La politique migratoire de Trump effraye les victimes du trafic d’êtres humains

Les victimes de trafic d'être humains osent de moins en moins faire une demande d'asile aux États-Unis.

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13 juin 2017, 2:40pm

Il y a huit ans, Enrico Jose (son nom a été changé à sa demande) quittait les Philippines pour les États-Unis, un visa pour « travailleur saisonnier » en poche. L'agence d'emploi privée lui avait alors promis un logement gratuit, des transports gratuits, et des heures supplémentaires rémunérées. Mais une fois arrivé à Tampa en Floride, Enrico Jose s'est aperçu qu'il devait payer un loyer à son employeur, partager son lit avec trois autres personnes, et qu'il ne travaillait pas assez d'heures pour couvrir ses dépenses.

Enrico Jose, 35 ans, est maintenant une victime du trafic d'êtres humains et donc éligible pour un visa « U ». Ce visa donne temporairement un statut légal aux étrangers en situation irrégulière qui ont été victimes de violences physiques ou psychologiques « substantielles ». Mais en février dernier, l'administration Trump a promis la mise en place de mesures sévères contre l'immigration. Le Département de la Sécurité intérieure a publié une série de mémos qui donnent au gouvernement beaucoup plus de pouvoirs en matière de détention et de renvois de migrants, y compris ceux qui ont postulé pour des visas « de protection ».

Enrico Jose et 92 585 autres rescapés du trafic d'êtres humains, de violence familiale, et de crimes similaires, en attente d'une décision concernant leurs demandes de visa, se retrouvent aujourd'hui menacés de renvoi imminent. De nombreux migrants sont aussi en train d'annuler leurs demandes de « visa de protection » ou bien décident de ne pas en faire du tout.

Le Congrès a créé les visas T et U (pour protéger les rescapés du trafic d'êtres humains et d'autres crimes) en l'an 2000 afin de faciliter une coopération avec les responsables des forces de l'ordre qui poursuivent les criminels. Les demandeurs doivent prouver qu'ils sont victimes d'abus « sévères » afin d'obtenir leurs visas. Les demandes de visas T sont habituellement traitées en huit ou neuf mois, mais celles de visas U ne sont parfois examinées qu'après deux ou trois ans d'attente. En revanche, la norme concernant les preuves, plus basse pour les visas U, en fait pour beaucoup une option plus attrayante.

D'après les données les plus récentes des services de l'immigration, le nombre de demandes de visas U a diminué de 269 demandes durant le premier quart de l'année fiscale 2017 (d'octobre à décembre 2016) par rapport à 2015. Et cela, seulement un mois après les premiers jours de Trump à la Maison blanche. L'agence a aussi approuvé seulement 3 021 visas U, contre 9 996 sur la même période l'année précédente.

Le Département de la Sécurité intérieure n'a pas souhaité faire de remarque sur ce changement de politique ou sur son impact sur les victimes de maltraitance.

D'après une enquête publiée par l'Asian Pacific Institute on Gender-Based Violence en mai, 43 pour cent des associations qui offrent une aide juridique aux rescapés du trafic d'êtres humains et de violences familiales ont vu certains de leurs clients annuler leur demande de visa T ou U depuis le 20 janvier. Si le Département de la Sécurité intérieure a commencé à adopter une politique agressive seulement en février dernier, beaucoup de migrants s'inquiétaient déjà de la façon dont Trump avait parlé d'eux pendant sa campagne. Karen Ramos, la responsable des formations chez Polaris, le numéro vert pour les victimes de trafic d'êtres humains, a dit aussi avoir entendu parler de clients ayant interrompu leurs demandes ou bien décidé de ne pas postuler du tout.

La baisse des demandes de visas U reflète peut-être des changements dans la manière dont les juristes les traitent. Avant la publication du mémorandum du Département de la Sécurité intérieure, les juristes n'avaient qu'à repérer les points forts du dossier d'un client. Mais à cause du risque lié à la soumission d'une demande, ils sont maintenant beaucoup plus prudents lorsqu'ils conseillent à leurs clients de faire une demande de visa U, conseillant même à certains de ne pas postuler du tout.

