BUREAU DES ETUDIANTS

Du plus WTF au plus déconneur, ces politiques qui s’improvisent profs de fac

Afficher une guest-star sur la brochure est bon pour la fac. Arrondir ses fins de mois, c’est tout bénéf pour l’élu. Tout le monde y trouve son compte. Sauf peut-être les étudiants…
19.9.18
Guillaume Souvant / AFP

C’était le cours qu’il ne fallait pas sécher. Le 15 février dernier, à l’Ecole de management de Lyon, le patron des Républicains, Laurent Wauquiez, a donné une hallucinante leçon à ses élèves. Les priant de ne surtout rien diffuser, il s’est livré à un dézingage en règle de ses petits camarades : Juppé a « cramé la caisse », Sarkozy « mettait ses ministres sur écoute », Pécresse a fait « beaucoup de conneries ». Heureusement, on pouvait rattraper le cours sur Youtube, dès le lendemain.

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Tarif de la prestation : 2 000 euros les quatre jours « d’enseignement » sur « les classes moyennes introuvables » ou « le nouvel âge des populismes » - thèmes où la compétence du patron des Républicains n’est plus à prouver…

Le shitstrom qui s’est abattu sur le prof vacataire a remis en lumière une pratique aussi ancestrale que venteuse. Car, oui, nos responsables politiques se font régulièrement payer pour donner des cours de tout – et (souvent) de rien.

Du plus vintage – Lionel Jospin prof à l’IUT de Sceaux dans les années 70 – au plus risqué – DSK lâché dans le vivier des têtes blondes de Sciences Po – le politicien est une figure bien connue de nos établissements d’enseignement supérieur. Sciences Po est depuis toujours le principal employeur, sans que cela ne pose de problème déontologique : « En quoi le fait d'être "encarté" serait un défaut ? Tous les professionnels qui enseignent à Sciences Po sont engagés dans ce qu'ils font, c'est un gage de qualité », assure un responsable de l'établissement de la rue Saint-Guillaume à Paris. Mais la plupart du temps, le vénérable établissement sert surtout de refuge aux politiques en pleine traversée du désert.

C’est acté dans la loi : lorsque l’on est, par exemple, député, il n’y a aucun conflit d’intérêts à enseigner. On trouve donc beaucoup de vacataires jonglant entre les bancs de l’Assemblée et ceux de la fac. La nouveauté, c’est que les écoles de commerce privées leur font concurrence. Logique : les pouponnières de start-upers ont davantage de moyens financiers que les universités publiques – et donc davantage d’arguments pour attirer les stars du genre.

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Pour les politiques, c’est un moyen de toucher des jetons de présence au montant non-négligeable. Pour les établissements, afficher des guests dans leur corps enseignant appâte le chaland. Tout le monde y trouve son compte. Sauf peut-être les étudiants… Petite typologie des politiques qui s’improvisent enseignants.

Les plus tire-au-flanc

Certains grands noms sont surtout là pour faire joli sur la brochure. Depuis 2016, par exemple, le très occupé François Baroin (maire de Troyes, avocat associé "of counsel" dans le cabinet de Francis Szpiner, président de l’association des maires de France et conseiller de la banque Barclays – n’en jetez plus !) a trouvé le temps de donner des cours de macro-économie, de géopolitique et de gestion de crise. Il enseigne ainsi à HEC – dont il a pourtant raté le concours, deux fois.

Le hic, c’est que ses cours ne figurent pas dans l’emploi du temps distribué aux étudiants. « Jamais entendu parler de lui ! Pourtant, ce sont des matières qui m’intéressent… », s’étonne Joaquim*, 22 ans, en Master à l’école. S’agirait-il d’un boulot à temps si partiel qu’on ne le croise même pas sur le campus ? Peut-être bien.

