dessus, n’ayant pas remis le cran de sûreté de son arme. Il a donc dû appeler le SAMU et l’attentat a heureusement échoué [mais il avait tué la veille Aurélie Chatelain, à qui il tentait de dérober sa voiture]. On peut donc dire qu’en renseignement, ils sont plutôt efficaces, mais sur le côté opérationnel des tueries, ils le sont un peu moins, sinon cela aurait été encore pire.

Est-ce qu’on peut considérer aujourd’hui que l’Amniyat est morte avec le retour progressif de l’EI à la clandestinité suite à la perte d’une grande partie de son territoire ?
L’Amniyat telle que je la raconte, avec les têtes que je décris, est morte. Mais, quand on s’intéresse à l’histoire de l’EI ou d’Al-Qaïda en Mésopotamie [l’ancêtre de l’EI], l’organisation a toujours su se renouveler et former des cadres.

Vous évoquez à ce propos le Comité d’émigration et de logistique, une organisation qui aurait succédé à l’Amniyat, mais depuis Istanbul. Qu’en est-il ?
Difficile de savoir. Je sais que les services français prenaient cela très au sérieux, alors que le Mossad pense que c’est déjà de l’histoire ancienne. L’EI est très contraint à l’heure actuelle dans ses déplacements et communications. Il semble donc hautement improbable qu’on revive un scénario type 13 Novembre avec un commando de soldats aguerris projetés depuis la Syrie. La seule hypothèse serait – comme je le laisse entendre dans le livre – c’est que des djihadistes ont été infiltrés en Europe depuis 2014 ou 2015 et qu’il en reste dans la nature. Ça, c’est fortement plausible. Mais, pour qu’ils passent à l’acte, on sait qu’ils ont du mal à se fournir en armes. L’essentiel de la menace est donc surtout endogène. Enfin, il faut garder un œil sur tous les détenus qui vont sortir à un moment, puisque cela va faire du monde dehors. On peut donc se demander si toute cette organisation va se reconstituer, sous quelle forme, et si cela se fera sous l’égide de l’EI.

L'ouvrage de Matthieu Suc, Les espions de la terreur (Harper Collins), sort en librairie ce mercredi 7 novembre 2018.

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