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Les SMS de l’au-delà bouleversent notre rapport au deuil

Aujourd'hui, des entreprises se proposent de distribuer des messages à vos proches après votre décès. Un SMS à votre majorité, un pour votre mariage et chacun de votre anniversaire... dans ces conditions, la mort n'est plus vraiment la mort.

par Michael Waters; traduit par Fabienne Ottridge
05 Décembre 2017, 5:04pm

Image : Georgie Pauwels/Flick

En octobre, lorsque NaKina Talbert aperçoit de la fenêtre de son logement temporaire au Guatemala une éruption volcanique à moins de 150 kilomètres de chez elle, son premier instinct est de prendre une photo. Elle tagge alors l’image "C’est plutôt loin, mais ça fait le bruit d’un canon !" avec une flèche pointant vers le volcan.

Talbert, une peintre et ancienne chef de projet de 58 ans de Dallas au Texas, se connecte alors sur son compte SafeBeyond, une "plateforme d’héritage numérique". Elle télécharge l'image sur son "coffre-fort", un cache de photos, vidéos, messages audio et lettres qu’elle a prévu d’envoyer en plusieurs fois à différents membres de sa famille après sa mort. Il y a le message pour les 21 ans de sa petite-fille (qui en a aujourd’hui 14), la vidéo pour le premier Noël que son fils de 37 ans passera sans elle, des lettres pour ses futurs petits-enfants potentiels et une flopée d’enregistrements pris au cours de l’année lors des voyages prélevés de sa bucket list.

Le voyage de Talbert au Guatemala est le septième de ce genre, bien qu’elle ne sache pas combien elle pourra encore en faire. Selon ses docteurs, elle n’est même pas censée être encore en vie.

En 2014, Talbert apprend qu’elle est atteinte de paralysie supranucléaire progressive (PSP), une affection neurodégénérative avec des symptômes similaires à la maladie de Parkinson. Elle commence déjà à se préparer aux symptômes et à l'issue de la maladie. Elle sait déjà qu’elle veut laisser des enregistrements sonores à ses enfants et à ses petits-enfants ; lorsque son père est décédé il y a quarante ans, sa voix est la première chose qu’elle a oublié. "Je vois encore son visage comme si c’était hier," me dit-elle. "Mais je ne me souviens presque plus de sa voix."

Elle tombe sur SafeBeyond environ un an après le diagnostic. C’est un des nombreux services en pleine croissance, comme DeadSocial et GoneNotGone, permettant d’envoyer des messages vidéos, audios et écrits à ses proches, à des moments définis à l'avance. Les utilisateurs de ces services peuvent vraisemblablement programmer l’envoi posthume de vidéos d'anniversaire annuelles à leur famille, ou rédiger des messages, comme l’a fait Talbert, à distribuer à la descendance qu’ils ne rencontreront jamais.

La plupart de ces services nécessitent un abonnement payant ou l’achat forfaitaire d’espace numérique. Le fondateur de DeadSocial, l'une des principales entreprises d’héritage numérique, se targue de compter actuellement 12000 utilisateurs de son site web. Le nombre de personnes inscrites sur la totalité de ces sites reste cependant à déterminer.

Talbert, quant à elle, met également SafeBeyond à profit pour l’aider à organiser ses funérailles pour lesquelles elle a beaucoup d’exigences. L'une de ces exigences est que toute la famille porte du tie and dye, explique-t-elle, car elle affectionne l’idée qu'un jour, quelqu’un passe devant un groupe de personnes endeuillées, en larmes, et "déduise qu’ils se sont tous fait virer de Joe’s Crab Shack" (ndr : un restaurant de fruits de mer où l'uniforme des serveurs est un tee-shirt tie and dye). Son plus grand espoir est qu’une fois partie, SafeBeyond aide sa famille pendant le deuil. Elle a prévu que des messages soient envoyés la première année suivant son décès, dont un que son fils recevra le jour après sa mort. Pour Talbert, ces messages sont une main tendue et un soutien pour ses proches depuis l’au-delà.

Mais si nous pouvons maintenant recevoir des messages numériques directs de nos proches défunts, cela aura-t-il un effet sur notre approche du deuil ?

Image : NaKina Talbert

En fait, on se confronte seulement à une nouvelle approche d'une question déjà ancienne : comment la technologie détermine-t-elle notre relation à la mort ? De nouveaux chercheurs dans ce domaine consacrent désormais leur temps à étudier cette question. Des recherches préliminaires suggèrent qu’une communication posthume continue pourrait avoir une influence positive sur les destinataires faisant face au deuil.

Debra Bassett, doctorante à l’Université de Warwick, étudie les effets de la mort à l'âge numérique. Elle estime que les messages posthumes peuvent aider les destinataires à s'engager dans le processus de deuil quand ils en ont besoin. "La plupart des gens sur lesquels j'ai mené des études ont trouvé là une forme de réconfort", affirme Bassett.

La réponse dépend cependant des circonstances. Dans "L’ombre des morts : Les réseaux sociaux et l’évolution de nos relations avec les défunts,” une étude publiée en début d’année, Bassett s’entretient avec des personnes qui ont réexaminé les communications numériques de leurs proches décédés. Elle a découvert que, si relire des emails et sms a aidé de nombreuses personnes à faire leur deuil, écouter des enregistrements audio de leur voix a eu des effets plus incertains. Selon l’étude, un certain nombre de participants a estimé qu’ "ils avaient passé un moment très éprouvant" lors de l'écoute des messages audio, et qu’ils ne le faisaient qu'après y avoir bien réfléchi, dans des moments spécifiques, et de manière occasionnelle.

Pour beaucoup – indépendamment du mode de communication – recevoir des messages posthumes ressemble à un piège.

