muay thai

Confessions d'un combattant de muay thaï accro à la weed

Pour ce genre d'athlète, les combats et la weed constituent les deux faces d'une même pièce : celle de la vie et de ses plaisirs.

par Alexander Reynolds
25 Août 2017, 1:44pm

« - Vous êtes-vous déjà entraîné sous l'influence de psychotropes comme la marijuana ou le haschich ?

- Coupable.

- Vous êtes-vous déjà roulé un bon gros joint en sortant de la salle avant d'aller vous coucher ?

- Coupable.

- Vous êtes-vous déjà grillé un gros rajah pour vous mettre en condition avant un combat ?

- Coupable.

- Votre honneur, je n'ai rien d'autre à dire pour ma défense. »

Après ce dialogue, le juge aurait tout aussi bien pu me balancer son code pénal à la gueule et immédiatement prononcer la peine maximale contre moi. Après tout, je ne suis qu'un nak muay farang – c'est-à-dire un Occidental qui s'est mis au muay thaï – fumeur de weed qui plus est. Voilà 28 ans que je me crame les neurones, et il est très probable que je continue sur cette voie encore de longues années. Pour vous situer un peu le degré de non-retour que j'ai atteint, même mon petit frère, un mec de 45 ans qui vient de battre sa femme, m'a allumé pour me traiter de « débile devenu encore plus débile parce qu'il fume trop de beuh. »

Pourtant, je connais beaucoup de combattants – et de combattantes – qui prennent soin d'eux mais ne s'empêchent pas pour autant de s'adonner à leur passion pour la fumette. Parmi ces gens figurent même quelques-uns des meilleurs combattants que j'ai jamais connus. Sans être un « pothead » (mot que je déteste soit dit en passant), Bruce Lee n'a jamais été un fervent critique de la weed. Dans The Tao of Bruce Lee, la légendaire biographie que lui a consacrée Davis Miller, un passage raconte comment le « Petit Dragon » se régale en dégustant des brownies au shit, ou s'éclate en attrapant au vol tous les joints qui tournaient dans les soirées qu'il a fréquentées entre Hollywood et Hong Kong. Dans l'éthique même des combattants de l'époque, fumer n'avait rien de malsain puisque le haschich était censé détendre les muscles. Sauf qu'en 1972, Bruce Lee a failli mourir à cause de sa surconsommation de pâtisseries bourrées de THC. Peter Wu, son médecin, lui a d'ailleurs immédiatement ordonné d'arrêter.

« Mais Bruce Lee disait que c'était sans danger », avait déploré le docteur Wu dans la biographie écrite par David Miller : « Il disait que Steve McQueen l'avait initié et que Steve McQueen n'était pas assez bête pour se faire du mal. Quand je lui ai demandé si Steve McQueen, en plus d'être une star, était aussi une autorité médicale de renom, il a fait mine de ne rien entendre. »

Une polémique entoure la mort de Bruce Lee, survenue en 1973. Certains avancent que sa passion pour les gâteaux au shit népalais a provoqué sa mort, dont la cause reste mystérieuse aujourd'hui encore. La version officielle s'en tient à expliquer qu'il est mort d'un œdème, provoqué par la prise en grande quantité d'un médicament censé soigner les maux de tête.

Bruce Lee n'est pas le seul à succomber aux charmes des space cakes. Dans la communauté de nak muay farang à laquelle j'appartiens, j'ai rencontré un Australien qui ne fume pas et ne boit pas, mais mange de temps à autre un de ces gâteaux magiques pour soigner son anxiété et son stress que les médicaments « traditionnels » n'arrivent pas à apaiser. Et ce n'est pas le seul à avoir recours au shit dans le monde du muay thaï. L'huile de cannabis est parfois utilisée comme anti-inflammatoire, et, de ce que ceux qui ont testé ont pu m'en dire, c'est un remède efficace.

Si la dégustation de weed s'avère effectivement sans danger, une question me vient alors à l'esprit : pourquoi tout le monde se ferait-il chier à la fumer plutôt que de s'en faire un bon quatre heures ? Cette question me taraude d'autant plus violemment que je fais partie de cette majorité d'idiots béats et défoncés qui passe à côté d'un délice sensoriel et gustatif. J'aime fumer. Il n'y a rien d'aussi bon qu'un gros cône vespéral après une longue séance d'entraînement. Cette passion remonte aux années 1980, à une époque où je n'étais encore qu'un psychopathe de 20 ans obsédé par la fume. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, le muay thaï et la ganja ne se marient plus aussi facilement en Grande-Bretagne. Alors qu'à l'époque, ça ne posait aucun problème. Un des mecs au palmarès si étoffé qu'un moins costaud que lui tomberait par terre s'il devait porter toutes ses médailles autour du cou me disait en rigolant : « Ça me rapprochait de Bob Marley ! »

Ce n'était pas seulement une mauvaise habitude ou un style de vie de débauché propre à l'underworld des combattants de muay thaï londoniens. À Bangkok aussi, on retrouvait les mêmes pratiques. Dans la salle où je pratiquais il y a de cela 10 ans, on retrouvait des grands noms de la discipline. Presque aucun d'entre eux ne buvait, en revanche, une partie fumait de l'herbe. L'un d'entre eux, un champion du monde originaire d'Europe de l'Est, se tapait régulièrement des psychoses dues à la fume.

