Metro-Porno-Dodo : dans les coulisses de la Porn Valley
Image : Mitchelle Sunderland
cinéma X

Metro-Porno-Dodo : dans les coulisses de la Porn Valley

Uberisation, burn out et lutte des classes : « le porno est devenu une entreprise comme une autre », assure Laureen Ortiz dans un livre percutant. Extraits.
28 mars 2018, 6:00am

Les journalistes ne choisissent pas leurs sujets : ce sont eux qui vous choisissent. Laureen Ortiz le sait mieux que personne. Correspondante à Los Angeles pour Libération, elle aurait pu être abonnée aux red carpets et aux interviews de starlettes, mais le hasard l’a conduit sur le versant sombre et brûlant d’Hollywood : Porn Valley. De ses reportages sur les coulisses des tournages à ses immersions clandestines dans les réunions secrètes des parrains du X, de ses rencontres improbables et touchantes avec des hardeuses militantes et des producteurs dépressifs (ou inversement), elle a fait un livre passionnant.

Porn valley (éditions Premier Parallèle), qui sort aujourd’hui en librairie, est une plongée en apnée au cœur de la capitale mondiale du X. Dans les pas de Laureen Ortiz (ou plutôt sur la banquette arrière de sa Kia 1997 d’occas), on découvre les rouages d’une industrie en crise, qui cache ses déficits financiers et ses drames humains sous des montagnes de latex, de bling et de glamour. Extraits.

Sexus economicus

Pendant que la caméra tourne pour capter un plaisir simulé, tout le monde n’attend dans le fond qu’une chose : rentrer chez soi. Mais avant, place à la rationalité économique. Finis les excès qui font perdre du temps ; pour faire face à la déferlante de contenus gratuits sur Internet, l’équipe se doit d’investir tous les fronts, selon une division du travail bien organisée. Chacun est là pour maximiser ses gains, optimiser ses coûts, comme on l’enseigne dans les écoles de commerce.

Pendant qu’Adam filme en tournant autour des acteurs qui s’agitent sur un gros pouf en velours rouge, Sandy est branchée sur son ordinateur où elle montre et raconte le tournage en direct à ses abonnés. Anthony, lui, prend des images de « coulisses » pour en tirer de petits clips à diffuser sur PornHub ; dans le même temps, il nourrit un compte sur Snapchat, le réseau préféré des ados. Il a l’habitude de jouer au chat et à la souris avec ce dernier. « Quand ils nous ferment un compte, on en rouvre un autre, etc. »

En temps normal, Anthony aurait loué le studio à Adam, mais ils se sont mis d’accord sur un échange de bons procédés : Adam ne paye pas de location, moyennant quoi Anthony et Sandy peuvent exploiter ses vidéos de leur côté. Adam fait ainsi partie du réseau de partenaires d’Anthony, qui en compte une petite dizaine, chacun ayant sa chaîne sur PornHub. Si j’ai bien compris les explications d’Anthony, la rémunération des acteurs consisterait dans ce cas en un simple troc de contenus, non en un paiement financier. Le contenu ainsi partagé peut être librement monétarisé par chacun d’entre eux.

Tandis que les bruits s’intensifient dans le fond du studio, je me concentre sur le petit chien de Sandy qui se dandine autour de moi, une espèce de caniche blanc minuscule respirant l’innocence. J’imagine que lui aussi ne comprend pas tout ce qui se passe ici. À ses yeux, une scène de sodomie est sans doute une bagatelle. Pour moi, c’est plus difficile, comme ça, en direct. Les gouttes de transpiration se transforment en sueur froide. Je reste planquée derrière une cloison, assise sur le canapé.

Une lutte des classes classée X

Or, dans la famille Spiegler, ces incidents ne se produisent pas. L’agent veille au grain. À condition de supporter tout ça, il n’existe pas, selon lui, de meilleur filon pour les femmes pour gagner autant d’argent qu’un médecin ou un avocat quand on n’a guère de perspectives pour prétendre au statut de ces professions. L’idée a de quoi choquer, mais elle n’est pas totalement dénuée de fondement, dès lors que la réussite se mesure au capital économique. Quand des individus socialement condamnés à des tâches subalternes, pour de maigres salaires, voient briller à côté de chez eux ou à la télé l’argent, la gloire et la beauté de ce système hollywoodien tant célébré, le porno offre un espoir de renverser la donne. Pour Angela, comme d’autres, il donne le sentiment d’être « traitée comme une reine, une princesse » (à supposer que mener la vie d’une reine ou d’une princesse soit la panacée).

C’est par ailleurs un business où elles peuvent gagner davantage que leurs partenaires masculins, et donc avoir l’impression de subir moins de discriminations, fait valoir la trentenaire. En réalité, ce sont les patrons des plateformes de contenus, les producteurs et les agents qui détiennent le nerf de la guerre. Eux sont là pour durer, contrairement à celles qui finiront au rebut avant leur première ride. Le porno sert d’ascenseur social – retour inclus. Faut-il dès lors se donner corps et âme pour échapper à un destin apparemment inéluctable ? Spiegler a tranché. « Dans tout commerce, on exploite les gens. Le business n’a pas de cœur, et le porno, c’est un business. »

Le blues du hardeur en fin de carrière

Occupant le haut du podium avec 3 094 titres à son actif, Tom Byron l’a joué écoresponsable avant l’heure : il fut labellisé un temps 100 % capote. Thomas Taliaferro de son vrai nom, né au Texas dans une famille d’origine italienne en 1961, Byron a gagné beaucoup d’argent, mais aussi ingurgité beaucoup de coke et de crystal meth – « pas avant de jouer : le viagra de l’époque, c’était le cannabis », raconte-t-il dans une interview diffusée sur le site de The Rialto Report en mars 2017. Surtout, il n’ignore pas ses confrères morts du sida. Sur cette liste figurent John Holmes, décédé en 1988, qui inspirera le personnage principal de Boogie Nights, épopée sur le porno des années 1980 dans la Vallée, ou encore Althea Flynt, femme de Larry Flynt, morte l’année précédente et elle aussi immortalisée à Hollywood dans le film Larry Flynt.

Avec sa gueule de post-adolescent innocent et sa coupe de crooner, Byron évoque, lui aussi, l’antihéros de Boogie Nights. Mais il n’a pas eu envie de finir aussi mal que son collègue. Finalement, devant l’impopularité de sa nouvelle lubie auprès de ses pairs, il a vite laissé tomber, avant d’entamer une descente aux enfers au sein de la société de gonzo ultra-violent Extreme Associates. Aujourd’hui, tombé au plus bas de la galère financière, il n’a plus rien à cirer de la politique, confesse-t-il. Trois décennies de travail dans le porno pour devenir l’acteur le plus prolifique et, à 56 ans, n’avoir plus rien.

Durant la période électorale, Tom Byron est devenu chauffeur Uber. « Sept jours sur sept, huit à dix heures par jour », détaille-t-il au Rialto Report. « Je gagne assez pour payer mon loyer d’un appartement à Glendale, mais c’est dur. » Les frais d’essence et de location de voiture sont à sa charge, explique-t-il, donc même en travaillant plus de soixante heures par semaine, il gagne très peu. Après l’émission, des fans et des auditeurs pris de pitié versent 5 800 dollars dans une collecte de fonds improvisée pour l’acteur déchu. De quoi l’aider à acquérir un véhicule pour conduire la jeunesse insouciante de L.A., dont il a jadis fait partie.

Couverture du livre

Porn Valley, de Laureen Ortiz, aux éditions premier parallèle