Quand les réseaux sociaux se débarrassent des travailleurs du sexe

« L'objectif ? Qu'on ne nous voit plus, que plus personne ne soit confronté à nous. C'est déjà le cas dans les rues de New York. C'est désormais le cas sur Internet. »

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mai 18 2018, 2:29pm

Liara Roux, travailleuse du sexe et productrice/réalisatrice de porno. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Cet article a été initialement publié sur VICE Canada.

Les travailleurs et travailleuses du sexe haussent le ton : ils sont réprimés, mis au ban des réseaux sociaux, on n'hésite pas à bloquer leurs comptes, de façon plus ou moins insidieuse. La plupart ont ainsi le sentiment de ne pas être bienvenues dans des espaces numériques qu’ils ont toujours utilisés pour communiquer avec leurs fans et travailler leur image et leur notoriété.

Melody Kush, une camgirl qui travaille dans l’industrie depuis plus de 10 ans, a vu son compte Twitter bloqué de façon permanente en mai 2017, juste avant une conférence qu’elle devait donner lors d’une convention des travailleurs du sexe, et dont le sujet était justement les réseaux sociaux. Kush comptait 114 000 followers sur le compte Twitter qu’elle faisait vivre depuis 7 ans. « Cette suspension a été le pire moment de ma carrière, » raconte-t-elle à VICE.

À ce jour, elle ne sait toujours pas pourquoi elle été bloquée. Twitter ne lui a pas fourni de raison officielle. Ni sa photo de profil, ni son image de bannière, n'enfreignaient les règles du réseau : on n'y voyait pas de nudité. En septembre, Kush a également perdu son compte Instagram, sans explications. Elle a ouvert un nouveau compte qu’elle a également vu bloqué alors qu’elle était, ironie du sort, en pleine bataille pour essayer de faire bloquer des faux comptes qui avaient usurpé son identité. « Quand tu perds ta propre marque, les gens sautent sur l’occasion et se font passer pour toi, » explique-t-elle, évoquant notamment la façon dont de faux comptes utilisaient des photos d’elle et essayaient d'extorquer de l’argent à ses fans sur les réseaux sociaux.

Kush en est aujourd’hui à son quatrième compte Instagram, qu’elle maintient en mode privé. Elle a dû faire refaire ses cartes de visite à plusieurs reprises au cours de l’année passée – des dépenses à hauteur de plusieurs centaines de dollars. « Il n’y a pas de doute, je me sens clairement tenue à la marge des réseaux sociaux », déplore-t-elle. « Je comprends qu’il y ait des restrictions en termes de contenus, c’est tout à fait juste et légitime… Mais ils ne nous discriminent pas sur la base de nos contenus, ils nous discriminent pour qui nous sommes, et le monde dans lequel nous travaillons. Ils nous dévalorisent. »

Melody Kush, mannequin érotique. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Des histoires comme la sienne sont de plus en plus courantes parmi les travailleurs et travailleuses du sexe. Ceux que nous avons rencontrés dans le cadre de cet article ont souvent mentionné le vote de la loi américaine FOSTA/SESTA et ses conséquences sur le traitement réservé aux travailleurs du sexe sur Internet. Des experts disent que FOSTA/SESTA vise à lutter contre le trafic sexuel, mais que dans les faits, elle punit également les travailleurs du sexe volontaires par le biais d’une censure en ligne. Des sites de magazines, ou d'autres réservés à un public adulte, ont également été affectés, éloignant ces personnes des plateformes qu’elles utilisent depuis des années.

Liara Roux travaille dans l’industrie du sexe depuis plus de quatre ans et produit de la pornographie depuis environ un an. Selon elle, il y a un lien évident entre FOSTA/SESTA et le fait que les travailleurs du sexe sont de progressivement mis au ban des réseaux sociaux. « Aucune plateforme ne veut être la première à tester les limites de cette nouvelle loi », déclare-t-elle. «C'est une loi fédérale qui fait référence au fait de "faciliter" le trafic, et définit cela en y incluant, entre autres, le travail sexuel volontaire. »

Roux déclarait que le concept de « facilitation » est laissé à la libre interprétation de chacun, mais que, historiquement, les lois qui entourent le travail sexuel ont été « utilisées pour rendre les travailleurs du sexe moins visibles ». D’après elle, son compte Twitter fait actuellement l’objet d’un shadowban. Elle nous a envoyé une capture d’écran montrant un contact qui essaie en vain de la trouver à l’aide de la fonction recherche d’un réseau social. « Le grand public ne s’intéresse pas à la sécurité des travailleurs du sexe, » avance Roux. « L’objectif est que les gens n’aient pas à voir les travailleurs du sexe, qu’ils n’y soient pas confrontés. C'est déjà le cas dans les rues de New York. C'est désormais le cas sur Internet. »