Lori Earl, dont la fille Esther est décédée d’un cancer à 16 ans, a été stupéfaite de recevoir un message d’Esther environ trois mois après sa mort. Earl était dans une réunion quand son mari lui a envoyé un sms disant : "N’ouvre pas tes mails avant la fin de ta réunion". Elle a très vite compris pourquoi.

Quelques années plus tôt, Esther s’était auto-adressé un message pour plus tard. "Futur moi", écrit-elle, "j’espère que tu vas mieux que mon moi actuel." Ses parents n’avaient pas eu connaissance de la lettre, qui avait été envoyée par le service FutureMe, jusqu’à ce qu’elle arrive sur leur boite mail.

Peu après, un tweet est apparu sur la timeline d’Esther: “Aujourd’hui, on est le vendredi 14 janvier de l’année 2010. Juste pour dire : j’espère vraiment être encore en vie quand vous lirez ce message. B).” Le tweet est apparu en février 2011, plus de six mois après la mort d’Esther. Personne n’est certain du service utilisé pour envoyer ce message.

Au début, sa mère est bouleversée. Lire des messages de sa fille défunte ravive son deuil de plus belle. "Quand ces émotions et ces souvenirs se manifestent, c’est un peu comme perdre quelqu’un pour la seconde fois", explique Earl.

Ce tweet évoque des souvenirs extrêmement douloureux. Mais finalement, les Earl ont trouvé une source de réconfort dans la lettre posthume d’Esther. Même aujourd’hui, Earl affirme qu’elle y revient régulièrement. "Nous la lisons souvent, car elle nous ramène à qui était Esther, et ce qu’elle espérait."

Earl, qui a depuis immortalisé la vie d’Esther dans le bestseller Cette étoile ne s’éteindra pas, compare ces messages numériques posthumes au fait d'appuyer sur une dent sur le point de tomber : ça fait mal, "mais on ne peut pas s'en empêcher." La souffrance est, pour elle, préférable à l'indifférence. Et "bien qu’une lettre puisse faire beaucoup de mal," ajoute Earl, "elle apporte aussi une forme d'apaisement."

"Ce sera la dernière chose que j'ai de lui et ce sera très très dur. Mais au moins, j’aurai quelque chose de nouveau, des années après sa mort."

Peter Barrett, fondateur de GoneNotGone, affirme vouloir éviter de prendre les destinataires de communications posthumes par surprise. Ces derniers doivent donner leur accord pour recevoir les messages laissés via le service, note Barrett. Ils reçoivent un email avec un identifiant GoneNotGone et peuvent désactiver le service à n’importe quel moment, s’ils sont mal à l’aise.

Barrett pense que les entreprises comme la sienne aident vraiment les personnes à affronter le deuil. "Si vous savez que vous recevrez le message d'un être cher à chacun de vos anniversaires, vous l’attendrez avec impatience," dit-il. "La personne reste dans votre vie malgré son absence physique."

Emma Rose, une étudiante de 19 ans, est plutôt d’accord. L’oncle d’Emma est décédé d’un cancer du cerveau après trois ans de traitement, alors qu’elle avait 12 ans. Aujourd’hui, elle se souvient de lui comme d’un fin connaisseur de tatouages Cookie Monster, un fan de Say Yes to the Dress (NDT : équivalent US de « La robe de ma vie ») qui gâtait ses nièces en les emmenant en vacances à Disney World.

Rose, enfant, et son oncle. Image : Emma Rose

Rose explique qu’avant son décès, il écrivait des lettres manuscrites à envoyer à elle et à sa sœur à différentes étapes de leur vie : une pour les jours suivant sa mort, une autre pour le service funèbre un mois plus tard, et une troisième à ouvrir le jour de leurs mariages respectifs. Rose n’a pas encore lu la troisième.

"Faire le deuil de quelqu’un emporté par le cancer donne toujours l’impression qu’on t’a volé quelque chose," me dit-elle. "Il n’y a pas eu une seule période de vacances ou un anniversaire où je ne me suis pas dit ‘Il devrait être là.’ Je sais que le jour de mon mariage, ce n’est pas ce que je ressentirai," ajoute-t-elle, "parce qu’une partie de lui sera là, et ça c’est incroyable."

Rose trouve tellement de réconfort dans l’idée de cette ultime lettre de son oncle que, quelque part, ça l’angoisse. "Ce sera la dernière chose que j’ai de lui, et ce sera très très dur,’" dit-elle. "Mais au moins, j’aurai quelque chose de nouveau, des années après sa mort. Beaucoup de gens n’ont pas cette chance."

Au final, il semble que les voeux de son oncle aient été respectés. Rose pense que la plus grande peur de son parent était qu’elle et sa soeur l’oublient, car elles étaient petites lors de son décès. Il ne voulait pas sortir de leur vie ; ses lettres manuscrites ont été un moyen de rester auprès d’elles. "D’une certaine façon, c’est comme s’il avait défié la mort," dit Rose. "Genre ‘hé le cancer, t’as cru que t'allais m’empêcher de parler à mes nièces le jour de leur mariage ? BIEN ESSAYÉ !"

Son oncle n’a pas utilisé de plateforme d’héritage en ligne pour envoyer ses messages, c’est la tante de Rose qui distribue ses lettres. Mais l’expérience de Rose est néanmoins similaire à celle que vivront les proches des personnes qui se sont adressés aux sites comme GoneNotGone, DeadSocial ou encore SafeBeyond pour conserver leur vies numériques post-mortem.

Talbert espère accomplir ce que l’oncle de Rose a réussi à faire. Elle veut que ses petits-enfants potentiels sachent que leur "grand-mère fofolle" s’est assise dans un hamac et a regardé une éruption volcanique par la fenêtre. "Je pense que ça intéresse les gens," dit-elle. "Juste des histoires cool."

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