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Illustration : Pierre Thyss

Pourquoi les stoners aiment tant les théories du complot ?

Paul Douard

Paul Douard

79% des français croient aux théories du complot, et les français sont les plus gros fumeurs de weed d’Europe. Coïncidence ? Non.

Illustration : Pierre Thyss

J'aime pas les fumeurs de weed. Vautrés dans un vieux canapé, les yeux rivés sur le Seigneur des Anneaux version longue (3h48), incapables de discerner les voyelles des consonnes, ils m’épuisent. Parfois j’essaie d’imaginer ce à quoi peut bien ressembler le cerveau d’un individu après seize joints : certainement un mélange de merde de chien et d’eau croupie, dans lequel il faut touiller pour rester éveillé. Le plus souvent, je tente de garder mon sang-froid lorsqu’ils rigolent sans raison à la blague « Qui dit château fort ? » – que je n’ai jamais comprise et qui me donne envie de les frapper très fort. Inévitablement, l’un d’eux finissait toujours par détruire le concept de fête à tout jamais par ces mots : « Les gars, (il expire la fumée de sa bouche) vous pensez quoi du 11 septembre ? »

Selon une étude Ifop publiée en janvier dernier, 79% des Français croient au moins à une théorie du complot. Parallèlement à cela, nous sommes les plus gros consommateurs de cannabis en Europe, et ce depuis plusieurs années. Coïncidence ? Non. Pour en avoir la preuve, il suffit – comme souvent – de traîner sur des forums. Là, des centaines de messages répandent cette vérité : « La weed ouvre ton esprit. Tu es donc capable de voir des choses dont le gouvernement ne parle pas. » Parmi ces choses qu’on essaierait de nous cacher – et que les stoners voient – il y a bien sûr le 11 septembre – ce fameux coup monté du gouvernement américain. Et il est d’ailleurs intéressant de noter que l’un des principaux auteurs de cette théorie, Michael Ruppert, se revendique comme un grand fumeur de cannabis. On trouve aussi des choses plus touchantes, comme cette histoire de vaisseau spatial extraterrestre déguisé en astéroïde qui passerait tous les 500 ans près de la Terre en semant la folie sur son passage. Ce genre de théorie du complot peut sembler au mieux amusante, au pire pénible, pourquoi sont-elles toujours amenées par un rasta blanc qui ne sort jamais sans sa ganja ?

Avant même de fumer des spliffs sur les bancs du stade municipal de leur village de Bourgogne, le mal était déjà là. Les stoners sont des gens engagés. Pantalon troué volontairement, veste militaire allemande et un début d’atéba qui pousse à mesure que leur consommation de weed augmente, les stoners sont avant tout des humanistes. Ils ne tombent pas dans le piège du marketing et du capitalisme. La weed est pour eux un moyen de libérer leur esprit, notamment grâce à des vidéos YouTube en 144p où la voix off est déformée et où de grosses flèches rouges montrent une tache à l’écran. Ils sont avant tout curieux et s’intéressent à tout un tas de sujets - comme la pauvreté dans le monde et les reptiliens. Une fois leur baccalauréat littéraire option cinéma validé à 10,1, ils peuvent enfin libérer leur conscience en s’inscrivant en histoire de l’art pour consacrer leurs journées à la consommation massive de weed, tout en discutant de la géopolitique mondiale sous fond de Sinsemilia. Et là, c’est la porte ouverte.

Nous en conviendrons : s’inscrire en première année d’arts du spectacle à Rennes II constitue déjà un premier pas vers la démence. Fumez de la weed et le THC se chargera ensuite de terminer le boulot. Le cannabis nique le cerveau. Quoi que vous en pensiez, c’est comme ça. Plus emmerdant encore, la weed favorise les comportements paranoïaques. Pour Daniel Freeman, un chercheur de l’université d’Oxford qui a publié une étude montrant les liens entre cannabis et troubles paranoïaques : « la paranoïa est le fait de penser de façon excessive que des personnes essaient de nous faire du tort. Beaucoup de gens ont quelques pensées paranoïaques, et quelques personnes ont beaucoup de pensées paranoïaques ». Les stoners entrent dans cette seconde catégorie. La paranoïa n’implique pas forcément de devenir complotiste, mais c'est une belle passerelle que l’on peut traverser en un pas. En effet, le THC supprime le sommeil paradoxal, ce qui empêche le cerveau de traiter les informations qu’il reçoit durant la journée. CFumer de la weed, c'est un peu se transformer en gros panda demeuré, le genre d’abruti qui passe ses journées à dégringoler d’un toboggan sans trop comprendre pourquoi. Frappé de paranoïa, le panda ne trouve qu’une explication : il est victime du mensonge du complexe militaro-industriel. C’est ce qu’on appelle de l’égocentrisme.

Ceci étant dit, je ne peux m’empêcher d’être attendri par le fait que les fumeurs de weed restent persuadés de voir la vérité là où le mensonge prédomine, à l’exception de la plus évidente des vérités, celle qui se trouve sous leur nez : ils sont défoncés. Nietzsche disait que « L’homme a besoin de ce qu’il y a de pire en lui, s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur. » De fait, les stoners sont peut-être les seuls qui sont dans la bonne direction. Certes, ils passent la plupart du temps pour des parasites de la société qui sucent les maigres économies de leurs parents. Certes, leur hygiène est déplorable et leur regard bovin. Mais ils sont comme des bébés Golden Retrivers maladroits qu’on a envie de caresser. On peut tout leur pardonner car, au fond, ils ne sont pas bien méchants. Surtout, ils sont peut-être les derniers représentants d’une société où l’on pouvait boire une bière dehors, fumer chez un ami sans être la fenêtre et trouver un boulot intéressant. Ce sont des gens analogues dans un monde digital qui nous rappellent les plaisirs simples : se défoncer entre amis. Fumeurs de weed, continuez de conspirer et de remettre en cause ce monde. Bientôt, plus personne ne le fera.

Paul continuera d’écrire tous les lundis – du moins jusqu’à son prochain entretien individuel de performance. En attendant, il est sur Twitter .