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Google veut tester son projet de "ville du futur" à Toronto

"Un logement de 37 mètres carrés pour 1 200 $, non, ce n'est pas abordable. C'est une entreprise de plusieurs milliards de dollars, elle ne pense qu'au profit."

par Jacob Dubé
07 Novembre 2017, 3:09pm

Image : Sidewalk Toronto

Depuis des années, Google répète qu'il veut changer radicalement le visage des villes. Il espère que, d'ici peu, Toronto lui fournira le terrain de jeu idéal qui lui permettra de matérialiser sa vision de l'urbanisme pour la première fois.

Le 1er novembre, Google et la ville de Toronto ont organisé une consultation publique destinée aux questions des habitants, interloqués devant un projet ambitieux baptisé Sidewalk Toronto – une étape préliminaire à l'aménagement de la fameuse "ville du futur".

Will Fleissig, PDG de Waterfront Toronto, Daniel Doctoroff, PDG de Sidewalk Labs, et la modératrice Denise Pinto. Image : Jacob Dubé.

Le 17 octobre, Sidewalk Labs, la compagnie soeur de Google détenue par Alphabet et spécialisée en urbanisme, a fait une proposition de refonte complète d'une partie du secteur riverain de Toronto. Elle s'est associée à Waterfront Toronto – un organisme soutenu par le gouvernement – qui supervise le réaménagement du littoral de la ville et prendra toutes les décisions concernant l'organisation de l'espace.

Si la ville n'approuve pas les plans définitifs de Sidewalk Labs, qui sont encore en cours d'élaboration, le projet pourrait prendre fin de manière abrupte.

Dans sa proposition, Sidewalk Labs formule quelques idées pour le moins audacieuses : des routes munies de capteurs capables de détecter les différents modes de transport empruntés par les habitants (à pied, en vélo, en voiture) et de déterminer l'évolution de leurs besoins, un réseau thermique plus efficace, des bâtiments modulaires et adaptables pour réduire les coûts de logement, ou encore une flotte de voitures autonomes.

Bien que la proposition complète compte près de 200 pages, ce ne sont là que les grandes lignes du projet. Sidewalk Toronto entend présenter quelque chose de plus concret l'année prochaine.

En attendant, les locaux sont désarçonnés par ce projet hautement spéculatif, et avaient des questions à poser sur les détails de sa réalisation, sur l'accessibilité des services proposés, sur l'évolution des transport en commun à Toronto et sur la protection de leur vie privée. Hélas, les réponses qu'ils ont obtenues, très vagues, ne les ont que peu satisfaits.

Image : Sidewalk Toronto

La consultation publique a eu beaucoup de succès. Le théâtre St. Lawrence Center for the Arts, qui a une capacité de 900 places, a dû refuser l'entrée à 1000 autres personnes, et pour tout dire, l'événement ressemblait plus à une keynote Google qu'à une conférence sensée organiser le débat public.

La journée s'est ouverte sur une discussion entre Daniel Doctoroff, PDG de Sidewalk Labs, et Will Fleissig, PDG de Waterfront Toronto. Fleissig a expliqué que le projet de réfection de la rive du lac Ontario n'avait pas encore été lancé, et qu'à ce stade, seules les grandes idées avaient été notées et développées. Il a néanmoins précisé que l'entreprise avait l'intention de construire des logements abordables, et d'assurer la confidentialité des déplacements du public sur les routes munies de capteurs, qui collecteront des données sur les allées et venues des Torontois.

En marge de l'événement, une dizaine de membres de l'Association des organisations communautaires pour le changement (ACORN Canada) qui représente les intérêts des classes moyennes et populaires, ont formulé des doutes quant à ces belles promesses.

"Un logement de 37 mètres carrés pour 1 200$, non, ce n'est pas abordable", a déclaré Patricia Edwards, membre d'ACORN." "C'est une entreprise de plusieurs milliards de dollars, elle ne pense qu'au profit", poursuit Edwards. "Comment voulez-vous qu'ils comprennent nos besoins ?"

Micah Lasher, directeur des affaires extérieures chez Sidewalk Labs, m'a expliqué qu'il était prématuré de parler des détails du projet. Il affirme être en pleine discussion avec des experts en politiques publiques et des investisseurs afin de mettre un plan précis sur pied.

Image : Sidewalk Toronto

"Une vision plus précise du plan va émerger l'année prochaine, il ne faut pas se donner de contraintes trop fortes prématurément", a déclaré Lasher.

Doctoroff a expliqué que Sidewalk Labs était disposé à investir 50 millions de dollars dans ce plan d'urbanisme, même s'il existe un risque qu'il soit refusé par la ville en bout de course.

Lors de la session Q&A qui a suivi cette annonce, l'audience a posé des questions en direct par Facebook Live. Une personne a demandé pourquoi, puisque l'entreprise était obsédée par l'amélioration des transports urbains, aucun partenariat n'avait été tissé avec une compagnie de transports. "Cela fera partie des opérations. Je ne peux pas vous apporter une réponse concrète pour le moment, ce qui est sûr c'est que nous nous sommes mis d'accord pour développer les infrastructures. Le transport de masse sera critique dans cette zone", a répondu Doctoroff.

Un représentant de l'industrie tech locale a également demandé comment le projet aborderait le problème de la répartition des richesses, afin d'éviter "de concentrer les richesses et le pouvoir en proposant de nouveaux services qui ne pourront pas être accessibles à tous."

Image : Sidewalk Toronto

Doctoroff a estimé qu'il était très difficile de répondre à cette question dans le mesure où l'entreprise n'avait encore aucun modèle en tête. "Entre nous, nous parlons de différents modèles de gouvernance et de propriété. Pour l'instant, nous ne détenons pas encore toutes les bonnes réponses", a-t-il précisé. Selon lui, les gens qui voudront créer de nouvelles entreprises pourront utiliser la la plate-forme créée par Sidewalk Labs.

Une autre personne a rappelé que Doctoroff avait été adjoint au maire de New York, et qu'il y a quelques années, il avait mené un projet de logement sociaux extrêmement ambitieux avec le maire en place, Michael Bloomberg – provoquant une crise du logement sans précédent. On peut légitimement craindre que Toronto connaisse, à son tour, ce phénomène.

"Je suis à la fois d'accord et en désaccord avec ce que vous dites, je pense que nous avons fait un boulot héroïque avec les logements sociaux new-yorkais", a déclaré Doctoroff. "Je reconnais également que nous aurions pu aller plus loin." Selon lui, les inégalités de logement sont survenues après la crise financière de 2008, l'économie de la ville a rebondi trop rapidement et créé un déséquilibre.

Si l'on en croit cette consultation, il est clair que la mairie de Toronto n'avait aucune intention de donner des informations précises à ses administrés. À l'inverse, Sidewalk Labs a profité de l'occasion pour collecter des données qui serviront son étude de marché.

Fleissig a promis que d'ici deux semaines, son entreprise organiserait une nouvelle consultation publique. D'ici là, la ville canadienne du futur aux mille capteurs restera un fantasme abstrait qui ne vit que dans l'esprit de quelques investisseurs.