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Culture

Jonah Hill a réalisé un film sur le skate qui respecte enfin le skate

Et c'est assez rare pour être souligné.

par Jonathan Smith
02 Mai 2019, 7:20am

Images : Mid90s

Dans Mid90s de Jonah Hill, Stevie (Sunny Suljic), un jeune skateur dont la vie familiale est difficile, reçoit les précieux conseils d’un skateur plus âgé après s’être disputé avec sa mère. Ray (Na-kel Smith), le skateur plus âgé en question, lui raconte que son frère cadet est décédé tragiquement. À cause de ça, il avait du mal à sortir de son lit, et encore moins à faire du skate, jusqu'à ce que l'un de ses amis « le tire littéralement du lit et le force à faire du skate ». Ray comprend à quel point Stevie a besoin de sortir de cette spirale dépressive et il l’y entraîne tant bien que mal.

En surface, Mid90s opère comme l’instantané d’un enfant pris au piège dans un environnement familial difficile et parfois violent, qu’il tente désespérément de fuir. Enfant extrêmement silencieux et apparemment solitaire, Stevie est accepté par un groupe dans un skate shop de Los Angeles appelé Motor Avenue. Ray, Fuckshit, Fourth Grade et Ruben l'accueillent au sein de leur team, l'aidant autant dans la vie que pour le skate. C’est un voyage à travers les angoisses des adolescents (et des pré-adolescents) et un regard qui nous éclaire sur la façon dont les enfants se découvrent par l’intermédiaire de leurs amis. Ce qui est remarquable dans Mid90s, c’est cependant sa capacité à brosser un portrait de ce que le skateboard signifie pour ses participants les plus fervents et de l’influence qu’il exerce sur eux. Dans le cas de Ray, il l'a aidé à se sortir de la dépression suite au décès de son frère, et dans celui de Stevie, ça lui permettait de trouver une tribu de personnes qui l’acceptaient et qui lui permettaient de fuir sa vie familiale troublée.

Il est difficile de faire comprendre tout ce que le skateboard représente pour ceux qui l’aiment sans utiliser d’allégories religieuses. Lorsque la plupart des films le tentent, ils échouent lamentablement; ils tombent carrément dans des clichés surjoués pour toutes les personnes qui sont baignées dans la culture. Selon moi, Mid90s est le premier film grand public qui arrive à vraiment capturer ce que l’on ressent quand on réussit son premier ollie. Ou alors, la foule d'émotions qui vous traversent quand vous vous retrouvez à courir à toute vitesse, le cœur battant, pour échapper aux flics à la fin de votre session dans la cour d’une école abandonnée.

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The Motor Avenue crew

Le défi de représenter avec précision ces sentiments sur grand écran - et le risque que des skateurs le critiquent brutalement s'il les prenait pour des imbéciles - n'est pas passé par-dessus la tête de Hill, qui a grandi à Los Angeles. « C'était des trucs genre 'Oh, le mec de Superbad va faire un film sur le skateboard, ça va être de la merde' », m'a-t-il dit aux bureaux de l'A24 la semaine dernière. « Personne ne se rendait compte à quel point tout ça avait eu un réel impact sur ma vie, sauf si vous êtes Spike Jonze et une poignée d'autres personnes. Je ne me suis jamais placé comme représentant de la culture skate; ce n'était pas mon job. »

Il avait raison d'être anxieux. Les skaters sont très sensibles quant à la manière dont ils apparaissent dans les films, grâce à des décennies de représentations qui rabaissent le skateboard et les skateurs en stéréotypes ridicules. « La projection la plus effrayante était celle de Thrasher », a déclaré Hill à propos de la première à Los Angeles réalisée en partenariat avec le magazine. « Au début, c’était difficile parce que le skateur professionnel Jason Dilland et le cinéaste skate extraordinaire Bill Strobeck, qui sont mes amis, étaient ceux qui critiquaient le plus le film. Et c’est tout à fait acceptable, mais ça a aussi été génial d’avoir leur soutien et de montrer le film au public. C’est un truc à la Field of Dreams. »

Mid90s a été comparé à Kids, et s’il est facile de comprendre pourquoi (les deux films parlent de skateurs ayant une vie difficile, tentant de trouver leur place dans le monde), les personnages du film de Larry Clark étaient des aventuriers férus de fête qui adoraient skater. Pour les enfants dans le film de Hill, le skateboard est leur raison d'être, une obsession totale qui engloutit tout le reste et sert de support pour tout ce qui ne va pas dans leur vie. « Vous savez, ce film traite en grande partie de la capacité de ces enfants à s'exprimer », a déclaré Hill. « Ils ne peuvent pas parler de leurs sentiments... et le skate devient donc leur exutoire. »

