Harcèlement sur Twitter
stalking

Dans l'enfer des victimes de stalking sur Twitter

« T’inquiète, je suis pas un pervers ! »

Cet article a initialement été publié sur Broadly.

On compte chaque année plusieurs milliers de victimes de stalking virtuel ou réel. 20% des femmes et 9% des hommes de 16 ans et plus en auraient déjà fait l’expérience au moins une fois. Pour la seule année 2017, cela fait une femme sur vingt. L’une de vos connaissances pourrait très bien faire l’objet de stalking en ce moment-même sans en avoir conscience.

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Très courant, le stalking est pourtant au coeur de nombreuses idées reçues. Les nombreux films dans lesquels les stalkeurs sont réduits à des inadaptés malsains ou des fans éconduits n’arrangent rien. Personne n’est immunisé contre le harcèlement. Et quand ça arrive, le trauma est réel. On est allé rencontrer six victimes désireuses de raconter leur expérience. Par respect pour leur vie privée, nous avons modifié certains noms.

Ellie, 20 ans

Au début, c’était une vraie relation. Une relation de conte de fées, oserais-je dire. Un vrai coup de foudre. Je sortais d’une rupture, j’étais donc assez fragile. En quelques semaines, on s’est retrouvés à sortir ensemble, il était fou de moi. Pour certains de mes amis, c’était déjà mauvais signe.

J’ai tenté de rompre à plusieurs reprises, mais il insistait : il allait changer. Je lui ai laissé une chance, puis deux, puis trois, puis j’ai décidé de couper les ponts. Il ne l’entendait pas de cette oreille. Je l’ai bloqué sur tous les réseaux, mais il n’arrêtait pas de se créer des faux profils Facebook pour m’espionner. Il a même changé de carte SIM ! Ensuite, il a commencé à m’envoyer des fleurs.

Une rose chaque matin sur mon paillasson. Intense, non ? Pour moi c’était clair : il ne sortirait jamais de ma vie. Une fois, il m’a carrément déposé un pot entier avant de me contacter via un nouveau profil Facebook : « Je t’ai envoyé un pot cette fois. C’est mieux qu’une fleur. Une fleur ça fane, alors que ce pot restera toujours auprès de toi. Et moi aussi. » Je n’ai pas arrosé son pot une seule fois et les fleurs ont toutes fané. Trop dommage.

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Le jour où il a voulu pénétrer chez moi, ç'a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il avait réussi à entrer dans l’immeuble sans le code. Quand il a cogné, j’ai tout de suite compris qui c’était. Mais je me suis raisonnée : « T’es parano ma pauvre… » Il s’est fait passer pour un livreur et il se trouve que je n’ai pas reconnu sa voix. Je me suis dit « Arrête tes conneries, tu ne peux pas avoir peur toute ta vie » et je lui ai ouvert. Surprise : c’était bien lui.

J’ai essayé de lui claquer la porte au nez, mais il avait des béquilles. Il en a glissé une dans l’interstice. Mon coloc m’est venu en aide et à nous deux, on a réussi à fermer. Comme il a compris qu’il n’entrerait jamais, il s’est barré.

J’étais prise au piège. Il me semblait increvable. Il a réessayé d’entrer une semaine plus tard, puis plus rien pendant deux mois. Un dernier message, et silence radio. Je suis plutôt chanceuse. Le harcèlement, ça ne se finit pas toujours aussi bien. Avec le recul, j’ai manqué de lucidité dès le début. Il a toujours été bizarre. Par exemple, il a tenu à me déposer à l'université à la rentrée, histoire que tout le monde sache que j’étais en couple.

Beth Rylance, 27 ans

Un beau jour, j’ai remarqué toutes les notifications Twitter. Un type que je n’avais jamais rencontré, la cinquantaine bien tassée. À chacun de mes tweets, il répondait toujours avec le même ton très familier, comme si c’était mon pote. J’ai fini par le masquer, mais la seconde d’après j’avais un DM de sa part. « Pour toi », suivi d’un lien vers un blogue. Je l’ai ouvert, pour tomber sur une lettre à mon intention. En bref : « Il faut qu’on se rencontre. Mon numéro et mon courriel ci-dessous. Je t’en prie, écris-moi. »

Mon copain m’a conseillé de le bloquer, mais à la place je l’ai suivi sans faire exprès. Après un instant de panique, j’ai fini par le bloquer. Il ne s’est pas laissé décourager : je ne pouvais rien faire sans qu’il tweete des « Waouh » ou des « Tu me manques ». Il a ensuite publié des liens vers des montages vidéos de moi. Il m’appelait « ma femme ». Glauque. Je ne savais plus quoi faire : à chaque signalement de ma part, il supprimait tous ses tweets l’air de rien.