« Nous avons plusieurs fois conseillé à des clients de ne pas soumettre leur demande ou bien ils ont eux-mêmes décidé de ne pas postuler en se basant sur les informations que nous leur avions fournies, » dit Lam Nguyen Ho, le directeur général et fondateur de la Community Activism Law Alliance de Chicago, une association à but non lucratif qui fournit une aide juridique gratuite aux migrants. « Cela n'aurait pas été le cas avant le 20 janvier. »

L'augmentation des risques a poussé certains juristes à privilégier les visas T, même s'il est plus difficile de prouver son admissibilité pour un visa T que pour un visa U. Les visas T sont traités plus rapidement et les juristes ont peur que, dans deux ou trois ans, de nouvelles lois sur l'immigration rendent certaines demandes de visa U irrecevables avant même qu'elles ne soient examinées.

« J'accepte aujourd'hui des [dossiers de] visa T car je sais qu'ils seront traités plus rapidement que des visas U, qui pourraient eux prendre bien plus longtemps, » dit Lynette Parker, une professeure adjointe de clinique au Katharine and George Alexander Community Law Center de San Diego.

Enrico Jose a d'abord postulé pour un visa T, mais les services de l'immigration américains ont rejeté sa demande en disant qu'il n'avait pas fourni assez de documents. Puis, prêt à tout pour obtenir un statut légal temporaire, Enrico Jose a suivi les conseils d'un juriste bénévole d'un organisme de défense des droits et soumis en 2015 une demande de visa U.

Mais les défenseurs et avocats s'inquiètent davantage de perdre de futurs clients (qui auraient peur de demander de l'aide) que leurs clients actuels. De nombreux rescapés du trafic d'êtres humains en manque de ressources financières et de soutien familial sont d'abord identifiés comme ayant été victimes de crimes familiaux ou d'agressions sexuelles et ne parlent de trafic qu'après avoir été questionnés.

Charlie Beck, le chef de la police de Los Angeles, a dit en mars que les signalements déposés par la communauté latino-américaine locale concernant des agressions sexuelles avaient diminué de 25 pour cent depuis le début de l'année 2017, par rapport à la même période en 2016. Le Département de Police de Houston a aussi relevé une baisse de 42 pour cent des cas de viols et des autres crimes signalés par la population hispanique.

Pour pouvoir déposer une demande de visa U, les rescapés ont besoin qu'un agent de police signe un formulaire de « Certification of Victim Helpfulness », ou I-918B, qui confirme le crime et la coopération avec les forces de l'ordre. Sans déclarer les crimes, les demandeurs risquent de ne pas pouvoir obtenir ce formulaire. Pendant l'ère Obama, les services de l'immigration ne poursuivaient pas les procédures de renvoi contre les témoins de crimes, y compris les demandeurs de visas U et T.

L'Asian Women's Home, un prestataire de service pour les victimes de trafic et de violences familiales basées à San Francisco, et le programme d'agressions sexuelles de Mujeres Latina En Accion basé à Chicago, ont constaté une baisse de presque 50 et 70 pour cent du nombre d'appels sur leurs hotlines, par rapport aux moyennes des années précédentes.

« En raison de ces baisses, nous pouvons aussi affirmer que moins de migrants victimes du trafic d'êtres humains cherchent de l'aide » qui pourrait leur permettre de faire une demande de visa T ou U, dit Perla Flores, la directrice des programmes de violences familiales, agressions sexuelles et trafic d'êtres humains chez Community Solutions, une agence à but non lucratif agissant dans les comtés de Santa Clara et San Benito en Californie. Son organisme a aussi constaté une baisse des appels depuis que Trump est entré en fonction.

En avril, le Département du Travail a reçu les informations démontrant les violences subies par Enrico Jose. Aujourd'hui, sa demande a été transmise aux services de l'immigration afin d'être examinée une dernière fois. Cependant, les juristes lui ont expliqué que cette étape pourrait durer encore trois ou quatre ans. En attendant, Enrico Jose s'inquiète dès qu'il voit un agent des forces de l'ordre.

« Je dois être fort avec mon dossier, car je dois croire qu'il est possible que je franchisse tous ces obstacles, » dit Enrico Jose. « Je n'ai pas d'autres options. »


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