Culture

La scène travestie qui est à l’origine du punk à Montréal

La scène gaie et travestie montréalaise du milieu des années 70 a permis au glam rock de s’épanouir et au mouvement punk d’éclore. Armand Monroe, drag queen avant-gardiste, et les New York Dolls y sont pour beaucoup.
23.10.17

Le punk, né en 1977, a eu 40 ans cette année. Mais à Montréal, ça bouillait dès 1974.

« Frenchie, un gars avec la casquette de cuir, les pantalons débiles luisants, des boots… et un pistolet! Il tire. Pow! Pow! Pow! Are you ready? The New York Dolls! Ça rentre, toi. Tabarnak! Il y avait 102 personnes dans une place qui pouvait en contenir 1000. On s'en câlissait. On était en avant et même que Sylvain Sylvain buvait du champagne et il nous en donnait! »

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André « Dédé » Bellemare, « gérant personnel » du groupe glam rock Danger, a été profondément marqué par le spectacle des New York Dolls du 27 septembre 1974 à Montréal. Frenchie, leur présentateur, a donné le ton au concert. Ce soir-là, l'univers de Michel Tremblay est entré en collision avec le rock trash. Le chef d'orchestre de ce merveilleux accident est un certain Armand Monroe. En accueillant les NY Dolls au PJ's, bar travesti où il était MC, il a ouvert la porte de l'underground montréalais au glam rock, puis au punk du groupe Les 222.

Montréal Dolls, 1974

New York Dolls en concert au Palais du commerce de Montréal le 27 septembre 1974. Photo : Pop Jeunesse, BAnQ

« Il était déjà vieux, lui, quand j'avais 16, 17 ans. Quand les New Yorks Dolls sont venus, il les a amenés faire le party ou je sais plus trop quoi! » lance Dédé Bellemare, à propos d'Armand Monroe. Pionnier des spectacles de drag queens dès la fin des années 50, Armand Larrivée interprétait Marilyn Monroe dans les cabarets de la métropole. D'où son nom.

Question de mousser l'excitation entourant la venue des New York Dolls à Montréal, Monroe a en effet reçu le groupe quelques jours avant, au bar le PJ's, situé rue Peel.

« Oui, je peux te confirmer que c'est moi qui les ai accueillis », a-t-il accepté de dire, au bout du fil, le jour où il célébrait ses 82 ans, un peu plus tôt cet été. Mais il n'est pas allé plus loin. Monroe garde ses anecdotes pour un livre sur sa vie à paraître.

New York Dolls et Armand Monroe en conférence de presse au bar PJ's, en 1974. Photo : Pop Jeunesse, BAnQ

Ensemble, Armand Monroe et les membres des Dolls (David Johansen, Johnny Thunders, Sylvain Sylvain, etc.) ont donné une conférence de presse devant plusieurs médias montréalais. Un journaliste du journal Pop Jeunesse y était. La carrière des Dolls était suivie depuis quelques années déjà par la rédaction. Les articles et encadrés à propos des Dolls s'y retrouvaient une fois de temps en temps. On y publiait même des articles de fond sur « le rock bisexuel » et sur ces étranges musiciens androgynes qui raffolaient du glitter et du maquillage.

Quand le spectacle des Dolls prévu le 27 septembre 1974 au Palais du commerce (aujourd'hui la Grande Bibliothèque, rue Berri) a été annoncé, l'intérêt du Pop Jeunesse envers les NY Dolls a redoublé. On y a même publié un poster en page centrale annonçant le spectacle, présentant le band de Johansen comme de véritables pin-ups!

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La station de radio CKVL (l'ancêtre de CKOI) annonçait déjà son intention d'enregistrer le spectacle et de le diffuser dès le lendemain soir. D'ailleurs, l'enregistrement a été piraté. Différents bootlegs du spectacle des Dolls à Montréal circulent encore aujourd'hui. Bref, l'anticipation et l'excitation étaient à leur comble pour la venue des Dolls. Armand Monroe avait participé activement à créer le buzz.

