Comment Magnus Carlsen rend les échecs cool tout en usant ses rivaux
Roi des échecs

Comment Magnus Carlsen rend les échecs cool tout en usant ses rivaux

Garry Kasparov avait une certaine aura. Pour Carlsen, c'est sa résistance à la pression et sa compréhension profonde du jeu qui en font un adversaire que tout le circuit déteste rencontrer.
30.11.16

Quand son fils Magnus a eu cinq ans, Henrik Carlsen a dit à sa femme Sigrun qu'il pensait que leur fils avait le potentiel pour devenir un grand maître des échecs. Il avait lui-même été joueur amateur d'échecs en Norvège durant son adolescence, et il avait reconnu chez son fils quelques attributs nécessaires pour réussir dans les échecs, avant même que Magnus n'ait commencé l'école.

« C'était un enfant très curieux, raconte Henrik. Il pouvait s'intéresser à vraiment n'importe quoi. Mais il semblait avoir un certain talent pour les échecs. Il avait la curiosité intellectuelle, une bonne mémoire, des bonnes compétences de visualisation et la capacité à se concentrer. Il pouvait s'asseoir pendant des heures et faire quelque chose et c'est à peine s'il se retournait quand on lui parlait. »

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Au départ, Henrik occupe les longues soirées d'hiver norvégien de son fils avec des jeux de cartes, des Lego ou divers tests de mémoire, lui apprenant les drapeaux du monde entier ou les villes norvégiennes. A 5 ans, il apprend à Magnus à jouer aux échecs. Au début, ce dernier n'est que vaguement intéressé, préférant le ski et le football. Sa fascination pour le jeu arrivera trois ans plus tard, en regardant son père jouer contre sa grande sœur Ellen

« C'est ça qui m'a vraiment intéressé, raconte Magnus à VICE Sports. Ma principale motivation était de la battre, et dans le même temps, j'ai été happé par les échecs. Je passais la plupart de mon temps libre à lire des livres sur le sujet ou à juste bouger des pions par moi-même et à réfléchir à des stratégies. »

Son père se rappelle que ce qui a fasciné son fils, c'est le vaste nombre de différents moyens de jouer à ce jeu. Comparé aux cartes ou aux Lego, les échecs semblent proposer d'infinies possibilités. « Il a réalisé que c'était un univers à part entière que l'on peut explorer et dont on ne fera jamais le tour », raconte Henrik.

En quelques mois, Magnus bat sa sœur, à son grand dam. A 9 ans, il gagne contre son père. Les victoires à un échelon plus élevé ne sont pas arrivées immédiatement par la suite, mais elles sont arrivées rapidement. Lors de son premier tournoi à 9 ans, une compétition junior norvégienne, il finit 13e. A 10 ans, il est aussi bon que n'importe quel joueur junior de Norvège, et à 11 ans, il n'y a qu'un joueur dans le monde entier qui soit plus fort que lui, un Russe précoce du nom de Sergey Karjakin, qui était lui-même en passe de devenir le plus jeune grand maître de l'histoire.

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Aujourd'hui, Carlsen et Karjakin s'affrontent durant les championnats du monde d'échecs. Deux des plus grands talents qu'aient connu le jeu se retrouvent face-à-face pour remporter plus d'un million de dollars au bout de deux semaines et demi et douze parties.

Magnus Carlsen, 25 ans, est considéré comme le joueur le plus solide de l'histoire des échecs. Il est devenu champion du monde en 2013, après avoir défait la superstar indienne Vishy Anand à Chennai. Il l'a battu une deuxième fois lors d'une revanche douze mois plus tard.

Ses exploits sont assez remarquables quand on se rend compte de la relative absence de joueurs d'élite norvégiens. Aujourd'hui, Carlsen est le seul joueur de Norvège dans le top 100 mondial, alors qu'il y a cinq Français, six Anglais, sept Américains et vingt-quatre Russes.