Il ne serait pas le seul à s’enorgueillir d’un titre d’« enseignant » sans avoir pourtant jamais mis les pieds dans un amphi. Ancien ministre et ancien président de l’UMP, Jean-François Copé a ainsi occupé entre 1997 et 2002 les fonctions de « professeur associé » à… la fac de Saint-Denis. L’image de l’ex-leader de la droite dure traversant les couloirs de Paris-8 tagués aux couleurs de l’ultra-gauche, laisse rêveur… D’ailleurs, aucun des étudiants de l’époque que nous avons contacté n’a le moindre souvenir de l’avoir aperçu sur le campus.

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Pourtant, les faits sont là : Copé figure bien dans l’organigramme de l’Institut d’études européennes de Paris-8. Qu’est-il allé faire sur ces terres de gauche ? Sous couvert d’anonymat, un enseignant en philo explique : « Cet institut, c’est le "clearing house" du pouvoir communiste de la ville de Saint-Denis. La "maison des services", même avec le bord opposé. Copé a du passé une tête avec les fiches de son parti sur la politique de la ville… » Une chose est sûre : « Sa présence ne répondait pas un impératif académique ». Bref, il n’est jamais venu pour contribuer à l’élévation intellectuelle des jeunes générations. Et ça, c’est presque rassurant.

Les plus WTF

La matière du futur dans les écoles de commerce, c’est le Gaullisme. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre de Jacques Chirac et déjà prof à l’ESCP, vient d’être recruté par la CEIBS (China Europe International Business School) pour donner aux étudiants des cours de Général de Gaulle – tout simplement.

À ce stade, une question s’impose : quel est le contenu du cours ? Que peut apporter le Général aux futurs businessmen ? L’art de perdre une négociation sur le partage de territoire après un conflit armé ? Comment fuir à outre-Manche après avoir raté un appel d’offres ? Comment délocaliser sa boîte à Londres ? Il faudra attendre la rentrée universitaire pour être fixé.

Dans le genre stratosphérique, citons également François Asselineau, ancien candidat de l’UPR (Union populaire républicaine) à la présidentielle, qui a enseigné plusieurs années au sein de la très select fac privée Léonard de Vinci, à Courbevoie. Jusqu’en 2012, les étudiants de l’Ecole de management Léonard de Vinci (EMLV), qui appartient à ce pôle universitaire, ont eu la chance de pouvoir suivre ses cours de géopolitique où déjà on pouvait noter son petit penchant… complotiste. L’enseignant avait obsesionnellement tendance à mettre tous les malheurs du monde sur le dos de l’Empire du mal des Etats-Unis d’Amérique, et à dénoncer les « manipulations » des médias.

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« Un désastre sur pattes, ce mec », témoigne un ex-étudiant sur le forum Blabla 18-25 ans. « Tout ce qu'il disait c'était : "les USA sont méchants, de Gaulle est gentil". Et lorsqu’on le contredisait avec des arguments précis, il répondait : "Vous êtes trop jeunes, venez me voir à mon parti, je vous expliquerai”. Lol. Quand on lui objectait que la France était terriblement endettée, il criait "Manipulation !" Pour un ancien inspecteur général des finances, c’est surprenant ». Quant aux sujets de partiels, on vous laisse apprécier : « Expliquer en quoi les États-Unis représentent une menace pour l'économie de l'Union européenne. Et en quoi cette dernière représente une menace pour l'économie de la France ». La meilleure copie a dû être publiée comme tract.

Les plus résillients

D’autres deviennent prof pour faire fructifier leur expérience en politique. Et ça marche – même quand elle a été désastreuse. C’est le cas de Gaspard Gantzer, dont les années en tant conseiller en communication de François Hollande ont été validées par Sciences Po en 2017 comme compétence en « gestion de crise, y compris privées » et expertise dans le management de « l’imprévu, l’improbable, l’inattendu », selon le site de l’école. Meilleure équivalence ever !