Scenesters

Bill Mann (The Gazette ), Sylvain Sylvain, David Johansen et Bob Segarini (All The Young Dudes), arrière-scène du Palais du commerce, 1974. Photo : Pop Jeunesse, BAnQ

Lors du concert des Dolls, le groupe heavy rock Charlee, mené par le guitar hero local Walter Rossi, a assuré la première partie. Quelques mois auparavant, Rossi avait été invité à se joindre aux Spiders from Mars de David Bowie. Une offre qu'il a déclinée, préférant se consacrer à Charlee, dont la carrière était alors gérée par le légendaire Tony Roman, producteur québécois audacieux et provocateur depuis l'époque du yé-yé. Ce dernier devait d'ailleurs se trouver quelque part dans le backstage, ce soir-là.

Les membres du groupe glam rock montréalais All the Young Dudes (référence à la chanson de Bowie/Mott the Hoople, alias The Dudes) s'étaient faufilés en coulisses. Le chanteur, Bob Segarini, s'était fait prendre en photo avec les poupées de New York.

Une scène glam rock commençait déjà à s'articuler.

Bill Mann du journal The Gazette assiste au concert. Il y voit la naissance d'un groupe aussi important que les Rolling Stones. Plus conservateur, Yves Taschereau du Devoir intitule sa critique du spectacle De minables catins. Dans Pop Jeunesse, on dit que les New York Dolls, « c'est du cirque », mais l'expérience semble plutôt plaisante pour le journaliste.
Manifestement, le milieu culturel montréalais ne sait pas exactement comment considérer ces rockeurs provocateurs efféminés.

« Faire chier les straights bornés »

Pour certains membres du public, le concert est un catalyseur. Un moment d'épiphanie, même. Louis Rondeau, futur batteur du groupe punk Les 222 est du lot. De leur côté, les frères Pierre, Paul « Polo » et André « Dédé » Bellemare métamorphosent leur approche musicale à partir de ce moment. Ils donnent à leur groupe rock le nom de Danger et intègrent quelques reprises des Dolls à leur répertoire.

Danger devient la réponse montréalaise aux New York Dolls et s'impose dans l'histoire comme parrain du punk rock local.

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« On devait être quatre [rockeurs glam] à Tétreaultville », se souvient Dédé, en riant. Il revoit aussi l'expression faciale du cordonnier qu'ils ont visité avec un dessin de botte réalisé par Polo : « Tabarnak! Il y a huit semelles?! » Ils ont été les premiers à porter des platform boots et des talons hauts à Montréal.

« Le trip, c'était d'ouvertement montrer son côté androgyne, ambigu, que l'on soit straight ou gai. Ça nous plaisait, nous, straights, de faire chier les straights bornés. Faut pas oublier qu'on est en 1974 ! » souligne Polo.

A night out at PJ's

Armand Monroe, David Johansen et leur entourage au PJ's, en 1974. Photo : Pop Jeunesse, BAnQ

« Un soir, nous étions les trois frères plus un ami au PJ's. Armand Monroe y allait de jokes sarcastiques à chaque nouveau travesti qui allait chanter sa chanson. Nous étions tous sur l'acide ce soir-là : LSD 25 en buvard. Arrivent trois rockeurs à la table à côté de la nôtre avec un sac qu'ils vident sur la table. Plein de cash et un gros gun! Le gars se retourne et pointe mon frère Pierre à un pouce de la face [avec le revolver]. Mon frère, ben gelé sur l'acide, le regarde et mord le bout du gun! Le gars flippe ben raide et se met à révérer mon frère […] Mon frère a passé le test, j'imagine. »

Cette anecdote racontée par Polo Bellemare donne une certaine idée du type de personnages qui pouvaient fréquenter le PJ's, au milieu des drag queens.

Le bar se trouvait à l'étage. « Tu montes un long escalier et t'arrives à la porte […] et là, il y a toutes sortes de monde. » La première fois que Dédé y met les pieds, il décrit l'effet comme « une claque sur la gueule ». « C'était New York », dit-il.

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« C'est là qu'on trouvait le meilleur weed », ajoute Polo.

Armand Monroe y était l'hôte, maître de cérémonie… et commentateur des performances! Il gardait son micro ouvert pendant les prestations des drag queens et il s'amusait à leur passer de petits commentaires bitchs bien aiguisés.

« Quand une drag queen chantait Je suis malaaadeee [de Serge Lama], lui disait au micro : Prend tes pilules, crisse! […] Il transformait les shows en freak show, si on veut », se rappelle Polo.

