politique

« Le grand débat n’est pas véritablement démocratique »

On a parlé grand débat, démocratie, « gilets jaunes » avec l'anthropologue Philippe Breton.
11.4.19
Une image du grand débat
© C. Triballeau / AFP 

À défaut de concret, c’était un beau discours. Les garants du grand débat national ont dévoilé, lundi, la synthèse des propositions soumises par les Français au cours des trois derniers mois, et c’est à Edouard Philippe qu’a échu le difficile exercice de funambulisme d’en tirer les conclusions sans rien annoncer. À tout seigneur tout honneur, c’est à Emmanuel Macron que revient la primeur de trompeter les mesures inspirées des presque deux millions de doléances présentées par les répondants. D’ici là, les spéculations vont bon train.

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Si le chef du gouvernement a affirmé que « toute frilosité » serait à ses yeux « impardonnable » dans le grand chantier à venir, l’opposition et une partie de la presse dénoncent une mise en scène de l’exécutif qui ne devrait accoucher que de réformes validant « les choix de Macron » , faute de donner véritablement la parole aux Français. Le verdict tombera bientôt. Des tombereaux de statistiques, de grands principes « transverses » émergent : l’aspiration à la transparence, à la protection et au lien social. Mais pour l’anthropologue Philippe Breton, professeur à l’université de Strasbourg), c’est plus fondamentalement dans le rapport de notre société à la parole et à la violence qu’il faut chercher les racine de la crise des « gilets jaunes ».

VICE : Pensez-vous que le grand débat puisse permettre de sortir de la crise que traverse actuellement le pays ?
Philippe Breton : Je dois dire que je suis sceptique, car c’est avant tout un processus vertical. Ce ne sont pas les personnes concernées qui se sont spontanément réunies et ont ensemble établi les modalités du débat. Là ça vient d’en haut, de la majorité et de l’exécutif. Je soupçonne que ça serve en premier lieu à mettre en scène la parole verticale. Nous avons assisté à des quasi meetings de campagne, mais sans élection à la clef. D’accord, presque deux millions de propositions ont été soumises en ligne, mais je ne suis pas certain que la sociologie des auteurs de ces doléances corresponde à la sociologie des « gilets jaunes ». Je pense que sociologiquement ce débat passe à côté des choses. Et du fait de la méthodologie adoptée, ça n’est pas un débat véritablement démocratique.

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En tant qu’anthropologue de la parole, comment lisez-vous la crise des « gilets jaunes » ?
La question de la parole est essentielle pour comprendre le mouvement des « gilets jaunes ». Certes, cette crise résulte d’une réalité sociologique. C’est un phénomène de sécession sociale d’une population périurbaine plutôt populaire, qui depuis plus d’une dizaine d’années refuse de prendre part au vote, ou quand elle le fait, soutient des candidats à l’extrême gauche ou à l’extrême droite. Mais le trait marquant de cette population en rupture, c’est la perte de confiance dans tous les porteurs de parole, dans tous les intermédiaires : les médias, la justice, les politiques, les enseignants, les élus locaux.

C’est une population qui n’a presque aucune possibilité de prendre la parole, qui est elle-même en difficulté par rapport à la prise de parole, et qui est peu représentée dans les médias. Les élites urbaines en parlaient peu, ou de manière souvent méprisante, et ils ne se sentaient pas représentés. Dès lors, la crise des « gilets jaunes » vient exprimer, sur la base de revendications concrètes, un malaise quasiment identitaire. C’est un cri pour dire « nous existons ». Et dans ce mouvement, ses participants découvrent une forme de jubilation d’être présents dans l’espace public, de ne plus être invisibles.

« Entre la crise de la représentation et la tentation de la parole populiste il ne reste plus beaucoup d’espace, du coup beaucoup s’abstiennent. C’est là le vrai problème : toute une partie du pays se tait, notre société est silencieuse »

La crise des « gilets jaunes » s’est manifestée par des éclats de violence justifiés par certains comme « la seule manière d’être entendus ». Quels liens faites-vous entre parole et violence ?
Ce sont les deux facettes d’une même pièce. C’est un couple extrêmement solidaire d’un point de vue anthropologique. La parole est ce que je mets en œuvre quand je renonce au côté pulsionnel et vindicatif de la violence. La violence surgit quand on pense que la parole n’a plus de prise. Quand certains « gilets jaunes » disent qu’ils ne se font bien entendre que quand ils cassent, ils n’ont pas tort ! La violence est, comme la parole, un outil du changement.

Sommes-nous face à une crise de la démocratie ?
Je dirais plutôt que nous sommes dans une crise de la confiance. La démocratie est l’émergence de la parole dans nos sociétés, une parole individuelle, libre, qui convainc. C’est l’institutionnalisation de la parole. Mais la parole représentative porte en elle le soupçon de la trahison des représentés. D’où le fantasme de la parole directe, du populiste qui « parle pour moi », qui dit ce que je dirais. Entre la crise de la représentation et la tentation de la parole populiste il ne reste plus beaucoup d’espace, du coup beaucoup s’abstiennent. C’est là le vrai problème : toute une partie du pays se tait, notre société est silencieuse !