Avec cette carrière florissante, Carlsen a transformé l'image du sport. « Ce n'est pas un homme un peu empâté avec un look un peu nerd, c'est quelqu'un qui ressemble à un athlète de haut niveau, explique Fred Friedel, qui a fondé la base de données et le site d'informations ChessBase avec l'ancien champion du monde Garry Kasparov, et qui connaît la famille Carlsen depuis plus de dix ans. Son nom ne se termine pas par « ov » ou « vitch », ce n'est pas un énième Russe, et il a parcouru toute la Silicon Valley avec Bill Gates et Mark Zuckerberg. Il réveille l'intérêt pour les échecs et amène un nouveau public. »

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La Fédération internationale des échecs raconte que plus d'un milliard de téléspectateurs sont attendus sur les deux semaines devant ce match Carlsen-Karjakin, que ce soit via la télévision ou online. Ce sont peut-être des prévisions un peu généreuses, mais ce match devrait effectivement donner des audiences remarquables. Pour la première fois, un match majeur d'échecs va être retransmis en réalité virtuelle, et, bien que de nombreux spectateurs seront avant tout des aficionados des échecs, certains seront attirés par le profil assez unique de Magnus Carlsen. Le Norvégien a en effet un contrat de mannequin pour la marque G-Star Raw, sa propre application Play Magnus dans laquelle les utilisateurs peuvent essayer de battre une version simulée du champion du monde à des âges différents, et on lui a même proposé un rôle dans le film Star Trek de J.J. Abrams en 2013. Avec ces seuls sponsors, il gagne facilement plus d'un million de dollars par an.

Carlsen a beaucoup de chance. Son prédécesseur Garry Kasparov, le plus jeune champion du monde de tous les temps, qui a régné de 1985 à 2000, est toujours considéré comme l'un des plus charismatiques joueurs d'échecs de l'histoire. C'était un homme qui pouvait réduire des grands maîtres de haut niveau à des petites boules de nerfs tremblotantes rien qu'en s'asseyant face à eux. Mais la carrière de Kasparov s'est déroulée presque entièrement avant la démocratisation d'Internet. Ses exploits restaient ainsi consignés à quelques centimètres carrés de journal ou à des magazines de niche.

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« Carlsen n'a pas la même aura que Kasparov, explique Friedel. Garry était absolument unique. Je me souviens d'un grand maître qui m'avait raconté la première fois qu'il avait joué face à lui. Il m'a dit : "J'étais assis là, et je me répétais à moi-même 'Sergey, il ne faut pas que tu aies peur. Ne le regarde pas !'" Kasparov dégageait simplement cet air de domination extrême. Magnus est bien plus posé, mais à chaque fois qu'il joue, il ramène l'attention de dizaines de milliers de gens en direct, à travers la planète. Et cela l'a beaucoup aidé. »

L'ascension de Carlsen a coïncidé avec un regain de popularité des échecs. Ces dix dernières années, quantités d'applications, de sites internet, et de réseaux sociaux ont permis à n'importe qui d'affronter quelqu'un venant de l'autre bout de la planète, à n'importe quelle heure, en un clic. Et dans le même temps, le sport a connu une petite révolution de son image, avec beaucoup de jeunes joueurs qui ont atteint le haut niveau. Six des dix meilleurs joueurs mondiaux ont moins de 30 ans. Par ailleurs, avoir un entraînement physique en complément de l'intense demande émotionnelle des parties, qui atteignent désormais facilement les quatre heures, est devenu la norme.

« Il y a des études qui mesurent la tension artérielle et le pouls des joueurs d'échecs durant une partie, explique Friedel. Ils sont assis et leur pouls peut aller jusqu'à 160, leur adrénaline, leur tension artérielle et leur rythme cardiaque augmentent, mais ils ne bougent pas. Ils sont juste là, assis face à un plateau, et il faut que leur corps ait la capacité de dissiper cette adrénaline pour rester calme et concentré. »

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Une partie du programme d'entraînement de Carlsen, avant et pendant le match contre Karjakin, inclut des sessions de football, de tennis et de basket.

« Pendant un match de championnat du monde, le stress et la tension peuvent vraiment atteindre des sommets, et cela peut être compliqué de bien dormir, raconte-t-il à VICE Sports. Faire de l'exercice et avoir un bon régime alimentaire, c'est aussi important que d'avoir un bon entraînement aux échecs. J'ai une équipe pendant le match, avec mon entraîneur, mon manager, mon père, mon docteur et un cuisinier qui m'aident à être au meilleur niveau. Il faut faire attention à tous les petits détails. Pendant la compétition, le but est d'avoir une atmosphère familiale pour essayer de rester relax. Du coup, on marche, on fait du sport et on joue aux cartes. »

Le style de jeu très calme et confiant de Carlen, et sa capacité à rester concentré pendant des parties très longues, en ont fait un joueur talentueux qui a pu arriver au très haut niveau dès ses 14 ans. Mais le talent de Carlsen est unique. Il est différent de celui de grands joueurs du passé comme Kasparov ou comme l'ancien champion du monde américain Bobby Fischer, qui attaquaient de manière agressive, et qui prenaient des risques avec des combinaisons compliquées et brillantes pour remporter la victoire au bout du suspense. Carlsen possède lui un alliage de patience, de ténacité et de résilience, ce qui fait de lui le joueur le plus craint du circuit.

