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Le Numéro De L'autre Côté Du Miroir

Une femme d’influence

L’icône féministe Gloria Steinem ne compte 
pas arrêter son combat de sitôt.

par Zing Tsjeng
28 Juillet 2017, 4:15am

Portrait : Rebekah Campbell

Cet article est extrait du numéro « De l'autre côté du miroir ».

Au cours de ces 50 dernières années, Gloria Steinem s'est battue sans relâche pour les droits des femmes – et depuis le jour où elle a cofondé le magazine Ms., son activité de militante n'a fait que s'intensifier. En janvier dernier, Steinem a coorganisé la Marche des femmes à Washington – un mouvement qui a pris une ampleur mondiale et permis de rassembler des millions de personnes. Elle trouve aussi le temps d'être la présentatrice et la productrice exécutive de FEMMES, une émission de VICELAND qui documente les différentes manières dont les femmes du monde entier construisent notre avenir. On s'est brièvement entretenus avec elle pour discuter de son militantisme, de politique américaine et de son combat continu contre toute forme d'injustice.

VICE : Vous avez toujours écrit en dehors de vos activités militantes. Comment parvenez-vous à concilier les deux ?
Gloria Steinem : J'ai commencé par écrire, mais les sujets que j'évoquais me semblaient tellement importants qu'ils m'ont donné envie de devenir militante – je ne pouvais plus me contenter d'écrire. Mon engagement en tant que journaliste consiste à m'assurer que les faits que je relaye sont avérés. Je veux aussi que les gens qui me lisent comprennent à la fois mon expérience et mon point de vue. Si j'y parviens, c'est que j'ai réussi mon travail.

Vous avez un jour évoqué l'importance de prendre le temps d'écouter les gens. Est-ce que vous diriez que les États-Unis sont actuellement divisés en tant que pays ?
Je pense que grâce à Internet et la démocratisation des voyages, nous écoutons les autres beaucoup plus qu'auparavant. Très bientôt, les États-Unis ne seront plus un pays où la majorité de la population sera blanche. Des gens sont nés dans un système qui leur a expliqué qu'il existait une hiérarchie raciale et qu'ils y occupaient une place supérieure – et ces derniers ont été très contrariés par la présidence d'Obama, le changement de la population et l'immigration.

Avez-vous déjà réussi à convaincre un misogyne convaincu qu'il – ou elle – avait tort ?
Oui, bien sûr. Je ne leur ai jamais affirmé que j'estimais avoir raison, mais je m'assurais qu'ils lient leur sentiment d'équité à leur propre expérience. Par exemple, si une personne juive de droite comparait des préjugés antisémites à ceux qui vont à l'encontre des femmes, elle serait sans doute plus encline à revenir sur sa position.

53 % de femmes blanches ont voté pour Donald Trump. Qu'en pensez-vous ?
53 % de femmes blanches ont traditionnellement voté pour un candidat républicain, et certaines l'ont fait parce qu'elles dépendent des revenus de leur mari. Elles votent pour l'intérêt de leurs compagnons. Et ça a souvent été comme ça – depuis les débuts du mouvement dans ce pays, les Afro-Américaines sont deux fois plus enclines à se battre pour des causes féministes que les femmes blanches.

Le féminisme contemporain a été plusieurs fois critiqué en raison de pseudo-conflits internes. Qu'en pensez-vous ?
Dénoncer le racisme ne constitue pas un conflit interne – au même titre que dénoncer le sexisme. Il est nécessaire de le faire, car nous ne sommes pas éduqués de manière à comprendre l'impact du racisme institutionnel sur le long terme. Mais je suis très fière du fait que le mouvement pour le droit des femmes soit l'un des mouvements les plus inclusifs qui soient, puisque cela nous permet d'avoir ce type de discussions. Ce qui m'inquiète, c'est quand les gens s'imaginent qu'il existe une forme de « féminisme blanc ». Si c'est blanc, ce n'est tout simplement pas du féminisme – qui, par définition, doit inclure toutes les femmes.

Que pensez-vous du fait que nous devions encore nous battre pour le droit à l'avortement ?Au tout début, j'étais surprise, mais je pense que j'étais simplement naïve. Je me contentais de me dire « C'est tellement injuste – si je l'explique bien, tout le monde sera d'accord avec moi », sans prendre en compte le fait que les femmes sont opprimées parce qu'elles ont une chose que personne d'autre ne possède : un utérus. Dans le Sud de l'Afrique, des femmes Kwei et San m'ont montré les herbes qu'elles utilisaient pour avorter ou en guise de moyen de contraception. C'est naturel de contrôler son propre corps. Mais différentes formes de patriarcat continuent d'essayer de contrôler le corps des femmes.

La majorité des militantes que je connais me parlent souvent d'épuisement. Ça vous est arrivé ?
Au tout début, j'ai souvent été épuisée, en effet. Je ne comprenais pas encore le fait que cet engagement n'était pas un effort à court terme – c'était devenu toute ma vie. Une fois que j'ai intégré cette leçon, j'ai appris à me ménager, à trouver des gens pour me soutenir et à prendre le temps de m'amuser, de rire et d'avoir des aventures amoureuses tout au long de ce combat. Parfois, les moyens constituent la fin. Et si on ne prend pas le temps de s'amuser pendant cette lutte, nous n'arriverons jamais à nos fins.