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Pourquoi cet attrait pour la parole des extrêmes ?
Les résultats des études de terrain que j’ai mené dans l’est de la France avec mon équipe montrent qu’ils ont une attitude ambivalente par rapport aux extrêmes. Les abstentionnistes qui votent périodiquement ne croient plus au système ni au poids de leur vote, mais conservent la croyance vacillante que le Rassemblement national ou les Insoumis sont hors système. Pour eux, ce sont des partis « coup de gueule », avec un rapport plus radical, plus incisif à la parole. Quand on n’est pas habitué au consensus, à l’argumentation ou au débat, on se reconnaît dans le coup de gueule, et le programme importe peu, on se dit « celui-là il est capable de gueuler à l’Assemblée ». C’est un processus d’identification ponctuel, simple et primaire, qui cesse quand les gens réalisent que ce sont des partis somme toute comme les autres, avec des députés et des intérêts. D’où ce balancement.

Quelles sont les racines de cette crise de la confiance ?
La question de la confiance est directement liée à celle de la parole. La violence physique est aujourd’hui totalement délégitimée. C’est une processus de civilisation, qui a poussé la violence à se réfugier dans la parole. Cette parole hypocrite sert à rouler, à manipuler et à contraindre. La violence physique présentait au moins l’avantage d’être facile à décrypter, ce qui n’est pas le cas de la parole, d’où la défiance. Nous sommes aujourd’hui dans une société de la manipulation, c’est le fil dramatique du XXe siècle. Je ne parle pas seulement de la manipulation politique, mais aussi de la manipulation commerciale. Il faudrait faire le bilan des frustrations nées du fait que les gens se fassent rouler en permanence. « À qui puis-je faire confiance ? » est une question plus fondamentale que jamais. C’est une plaie qui ruine la confiance dans la société toute entière, et cette suspicion nous amène à une forme de tribalisation. Les gilets « jaunes » c’est aussi l’expression de gens qui en ont assez de se faire rouler.

Comment s’insèrent Internet et les réseaux sociaux dans cette problématique ?
Jusqu’aux réseaux sociaux la parole était filtrée par les médias. Les réseaux sociaux ont fait exploser cette mécanique de la parole qui ne parle que quand elle est certaine de ce qu’elle dit. Aujourd’hui, la parole sans source ni validation circule plus facilement que jamais. C’est une formidable régression ! Ça me fait penser à l’Ancien régime, quand toutes les croyances circulaient librement. C’est curieux cette manière dont les technologies modernes ont créé une régression quasi médiévale.

« Macron, pour caricaturer, c’est le regard froid du technicien de la finance, c’est la parole technocratique qui efface la politique. Les "gilets jaunes", c’est aussi un mouvement pour dire qu’il faut de la politique, qu’il faut une parole imparfaite mais vivante »

Internet ne permet-il pas pourtant de rompre le monopole de la parole des couches sociales dominantes ?
Le monopole de la parole par une certaine couche sociale est un phénomène ancien. Ici, la nouveauté est l’abstraction, la procédurisation de la parole qui s’est mise en place ces dernières décennies.

C’est-à-dire ?
Il s’agit d’une parole exclusivement rationnelle et abstraite. C’est l’encadrement de la parole au moyen de formes figées, de procédures. Cette parole dépassionnée a émergé avec la modernité, et a permis de véritables prouesses scientifiques. L’ennui, c’est que cette parole est allée au-delà de ses domaines de compétences en étendant son emprise à la réalité sociale et en colonisant la parole politique. Il y a aujourd’hui une fascination pour la parole rationnelle et technique, et on le voit tous les jours avec l’obsession du PowerPoint par exemple : il faut découper le réel en tranches et en faire des concepts abstraits. L’expertise passe par ce formatage, par la procédurisation, par l’abstraction au énième degré. C’est séduisant, mais ça ne suffit pas à saisir le réel, car la parole est aussi pulsionnelle.

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Ça n’est pas un hasard si les « gilets jaunes » arrivent maintenant. Jusqu’à Macron on avait encore de la vie dans la politique : avec Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy qui brandit son Karcher, et même François Hollande, il y avait encore quelque chose d’imparfait dans lequel on pouvait tous se reconnaître. Emmanuel Macron, pour caricaturer, c’est le regard froid du technicien de la finance, c’est la parole technocratique qui efface la politique. Les « gilets jaunes », c’est aussi un mouvement pour dire qu’il faut de la politique, qu’il faut une parole imparfaite mais vivante.

Macron s’est pourtant fait connaître pour ses petites phrases, souvent jugées blessantes…
Ces petites phrases ne sont jamais politiques ! C’est la froideur du langage technocratique. Le meilleur exemple, c’est sa réaction lorsque cette septuagénaire a été bousculée lors d’une manifestation à Nice. Quand une dame se blesse dans un mouvement de foule, on ne lui dit pas « c’est de ta faute ma vieille. » Tout homme politique sait qu’il faut souhaiter bon rétablissement, on ne lui dit pas « il ne fallait pas être là » ! La politique n’est pas qu’une question de logique, c’est aussi une question de compassion. Je ne comprends pas que sa réaction n’ait pas fait plus de bruit, car c’est une parole absolument insoutenable.

Comment résoudre ce problème de la confiance ?
Le souci avec les sociétés humaines, c’est que même quand elles ont identifié le problème, elles glissent très facilement vers l'abîme. Je crois que la solution passera par une crise politique majeure dont on voit aujourd’hui se dessiner les préliminaires en Europe. Il faut recréer de la confiance, c’est la base du système qui lie parole et violence. Cela passe par de l’écoute – c’est la moitié de la parole. Mais je ne sais pas comment faire. Quand j’étais plus jeune, j’étais plus optimiste. J’ai longtemps milité en faveur de l’apprentissage de la parole, du débat, j’ai beaucoup donné sur le plan personnel, et depuis le mouvement des gilets jaunes je me tais… Je n’arrive plus à croire que toute la solution soit dans l’éducation.

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