Garry Kasparov pouvait détruire mentalement ses adversaires rien qu'avec sa seule présence. Photo: GFHund/Wikimedia.

Les échecs se jouent à la fois sur un plateau et dans les cerveaux. Il y a deux ans, Carlsen a affronté Anand pour une revanche très attendue à Sotchi. Les deux étaient à égalité 2,5-2,5, et la victoire reposait donc sur un sixième match crucial. Carlsen jouait avec les blancs, et a rapidement établi une position de domination, avant de faire une énorme gaffe. Si Anand parvenait à voir le bon coup à faire, il pouvait remporter instantanément la partie.

Carlsen a immédiatement su qu'il était à deux doigts de la défaite. Dans la loge des commentateurs et sur Internet, tout le monde attendait, le souffle coupé, de voir ce qu'Anand allait faire. Mais ce dernier rata sa chance, et opta à la place pour un coup moyen et inoffensif. Immédiatement après, il vit qu'il aurait pu gagner.

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« Ils étaient tous les deux brisés psychologiquement, raconte le coach de Carlsen Peter Nielsen. Ça avait été un long match, avec énormément d'enjeu, et soudain, cela tenait sur le fil du rasoir. Mais Magnus continua de jouer et put gagner la partie, alors qu'on voyait bien qu'Anand avait été très affecté par ce coup. Magnus est donc incroyablement fort mentalement. Il a cette volonté tenace et naturelle. Il y a tellement de tournois où il lui faut remporter les trois dernières parties pour terminer premier, et il y parvient souvent. »

L'ancien champion du monde Vladimir Kramnik a un jour attribué la réussite et la force de Carlsen à sa condition physique et à sa capacité à éviter les moments d'inattention, à la fois pendant les matches qui durent longtemps, et pendant les duels qui durent deux semaines. Pour Carlsen lui-même, c'est moins subtil que ça. « Je ne pense pas qu'un être humain puisse avoir la capacité de rester concentré pendant un match entier, dit-il. La clé, c'est de sentir quand être totalement concentré. »

Garry Kasparov avait une certaine aura. Pour Carlsen, c'est sa résistance à la pression et sa compréhension profonde du jeu qui en font un adversaire que tout le circuit déteste rencontrer. « C'est le meilleur parce qu'au cours d'une partie, il y a plein de petites décisions qu'il prend un peu mieux que son adversaire, dit Nielsen. Cela crée une pression soutenue pendant un certain temps, et cela lui permet de battre des joueurs de très haut niveau avec des combinaisons assez simples que personne ne pensait possibles auparavant. »

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Personne ne comprend vraiment comment Carlsen a réussi à acquérir cette sensibilité et ces qualités pour les échecs. Les Russes ont longtemps dominé ce sport grâce à des programmes qui se concentraient sur l'accumulation d'informations, et sur une préparation détaillée. Carlsen décrit, lui, d'une manière presque poétique son talent, comme une intuition alliée à une certaine sensibilité pour les vastes possibilités qu'offrent les échecs.

« Bien jouer aux échecs, ça ne repose pas uniquement sur la mémoire, dit-il. Cela aide, mais il ne faut pas surestimer cet aspect. Vous devez voir au-delà des parties et apprendre à reconnaître les moments critiques et les différences importantes. Vous formez une intuition au fur et à mesure grâce à l'expérience et la connaissance de toutes les récurrences. Quand je joue, je sais normalement, de manière intuitive, le coup exact qu'il faut faire. Après je réfléchis pour essayer de voir si mon instinct initial est le bon. »

Carlsen a toujours minimisé son intelligence. Dans une interview pour Der Spiegel il a déclaré un jour : « Peut-être que c'est bien que je ne sois pas la personne la plus intelligente sur cette planète. Regardez John Nunn [un grand maître britannique, ndlr], c'était l'un des dix meilleurs joueurs du monde, et l'un des joueurs d'échecs les plus talentueux, mais il n'est jamais devenu champion du monde parce qu'il était trop intelligent. Il avait tant d'autres choses qui occupaient son esprit. Moi, il n'y a que les échecs. »

La maître à l'œuvre. Photo: Ralf Roletschek/Wikimedia

Henrik et Sigrun n'ont jamais été certains des bienfaits de l'importance des échecs dans la vie de leur fils. Ils le voyaient plutôt aller à l'université et pourquoi pas poursuivre une carrière dans la banque. Mais, durant son adolescence, ils ont vu qu'il n'y avait rien d'autre qui comptait.