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Stevie and Ray

Une chose à savoir à propos des skaters des années 90 - et en réalité des enfants des années 90 en général - est qu’ils utilisaient beaucoup de langage homophobe. Il a été montré dans Kids, mis en évidence dans la scène où Casper et Telly et leurs amis crient des insultes à l’encontre de deux hommes homosexuels marchant à travers le parc. Le dialogue dans Mid90s n'essaye pas d'enterrer cette histoire et, par conséquent, les conversations entre les enfants peuvent sembler discordantes en 2019. Des injures gays sont lancées à tort et à travers dans le skateshop Motor Avenue. À un moment donné, on dit même à Stevie que dire « merci » est gay. (Il l’intériorise et s'en inquiète jusqu'à ce que Ray lui donne un skateboard et le rassure, en lui disant que « merci », ce n'est pas gay, c'est juste poli.)

« J'ai fait le choix de montrer l'homophobie et la misogynie qui régnaient dans ce monde, de façon aussi réaliste que lorsque j'ai grandi, comme un véritable miroir, a déclaré Hill, parce que je pensais que c'était beaucoup plus respectueux que de changer l'histoire. » La décision de représenter cette culture avec tous ses défauts a été discutée avec son producteur, Scott Rudin. À un moment donné, Hill avait envisagé de rajouter une scène où l'un des personnages critique le language de ses amis. « Et Scott Rudin m'a dit que c'était super offensant. Il m'a demandé si j'avais fait ça aussi. Je lui ai répondu que non. « Alors, c'est vraiment offensant », m'a-t-il dit. Mais pour moi, il est toujours important de dire et montrer les choses le plus véridiquement possible, même si c’est moche. »

« Si je me casse la figure avec ce projet, j’aurai quand même réalisé le genre de film dont je serai fier dans 20 ans. » - Jonah Hill

Le skateboard s'est longtemps placé comme étant une communauté inclusive et progressiste. Et bien que cela soit vrai à certains égards, il s’agit toujours d’une industrie dominée par des hommes blancs cis avec une vision du monde fermée. Lorsque Brian Anderson a fait son coming out dans un documentaire de VICE Sports en 2016, il est devenu le premier skateur ouvertement homosexuel. Dans le documentaire, il a mentionné qu'il craignait que le fait de faire son coming out puisse nuire à sa carrière. Si les dialogues de Mid90s sont un retour à une autre époque, ils rappellent également que cette industrie et cette culture qui se veulent artistiques et avant-gardistes ont encore beaucoup de chemin à faire.

À la fin du film, Fourth Grade, le vidéaste de l’équipe connecte son appareil photo à une télé pour montrer à ses amis ce sur quoi il travaille. Le film de Fourth Grade occupe l’écran à la fin du générique, et on vous pardonne si vous avez pensé que c’était une vidéo de skate shop des années 90. Les images des enfants qui skatent, traînent au shop et font la fête donnent une réplique parfaite de ce que chaque équipe locale de skate dans les années 90 faisait avec ses potes, sans doute Hill inclus. Plus que tout autre aspect du film, ces images me ramènent à mon enfance. De toute évidence, ce film a été mis au point par quelqu'un qui avait un amour et un respect profond pour le skateboard.

J'ai demandé à Hill comment s’était passée sa première expérience en tant que cinéaste, sur ce sujet qui lui tenait à coeur. « Je me suis inspiré de mes héros, comme Mike Nichols ou Barry Levinson, ainsi que d’autres personnes qui ont débuté dans la comédie et qui ont connu une carrière très prolifique dans le cinéma », a-t-il déclaré. « Et j'ai remarqué une chose - en repensant à tous les réalisateurs avec qui j'ai travaillé en tant qu'acteur, qui sont mes héros - vous n'avez qu'une seule chance de faire votre premier film. Et je me suis dis que si je voulais vraiment en faire ma carrière, je voulais que ce premier film soit sur un sujet qui compte pour moi, que ça me reflète vraiment. Et de cette façon, même si je me casse la figure avec ce projet, j’aurai réalisé le genre de film dont je serai fier dans 20 ans. »

Cet article a été initialement publié sur VICE UK.

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