Disco punk

Les 222. Photo : Photo promotionnelle, Disques Gamma

À la base, le PJ's demeure une discothèque. « C'est là que j'ai entendu I feel love de Donna Summers pour la première fois », illustre Dédé. À cette époque, le lip-sync devient de plus en plus populaire. Non seulement pour les drag queens, mais aussi pour les artistes en promotion.

Louis Rondeau, batteur des 222, premier groupe punk à Montréal, explique que, par exemple, si la vedette disco montréalaise Pierre Perpall avait une nouvelle chanson à promouvoir, il était invité dans les discothèques et interprétait en lip-sync sa nouvelle chanson devant le public.

Suivant ce concept, en 1979, Les 222 sont invités au PJ's par Armand Monroe pour faire la promotion de leur simple I Love Suzan/The First Studio Bomb. Les 222 avaient déjà joué dans plusieurs salles plus ou moins organisées, mais, dans un bar, c'était la première fois.
« C'est [Armand Monroe] le premier qui a "daré" nous engager et nous payer. C'était un soir de semaine. Il est venu nous voir. [Le chanteur] Chris Barry a fait du lip-sync sur I Love Suzan. C'était notre premier cachet », se souvient Louis Rondeau.

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Les 222 attirent l'attention de représentants notoires de la communauté homosexuelle montréalaise, dont le chroniqueur « jet-set » Douglas Leopold et le designer Gilles Gagné. Leopold parle de leurs concerts à la radio alors que Gagné invite les musiciens dans ses événements.

Jean Brisson, alias Johnny Frisson, premier chanteur des 222 a aussi été transformé par le PJ's, où il s'est tenu au milieu des années 70 avant de disparaître vers l'Ouest canadien. « C'est en fréquentant ce club de travestis du centre-ville que j'ai vraiment développé une admiration très profonde pour toutes ces travesties qui donnaient leur spectacle sur scène. Ça a eu une influence très très profonde pour moi en particulier, car, d'une certaine façon, un côté très significatif de ma personnalité est d'être une véritable travestie moi-même », témoigne-t-il.

Si la proximité avec la communauté gaie a aidé les 222 à forger leur image, Louis Rondeau explique que, musicalement, elle n'a eu aucune influence sur le groupe. « Ça nous a nui, même », dit-il. Que le groupe participe à des événements liés à la communauté gaie a plutôt porté certains punks à leur lancer des insultes lorsqu'ils étaient sur scène. Rondeau souligne qu'aucun membre des 222 n'a de tendances homosexuelles et que c'étaient plutôt de jolies filles qui traînaient dans leurs loges à l'époque…

De Warhol à Tremblay

Les New York Dolls avant d'entrer en scène le 27 septembre 1974 à Montréal. Photo : Pop Jeunesse, BAnQ

Pour Dédé Bellemare, New York a eu Warhol, Montréal a eu Tremblay. L'effet n'est pas le même, société distincte oblige, mais les influences chez les marginaux se ressemblent.

Hosanna, Il était une fois dans l'Est, Sainte-Carmen-de-la-Main : trois œuvres de Michel Tremblay qui se déroulent sur Saint-Laurent et au centre-ville, dans lesquelles les mêmes protagonistes reviennent : travestis, drag queens, rockeurs et petit peuple francophone de l'est de la ville.

« Tremblay n'a pas pêché ça dans les nuages, affirme Dédé. Tu me demandes si Il était une fois dans l'Est, c'est [l'ambiance qui régnait]? C'est tout à fait ça. » À l'adolescence, Dédé s'est fondu dans cet univers du centre-ville de Montréal.

Montréal était déjà une ville particulièrement ouverte sur la fluidité des genres. Les œuvres de Michel Tremblay du début des années 70 en témoignent. L'un de nos plus grands auteurs s'est fait le témoin et promoteur d'une frange marginale de la société, celle des clubs de nuit, de la faune du centre-ville, des drag queens, des travestis et des laissés-pour-compte. De nos jours, cette crowd est peut-être, en partie, celle qui s'identifie à la mouvance queer.

Quiconque se sentait en marge pouvait aller se mêler à cet univers qui célébrait la diversité d'une manière excentrique, assumée à outrance et décadente par ses excès.