Roux a aussi eu des problèmes en voulant utiliser d’autres plateformes en ligne en tant que travailleuse du sexe, et notamment Patreon, à qui elle a adressé, vers la fin de l’année 2017, une lettre ouverte, co-écrite avec d’autres créateurs de contenu pour adulte, alors que le site procédait à des changements de politiques notamment autour du contenu pour adulte. Alors qu’elle était engagée dans cette bataille avec Patreon, Roux raconte avoir vu son compte Twitter bloqué « sans la moindre raison ni le moindre avertissement ». Après avoir rempli une demande d’appel et pris contact avec Twitter via son avocat, elle a attendu deux jours pour retrouver l’accès à son compte. « Je pense que cela a été rapide grâce au battage médiatique, » avoue-t-elle.

Lotus Lain, travailleuse du sexe et chargée de communication pour la FreeSpeechCoalition. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Lotus Lain, travailleuse du sexe active dans ce secteur depuis 2010, est la personne en charge des communications avec l’industrie au sein du collectif FreeSpeechCoalition, une association professionnelle qui a pour mission de protéger et d’aider au développement de l’industrie des contenus pour adulte.

« J’ai remarqué que dernièrement, pas mal de comptes Instagram ont été gelés ou supprimés. Et une fois que le compte a été supprimé, les gens cherchent cette personne, et c’est là que les imposteurs commencent à créer de faux comptes, » explique-t-elle. « Et ces faux comptes envoient des messages privés aux fans pour leur demander de l’argent. »

Lain se dit inquiète de voir certains faux comptes rester actifs alors que de véritables comptes de travailleurs du sexe sont supprimés. C’est la même situation que décrivait Kush quelques lignes plus haut, ou que l’acteur Prince Yahshua raconte avoir vécu il y a quelque temps.

« On ne nous aide pas à résoudre ces problèmes. Les réseaux sociaux ne font rien », souligne Lain.

Lotus Lain a vu son compte Instagram bloqué en 2017 et n’a pu y accéder à nouveau que cette année. Et elle a également remarqué les effets de ce qu’elle suppose être un shadowban de comptes de travailleurs du sexe sur Twitter.

« J’ai vu pas mal d’amis quémander des retweets », explique-t-elle, remarquant que les travailleurs du sexe voient leur contenu de moins en moins relayé sur les feeds des autres. Elle raconte que Twitter, notamment, avait été une plateforme importante pour les travailleurs du sexe pendant des années. « J’avais le sentiment que cela nous rendait une certaine humanité. À nous et à l’industrie, parce que les fans et les clients pouvaient entrer en contact avec nous. »

« Le fait qu’on soit marginalisés sur Internet, ça ne fait que rendre les choses plus louches et inquiétantes dans nos affaires », poursuit-elle. « De même que leur refus de vérifier la plupart des comptes de travailleurs du sexe constitue depuis longtemps un obstacle au développement de notre industrie, d’autant plus lorsque de faux comptes mettent au point des escroqueries. »

D’autres personnes, comme Hailey Heartless, s’inquiètent du fait que leur activisme soit en corrélation avec la visibilité de leurs comptes et contenus sur Twitter. Heartless est une travailleuse du sexe activiste, elle défend également les droits des trans, et déclare être « parfois la cible de campagnes de harcèlement de la part de personnes transphobes. »

« Le shadowbanning des comptes des travailleurs du sexe est déjà très contraignant, mais lorsque vous utilisez ce compte pour défendre des personnes vulnérables, et que vous êtes attaqué pour cette raison, cela donne lieu à un système dans lequel Twitter se range du côté de ceux qui tiennent des discours haineux », nous explique-t-elle.

Hailey Heartless pense avoir été victime d’un shadowban en février, juste avant une conférence qu’elle devait donner devant une organisation féministe à Vancouver, au Canada. Quand elle a donné sa carte de visite à des personnes venues assister à ladite conférence, ces personnes ont vu des tas de tweets violents et agressifs à la place de son compte Twitter. Elle a contacté le service d’assistance de Twitter à de multiples reprises pour signaler ce problème, mais n’a pas reçu la moindre réponse.