« Jusqu'à ses 16 ans, on a toujours dit à Magnus qu'il avait là un super passe-temps mais qu'il devrait plutôt se concentrer sur ses études, raconte Henrik. J'ai toujours senti que sa discipline, ses qualités de logique et de calcul auraient pu lui servir dans le monde de la finance, mais ça ne l'intéressait pas vraiment. Il est très compétiteur et il a perdu la motivation à l'école vers ses 16 ans, et on l'a juste laissé prendre ses propres décisions. Traditionnellement en Norvège, les enfants décident beaucoup par eux-mêmes. Il a toujours apprécié le fait qu'il était bon aux échecs, et qu'il faisait des progrès. Cela comptait vraiment pour lui, et il y pensait constamment. Je ne suis même pas sûr que c'était volontaire, son esprit retournait toujours inconsciemment vers les échecs. »

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Les longues heures passées à réfléchir au jeu et à analyser ses subtilités alors qu'il n'était encore qu'un enfant ont peut-être donné à Carlsen cette discipline et cette patience qui lui permettent désormais de simplement user ses adversaires.

« C'est un adversaire incroyablement agaçant, raconte Nielsen. Ses points forts sont à un niveau complètement supérieur, et les gens ont dû mal à le suivre. Il a énormément de patience. Certaines personnes veulent gagner immédiatement, mais il n'a aucun problème avec le fait de gagner après six heures de jeu. Il y a des parties où la plupart des joueurs auraient accepté un match nul, mais lui voit des petits détails et continue de jouer pendant trois heures, maintenant une pression modérée sur un temps très long avec des coups simples mais exacts. Les gens craquent et ensuite ils deviennent paranoïaques quand ils se retrouvent de nouveau face à lui, parce que dans certaines positions, quand ils pensent qu'ils pourront tirer un nul contre n'importe quel autre adversaire, ils estiment qu'ils ne pourront pas contre lui. »

Carlsen pense qu'il profite désormais de son statut de champion du monde, ses adversaires jouant souvent en se fiant à sa réputation plutôt qu'en analysant sa position. « Je pense que parfois je profite du fait d'être reconnu comme le meilleur, vu que mes adversaires font confiance à mes coups et n'essaient pas de jouer de la façon la plus fine, même si c'est parfois ce que demandent les positions sur l'échiquier. »

Bien que Carlsen fasse partie de cette nouvelle génération de joueurs d'échecs, celle qui a grandi entourée d'ordinateurs bien plus forts à ce jeu que n'importe quel être humain, il fait preuve d'un dédain remarquable envers ces nouvelles technologies. Les échecs par ordinateur sont programmés pour prendre en compte un nombre infini de variations du même coup, pour les quantifier, et pour sélectionner celui qui augmentera le plus leurs chances de gagner. Tous les joueurs d'échecs de haut niveau se reposent là-dessus, passant plusieurs heures à chercher de nouveaux moyens de gagner un avantage lors des dix à quinze premiers coups de la partie, les plus importants généralement.

Carlsen n'en est pas friand, préférant jouer à des jeux vidéo ou au poker en ligne pendant que ses concurrents épuisent les bases de données. « Les ordinateurs d'aujourd'hui et toutes les informations qu'on peut trouver sur Internet signifient que tous les meilleurs joueurs connaissent à peu près tout, dit-il. Donc quand je me prépare pour mes adversaires, j'essaye de me concentrer sur les moyens d'attirer le jeu hors des sentiers battus que tout le monde connaît. Je pense que je suis le meilleur joueur et je veux affronter le mec d'en face, pas un ordinateur. »

Nielsen explique que, si normalement tous les autres joueurs tentent de gagner un avantage lors des premiers coups d'une partie, Carlsen, lui, se concentre plutôt sur le facteur surprise. Il préfère emmener son adversaire vers l'inconnu, même si cela signifie qu'il va devoir défendre.

« Il est très flexible, il va s'adapter aux circonstances, et il est très bon pour transformer la défense en victoire. Les premiers coups ne l'intéressent pas vraiment, simplement parce qu'il est le meilleur joueur, et si l'autre s'assoit là et joue des coups d'ordinateur, et de mémoire, il n'a aucun avantage. En général, on a tellement confiance en Magnus, qu'on n'a jamais peur de l'adversaire. »