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Photo de Studio Firma via Stocksy

Je m’imaginais tout plein de scénarios d'horreur. J’avais peur de le croiser. Mon copain m’a rassurée : « Estime-toi heureuse ! Il sait pas où t’habites, il ne risque pas de venir toquer chez toi. »

Non, aucun risque. Pourtant le cauchemar a fini par se réaliser.

Début des vacances de Noël. On sonne, je vais ouvrir et le voilà face à moi sur le palier. Je hurle avant de lui claquer la porte au nez et de monter appeler la police. J’ai trop peur qu’il s’en aille et qu’ils ne puissent pas l’arrêter. Pourtant, à leur arrivée, il est toujours là à m’attendre.

Les policiers m’expliquent les deux options : soit ils lui font signer une injonction d’éloignement, soit ils l’embarquent. Je réponds « Embarquez-le. » Normal : ça fait plusieurs jours qu’il rôde dans mon quartier, et d’après ce que j’ai compris je ne suis pas la première.

Il nie en bloc, alors c’est le procès. Cinq mois de procès. Ses avocats affirment qu’on est en couple et s’appuient sur mon follow accidentel pour le prouver. Je me retrouve donc à devoir faire un tuto Twitter devant le tribunal.

Verdict : coupable de stalking et de harcèlement, 2 ans d’injonction d’éloignement, plusieurs centaines de dollars d’amende et 36 heures de travaux d’intérêt général. Dieu merci, je n’entendrai plus jamais parler de lui. Par contre, je continuerai à flipper pendant un moment.

Aujourd’hui, je fais très attention à mon utilisation des réseaux sociaux et à ce que j’y publie. Quand je vois toutes ces stories Instagram avec les adresses des gens… Du pain béni pour les stalkeurs.

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Lucy, 29 ans

Mon ex et moi avons continué à vivre ensemble un mois après notre rupture. Il me soupçonnait de voir d’autres gars et s’est mis à fouiller mon ordi portable. À mon avis, il avait une appli spéciale : il n’arrêtait pas de faire irruption sans prévenir, ou pire, il écrivait à toutes mes connaissances, parfois de façon menaçante.

Les faux profils Facebook, il a tenté aussi. Il ajoutait tous les gens susceptibles de me fréquenter. Il écrivait aux copines de mes amis les plus proches « Ton gars te trompe ». La nuit, il fouillait dans mes messages. Une fois, je buvais un verre avec un ami et il s’est incrusté.

J’étais en pleine date un soir, et le type a reçu un message de lui. C’était très gênant. Mais ça m’a permis d’y voir plus clair dans son jeu. J’ai mis le sujet sur la table et il a tout avoué.

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J’ai donc changé tous mes mots de passe. Une fois séparés pour de bon, j’ai reçu un courriel de sécurité : quelqu’un avait tenté de se connecter à mon compte Facebook. J’ai tout de suite su que c’était lui. Il m’a demandé pardon. C’était plus fort que lui. Il m’a envoyé des fleurs au travail pour se faire pardonner. J’ai trouvé ça aussi débile qu’intrusif. Tous mes collègues m’ont demandé « C’est qui ?», et moi j’ai dû tout leur expliquer.

Désormais je fais bien plus attention à ces choses-là. Je ne laisse jamais traîner mon téléphone ou mon ordi. Il ne faut pas être trop naïf. Moi j’ai été trop naïve, et voilà le résultat.

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Ellen, 28 ans

Un type sorti de nulle part m’a envoyé un message. En gros, il m’a fait son stalking-out : il m’avait harcelée sur plusieurs sites, et même sur mon lieu de travail, pendant les six années précédentes. Son courriel : « Désolé, c’est moi qui t’aie envoyé tous ces messages coquins sur Tumblr, c’est moi qui ai appelé à ton bureau. Je te demande pardon pour t’avoir harcelée. J’ai eu un coup de foudre, et je me suis laissé submerger par mon obsession. Je t’ai manqué de respect et je le regrette. »

Moi, pendant six ans, j’avais cru à un hasard. Pour moi, le harcèlement n’était qu’un détail de la vie d’une femme, surtout à l’heure d’Internet, surtout pour une femme « publique » (je travaille à la radio). Je n’avais jamais fait le lien entre tous ces épisodes.