Cependant, lorsque VICE l’a contacté pour évoquer le shadowbanning, Twitter a déclaré que cette pratique n’existait pas chez eux.

« Tout le monde est bienvenu sur Twitter tant que chacun respecte les règles et les conditions d’utilisation de la plateforme . » – Un porte-parole de Twitter

Mais la personne qui nous a répondu a accepté de décrire comment la visibilité de contenus venant de comptes qui ont enfreint leurs règles peut être affectée. Twitter a également apporté différents changements à ses politiques, donc beaucoup en 2017, même si aucun de ces changements ne semble avoir visé explicitement les contenus NSFW. Twitter marque également certains contenus comme « présentant des informations sensibles », y compris des images NSFW, ce qui fait que ces images peuvent être, par défaut, masquées sur les feeds des utilisateurs. Aujourd’hui, 97% des utilisateurs de Twitter ont le filtre pour les contenus sensibles activé.

Lorsque nous lui avons demandé si les travailleurs du sexe étaient les bienvenus sur Twitter, un porte-parole de la compagnie nous a répondu : « Tout le monde est bienvenu sur Twitter tant que chacun respecte les règles et les conditions d’utilisation de la plateforme . »

Quand j’ai parlé à Kush de la réponse de Twitter, elle m’a fait remarquer qu’elle n’avait pas reçu le moindre avertissement au sujet de contenus qui auraient soi-disant violé les conditions d’utilisation du réseau avant de voir son compte bloqué.

Contacté par VICE, le réseau Instagram n’a pas souhaité nous expliquer clairement la façon dont la société traite les comptes des travailleurs du sexe. Elle nous a envoyé des extraits des conditions d’utilisation de la plateforme, notamment sur le fait qu’elle n’accepte pas la nudité ni l’offre de services sexuels. VICE a demandé à Instagram de commenter le sujet et de regarder des comptes spécifiques de travailleurs du sexe qui ont eu des problèmes (avec les autorisations de la plateforme), mais on attend encore leur réponse.

Pendant ce temps, face aux multiples problèmes et obstacles auxquels doivent faire face les travailleurs du sexe sur Internet, une plateforme consacrée à cette industrie a vu le jour : Switter. Ce site se réclame comme étant un « espace social ouvert aux travailleurs du sexe ». Sa page d’accueil explique qu’il est né en réponse à la loi FOSTA/SESTA et au shadowbanning dont ont fait l’objet de nombreux comptes de travailleurs du sexe sur différents réseaux sociaux. Kush a dit qu’elle y avait ouvert un compte, mais qu’elle allait observer la façon dont ce nouveau site avançait au cours des prochains mois. À ses yeux, son site personnel, qui est privé et hébergé à l’étranger, « est encore l’endroit le plus sûr à l’heure actuelle ».

« Elles préfèrent nous marginaliser, nous faire taire et ne pas écouter ce qui serait sûr et raisonnable pour nous. » – Melody Kush

Tous les travailleurs du sexe qui se sont exprimés dans cet article ont souligné l’importance des réseaux sociaux dans leur travail. Et la plupart ont également déclaré qu’ils connaissaient des collègues qui avaient vécu ou traversaient les mêmes difficultés qu’eux.

« Ces plateformes doivent comprendre que, dans la mesure où elles contrôlent les médias auxquels les gens sont exposés, elles doivent se charger d’assurer et de protéger la liberté d’expression de groupes marginalisés, » soulignait Liara Roux. « Je pense que toutes les attaques subies par les travailleurs du sexe sont inconstitutionnelles. »

Lotus Lain a déclaré que, d’une certaine façon, elle s’autocensurait sur Internet dernièrement, notamment en retirant son adresse email de certaines plateformes, en n’utilisant plus Skype, et « en ne mentionnant plus rien sur Internet au sujet de quoi que ce soit qui serait offert ou à vendre. » Et que le fait de n’avoir pas eu accès à son compte Instagram pendant une longue période avait affecté ses affaires de façon négative.

« À chaque fois que l’on se sent ostracisés quelque part, cela nous force à nous enfoncer encore plus dans l’underground. Mais là, ce n’est souvent pas aussi sécurisé, et ça rend notre boulot plus difficile », explique Melody Kush. « Au lieu d’essayer de travailler avec nous et de nous aider à définir les limites qui conviendraient à toutes les parties, ces plateformes préfèrent nous marginaliser, nous faire taire et ne pas écouter ce qui serait sûr et raisonnable pour nous. C’est injuste. Vraiment injuste. »

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