En Thaïlande, si tu te fais attraper avec ne serait-ce qu'un joint sur toi, tu risques au minimum 6 mois de prison

Évidemment, fumer des joints en Thaïlande requiert quelques mesures de précaution indispensables puisque là-bas, la marijuana est considérée comme un « narcotique de catégorie 5 ». Concrètement, ça veut dire que si tu te fais attraper avec ne serait-ce qu'un joint sur toi, tu risques au minimum 6 mois de prison. En tant que touriste européen, tu peux éviter le pire en graissant allègrement la patte des policiers qui viennent de t'arrêter, mais c'est assez coûteux, généralement entre 6 000 et 8 000 dollars. Et encore, c'est un minimum, si les flics sentent que vous avez peur et que vous avez encore quelques liasses de billets cachées de-ci de-là, ils peuvent vite faire monter la note.

Pour se procurer leur pochon de weed, les combattants de la salle que je fréquente à Bangkok ont recours à une technique simple mais risquée. Comme la salle est située sur le parking d'un immeuble branlant non loin du marché Khlong Toei et du stade Lumpinee, on avait en permanence des cohortes de mototaxis postées dans le coin. Ces mecs se chargeaient de nous fournir en drogue, mais à prix d'or. La ganja était de qualité : une sativa thaïlandaise dotée d'un fort taux de THC – rien à voir avec cette skunk qui te fait mal au crâne.

Nos dealers ne parlaient pas un traître mot d'Anglais. « Tu dois maîtriser un minium le thaï pour leur parler », m'avait conseillé un pote américain. Indispensable pour bien choisir son interlocuteur et s'assurer qu'il fournit déjà d'autres combattants de la salle, le meilleur moyen pour être sûr qu'il ne va pas te balancer aux flics dans la foulée.

Cet ami américain avait raison de me prévenir, car la plupart des farangs qui achètent de la weed en Thaïlande se font arnaquer par leurs dealers, qui s'arrangent avec les flics pour se partager le pot-de-vin qu'ils espèrent toucher une fois leur client interpellé.

Après neuf années d'entraînement intensif et de weed bon marché, je suis reparti aux États-Unis. Cette expérience m'a fait réaliser à quel point le monde du MMA et du muay thaï était constitué de gros fumeurs de joints. L'un des combattants de MMA que j'ai entraîné de 2012 à 2013 s'est d'ailleurs pointé chez moi un jour avec des blunts et de la bonne herbe. Il ne s'est jamais demandé si la weed l'aidait dans la pratique de son sport ou si elle l'affaiblissait. Il aimait l'herbe, il en fumait. Pas question pour lui de rompre avec ce plaisir pour être meilleur une fois dans la cage. D'ailleurs, il n'en avait pas besoin, le combat qu'il a disputé sous mes ordres, il l'a remporté.

Ce rapport à la weed est beaucoup plus répandu qu'on ne le croit. Notre soigneur, lui aussi un gros fumeur, s'est plaint un jour d'un combattant MMA à dreadlocks dont la coiffure ressemblait plus ou moins à un gros ananas génétiquement modifié. Le mec s'était tout simplement craqué un petit plaisir dans les vestiaires avant la pesée.

La morale de l'histoire, c'est que même si tout le monde fume, mieux vaut le faire un peu discrètement car personne ne prend au sérieux un fumeur régulier. Même le vieux qui bosse dans le salon de coiffure en bas de chez moi à Atlanta se méfie des potheads comme moi. Ce mec est d'ailleurs un fan de boxe, et nous avons fini par discuter tous les deux de Tim Witherspoon, un ancien champion poids lourds des années 1980, contrôlé positif à la marijuana. À la fin de sa carrière, Witherspoon avait reconnu avoir fumé juste avant son combat contre Tony Tubbs et avait écopé d'une amende de 25 000 dollars de la WBA. Le coiffeur se souvient de cette anecdote : « Il devrait avoir honte de s'être dopé, c'est une insulte au Noble art ! » Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire. La weed n'a rien d'un produit qui booste les performances. J'en suis d'ailleurs la preuve vivante, après 28 ans de consommation intensive.

Soyons honnêtes, fumer trop de weed n'est pas très bon pour le cerveau. Et sans cerveau, tu ne peux pas combattre. Donc je ne conseille pas de multiplier les entraînements défoncé comme a pu le faire le boxeur Kirkland, bien que beaucoup utilisent l'argument du passé de Bruce Lee pour justifier leur passion pour la weed. Ce que je veux dire par là, c'est que je n'ai rien à redire au fait que vous soyez un fumeur compulsif. Essayez juste de faire ça en dehors de vos heures d'entraînement.