Pourtant ses messages étaient des plus explicites. Il me parlait de mon corps, de tout mon corps. Quand il avait appelé ma station de radio, on pouvait même l’entendre se masturber. Mais bon, comme c’était déjà arrivé à certaines collègues, je pensais que ça faisait plus ou moins partie de mon contrat d’animatrice radio.

J’ai ensuite appris qu’on avait été à la même université, même si je n’en avais pas le moindre souvenir. Après avoir lu son courriel, j’étais à la fois écoeurée et furieuse. J’avais le sentiment qu’il voulait m’embarquer dans un jeu de pouvoir louche. Comme s’il essayait de me faire réagir. Comme si ça l’excitait.

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J’en ai parlé à la police mais j’ai vite compris qu’ils avaient d’autres priorités. Je leur ai tout de même demandé d’aller cogner chez lui et de lui dire deux mots.

Depuis, je n’utilise plus du tout Internet comme avant. J’ai mis mon Instagram en mode privé jusqu’à très récemment, et je n’indique jamais ma localisation sur mes stories. Surtout, quand je me rends dans son quartier, je me garde bien de le préciser sur les réseaux sociaux.

Sabrina, 21 ans

Une nuit, quand je vivais en coloc avec trois filles au rez-de-chaussée, l’une d’entre nous s’est levée vers 3 heures pour aller aux toilettes. L’instant d’après, elle a fait irruption dans ma chambre et m’a dit qu’il y avait un type à la fenêtre de la salle de bain. Puis ç’a été au tour d’une deuxième de débarquer. Il y avait un type à la fenêtre de sa chambre.

C’était le même type, bien sûr, et il est revenu plusieurs soirs d’affilée. On a prévenu la police, mais pour eux il n’était qu’un voyeur. Un de nos voisins nous a ensuite appelées : tous les matins sur le chemin du travail, il voyait ce même gars devant chez nous, à la même heure. On se sentait de moins en moins en sécurité.

Il ne s’est pas calmé avec le temps, loin s’en faut. Au contraire, il débarquait à des heures différentes et grimpait même sur le balcon. On prévenait la police à chaque fois, mais il en profitait pour se barrer. Ça a duré des mois. On s’est mises à avoir peur de rentrer chez nous trop tard, ou même de laisser l’appartement sans surveillance. On ne pouvait pas ouvrir les fenêtres et l’été approchait. Hyper traumatisant et contraignant. Impossible de nous mettre à l’aise chez nous avec cette présence étrangère.

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Le conseil de la police ? Essayer de le prendre en photo. Hélas, il venait toujours la nuit : soit on ne voyait rien, soit le flash se reflétait dans la vitre, soit il se sauvait avant même qu’on puisse sortir nos téléphones.

L’épisode m’a tout particulièrement affectée. Je souffrais déjà de stress post-traumatique depuis l’enfance, et cet enfoiré a redoublé mes symptômes. J’ai été obligée de déménager, et même de changer de quartier.

Rosa, 25 ans

J’avais 17 ans quand tout a commencé. Je voulais être journaliste, alors je me suis créé un compte Twitter. J’avais déjà pas mal d’abonnés, dont un inconnu que j’avais suivi la première. Le gars s’est mis à répondre à la moitié de mes tweets, surtout liés à la pop-culture. Rien d’inapproprié à ce stade.

Le jour où j’ai sorti mon premier podcast, il m’a envoyé mille messages glauques en mode « Ta voix est si douce… » Mais je me suis contrôlée : le networking avant tout ! J’étais trop jeune pour voir à quel point c’était bizarre.

Et puis il est monté d’un cran. D’abord des compliments physiques aussitôt suivis de messages du genre « T’inquiète je suis pas un pervers ! » Ensuite, des questions très orientées sur ma vie sexuelle et mon entrée à l'université. Il me trouvait « sexy ». Je ne saurais dire quel a été l’élément déclencheur, mais j’ai fini par le bloquer. Sans trop m’inquiéter.

Ce n’est que plus âgée que j’ai compris. Il m’avait ajoutée sur LinkedIn, ça c’était bizarre. Et puis il avait laissé des commentaires partout sur mon blogue. Ça c’était pire. Avec le recul, c’était même assez glauque. Je n’arrête pas de me demander jusqu’où ça aurait pu aller. Je l’ai échappée belle.

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