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FRANCE

Pourquoi les noms des nouveaux partis politiques sont-ils si fumeux ?

À l'heure d'une recomposition politique majeure, le clivage gauche-droite s'effrite et les partis s'effondrent au profit de « mouvements » plus ou moins informes.

par Bartolomé Simon
23 Mai 2017, 3:45pm

À l'heure d'une recomposition politique majeure, le clivage gauche-droite s'effrite et les partis s'effondrent au profit de « mouvements » plus ou moins informes. Oubliés, les classiques « Parti socialiste » et « Union pour un Mouvement Populaire ». Les dénominations plus floues « En Marche ! », « Dès demain » ou encore « La France Insoumise » sont désormais la norme, et trahissent les orientations du jeu politique actuel. Dans un récent sondage du Cevipof, 11 pour cent seulement des personnes interrogées déclaraient avoir confiance dans les partis politiques. D'où la volonté de se départir de l'image poussiéreuse de ces organisations politiques.

« La dénomination qui réfère à la structure a tendance à disparaître, laissant place à une expression emblématique comme En marche !, Dès demain, Les Républicains, Les Verts... ou naguère Force démocrate ou Radical ! », analyse Paul Bacot, auteur de l'ouvrage Les mots des élections. Dans les noms, le mot « parti » a quasiment disparu. Rien de très nouveau à droite, selon le chercheur : « Si "parti" renvoie étymologiquement à la division, à la partition, et si "front" évoque l'opposition, les mots comme "rassemblement", "union", "mouvement" feignent de croire à une possible unanimité, à une possible unité. La droite, qui refusait la lutte des classes tandis que la gauche la prônait, et qui était souvent inspirée par l'idéologie catholique refusant la conflictualité, a donc le plus souvent préféré les mots du second groupe à ceux du premier. Aujourd'hui, pour faire moderne et pour éviter d'être trop clivant, on aura tendance à laisser le mot parti de côté. »

Des partis « attrape-tout »

Ces nouveaux partis entendent piocher des électeurs de tous bords. Leurs noms le symbolisent parfaitement. Mais « En Marche ! », « Dès demain » ou encore la « France Insoumise » ne sont pas les seuls à surfer sur cette tendance en Europe. « On le voit avec le mouvement "Podemos" en Espagne : le parti, vu comme monolithique, disparaît au profit d'un mouvement », explique Olivier Bertrand, historien de la langue et enseignant à l'École Polytechnique et l'Université de Cergy-Pontoise. « Cela se ressent dans le nom-même de ces nouvelles formations : il y a la volonté d'abandonner la statique pour proposer à l'électeur un projet "mouvant", tourné vers l'avenir. »

Au risque de ne plus vraiment cerner les idées défendues par le parti ? « Ces noms-slogans ne nous disent pas grand-chose sur l'orientation ni sur l'objectif de ceux qui se regroupent derrière, » admet volontiers Paul Bacot. « Si cette façon de baptiser les organisations politiques se généralise, c'est probablement l'effet d'un effacement des clivages et l'aboutissement de l'évolution vers des partis "attrape-tout" ».

« Je suis "En Marche !", "D'accord, mais tu viens d'où ?" »

De tous les mouvements émergents, « En Marche ! » représente peut-être le mieux cette tendance au flou sémantique. « Dans "En Marche !" , il y a l'idée de la troncation, et de la mise à disposition d'une formule à compléter par chacun : "Nous sommes En Marche", "La France est En Marche", voire "Imaginez-ce-que-vous-voulez-avant-le En Marche" », analyse Olivier Bertrand. Mais dans le paysage politique français, les noms Parti socialiste, UMP ou RPR renvoient à une histoire que ne possède pas « En Marche ! ». « Quand on dit "Je suis au Parti socialiste", il y a des valeurs immédiates qui viennent en tête », poursuit le chercheur. « Mais quand quelqu'un dit "Je suis En Marche !", on a envie de répondre : "D'accord, mais tu viens d'où ?" ».

En se renommant de « En Marche ! » à « La République en Marche », le mouvement marque le passage d'une entité provisoire à une structure pérenne. « Un parti, même si son nom ne le dit pas », précise Paul Bacot. Le mot "République" pourrait apparaître comme un doublon de "Les Républicains". Olivier Bertrand y voit même un appel du pied au parti de droite. Mais pense surtout que le changement de nom apporte plus de stabilité au parti dans l'imaginaire collectif : « "En Marche !", c'était un slogan pour attirer. "La République En Marche", c'est une forme de compromis : ce n'est plus le parti monolithique, mais ça ne part pas dans tous les sens non plus. »

Les maux de la politique

Ce changement sémantique s'inscrit dans une tendance politique plus globale : la hantise des formulations « choquantes ». À force de décrypter leurs éléments de langage, Olivier Bertrand les remarque tous les jours dans le discours des politiques. « Ils ne disent pas "Quand j'aurais le pouvoir" mais "Quand nous serons en responsabilité". Ou, au lieu de "Vous mentez, Monsieur", on préférera "Vous dites une contre-vérité". Lorsque Najat Vallaud-Belkacem recadre Vanessa Burgraff [dans l'émission On n'est pas couché, diffusée sur France 2 le 20 mai], elle ne lui dit pas "Vous êtes en train de mentir », mais "Ce que vous racontez, c'est une fake news". C'est plus doux et ça instaure une distance. La ministre a beau être jeune, elle use de vieilles ficelles politiques... »

À la fin de la campagne, une autre scène a frappé le chercheur. « Le soir du premier tour, les représentants de la "France Insoumise" étaient sur deux plateaux différents », se souvient-il. « À l'annonce des résultats, ils ont répété tous en boucle, comme s'ils avaient reçu une consigne, "Attendons 22 heures, histoire d'être sûrs." Même ceux qui se veulent du renouveau suivent encore les codes classiques de la politique ».

Les noms de parti ne sont pas les seuls à changer. Dans le lexique politique, le sens des mots a été maintes fois détourné. « Il est intéressant d'étudier le terme "démocratie" », note Olivier Bertrand. « Les générations plus anciennes d'hommes politiques utilisent le mot "démocratie" au sens propre : le pouvoir par le peuple. Mais aujourd'hui, "démocratie" veut plus ou moins dire 'liberté'. En 2002, lorsque les gens sont sortis manifester contre Le Pen au second tour de la présidentielle, ils criaient : "C'est une atteinte à la démocratie !". Alors même que c'était le peuple qui venait de mettre Le Pen au second tour par le vote ! » Tout le paradoxe de la sémantique : peut-être que demain « En Marche ! » deviendra le symbole de l'immobilisme.


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