Du coup, il rempile cette année avec un séminaire sur la « communication face à la terreur ». Un sujet qu’abordera aussi Bernard Cazeneuve, qui donnera cette année un cours magistral sur « la France face aux défis de la lutte anti-terroriste » – sujet qu’il connaît bien puisqu’il était ministre de l’Intérieur en 2015 et 2016, soit au moment de Charlie Hebdo, du Bataclan, de Nice… et de l’état d’urgence qui part en vrille. Rappelons que rarement un ministre de l’Intérieur aura été aussi critiqué sur sa gestion de la lutte contre le terrorisme. Mais apparemment, ça n’empêche pas de donner des cours ! Au fond, peu importe, car ses étudiants ne se souviennent pas vraiment du contenu de ses leçons. « Il était super sympa », se remémore Camille. « Lors de l’élection des délégués il a soutenu les perdants en disant ‘je sais ce que c’est de perdre les élections’ ».

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Dans le même registre, Jean-Jacques Urvoas, l’ancien garde des Sceaux, a donné un cycle de conférences juridiques l’année dernière. Un job qui ne lui a apparemment pas donné des masses de travail en amont puisqu’il se contentait de raconter « des petites blagues sur les dessous de son travail : les écoutes téléphoniques, l'état d'urgence… », se souvient Bastien. « Le plus drôle, c’était son intervention sur « la transparence ». Quand on voit les affaires qui lui tombent dessus maintenant… ». Urvoas est effectivement mis en examen pour avoir « éventé » quelques secrets judiciaires. Preuve qu’il connaissait le sujet.

Virée du ministère de la Culture dès le début du quinquennat Hollande, Aurélie Filippetti a fini par jeter l’éponge après une ultime déculottée aux législatives de 2017. Pour se reconvertir en romancière – elle vient de publier Les Idéaux, histoire d’amour entre un homme de droite et une femme de gauche - et en prof à Sciences Po. Elle y dispense cette année quatre cours aux intitulés suffisamment vagues pour ne pas lui donner trop travail de préparation : « Ecrire le réel », « Abécédaire de la vie politique », « La peine dans la littérature ». Le contenu des leçons qu’elle a dispensé l’année dernière n’a, de toute façon, pas transcendé les étudiants – qui se préfèrent se rappeler d’une prof « sympa », voire franchement laxisme : « Au premier cours, je lui ai demandé les modalités d’évaluation : elle a rigolé et a dit qu’elle n’en avait aucune idée. Du coup on est au deux-tiers de l’enseignement et on ne sait toujours pas comment on va être évalués… ».

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À noter, Benoît Hamon rejoindra cette belle équipe dès le printemps. Ou comment Sciences Po est devenu le refuge des naufragés du hollandisme.

Les plus détente

Ce qui est bien avec les prof-politiques, c’est qu’ils maîtrisent peu les codes du monde de l’université. « Ils ne font jamais l’appel, jamais d’interros-surprises, ne demandent pas d’exposés et récompensent les gentils étudiants comme on tape sur l’épaule d’un futur électeur », explique l’avocat Antoine Vey à Vanity Fair. Du coup, l’amphi n’est pour eux qu’une scène où ils peuvent faire leur show. À ce titre, le socialiste Pierre Moscovici a régalé les étudiants de Sciences Po à coups d’imitations de Jacques Chirac en pleine crise gastro-diplomatiques impliquant de la moussaka lors d’un déplacement en Macédoine.

Mais ceux que l’on envie vraiment sont les étudiants en Droit qui ont pu suivre les cours de l’inénarrable député UDI André Santini. Plusieurs fois lauréats du Prix Press club humour et politique, cet ancien ministre, ancien porte-flingues de la droite affairiste dans les Hauts de Seine, et président à vie du Club des parlementaires amateurs de cigares (ça pose un homme !) était en 2011 maître de conférences à Panthéon-Sorbonne. Et surtout, un roi de punchline. Florilège : « Quelle est la différence entre un cocu et un député ? Le premier n’est pas obligé d’assister à la séance ». « Edith Cresson, à force de descendre dans les sondages, elle va finir par trouver du pétrole ! ». Sans oublier le cultissime : « Monseigneur Decourtray n’a rien compris au préservatif : il le met à l’index ».

Dommage qu’il n’enseigne plus : on aurait adoré l’entendre sur Benalla, la start-up nation et autres dérives macronistes.

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