Santé

Quand la prison rend fou

« Au bout de trois mois passés au trou j’ai commencé à péter un câble. Je suis rentré dans une sorte de délire paranoïaque où je voulais éclater tout le monde et tout le temps. »

par Laura Kotelnikoff Béart et Antoine Aubry
18 Octobre 2019, 7:08am

« Si j’allais en taule, je pense que je deviendrais malade. » Qui n’a pas déjà prononcé ou du moins entendu cette phrase ? Eh bien mauvaise nouvelle, c’est probablement ce qui vous arriverait. En 2006, une étude « épidémiologique sur la santé mentale des personnes détenues en prison » réalisée pour le groupe Cemka-Eval a révélé que huit hommes détenus sur dix et que plus de 70 % des femmes incarcérées en France « présentent au moins un trouble psychiatrique », la grande majorité en cumulant même plusieurs…

Des troubles anxieux, des troubles thymiques, comme la dépression, et/ou des troubles psychotiques qui touchent beaucoup plus les personnes enfermées que celles se trouvant à l'extérieur. Selon l’étude citée ci-dessus, les taux de certaines pathologies en prison sont parfois multipliés par huit ou dix par rapport à ceux recensés dans la population générale. Mais pourquoi une telle différence ? Parce que « l’enfermement est pathogène, parce qu’il rend malade, répond Francois Bes, coordinateur du pôle enquête de l'Observatoire international des prisons (OIP). La prison entraine des conséquences psychologiques importantes, elle peut être l’accélérateur d’une pathologie sous-jacente ou en créer. »

« J’ai fait un choc carcéral le 3e ou le 4e jour suivant mon incarcération, se souvient-il. En gros, j'ai fait une violente crise d'angoisse. Recroquevillé sur moi-même en pleurs dans un coin de la cellule, j’étais complètement largué » – Julien, ancien détenu à la maison d'arrêt de Lille-Sequedin

En détention, il y a deux types de personnes atteintes d’une maladie psychiatrique, explique de son côté le docteur Cyrille Canetti, médecin-chef du secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire régional (SMPR) de la prison de la Santé à Paris : « D’une part, il y a les gens qui sont malades dehors et qui arrivent en prison parce que les experts ne concluent pas toujours à une incapacité à vivre en détention. Et puis il y a les autres, ceux qui deviennent malades dedans… »

Un des troubles recensés en détention est le trouble réactionnel. « Il vient en réaction à un facteur de stress et peut, par exemple, survenir lors de l’arrivée en prison », précise le docteur Canetti. Ancien détenu de la maison d’arrêt de Lille-Sequedin dans le Nord, Julien* en a malheureusement fait l’expérience en 2016. « J’ai fait un choc carcéral le 3e ou le 4e jour suivant mon incarcération, se souvient-il. En gros, j'ai fait une violente crise d'angoisse. Recroquevillé sur moi-même en pleurs dans un coin de la cellule, j’étais complètement largué, je ne comprenais plus rien. Je ne savais même plus où j'étais… » Assez anxieux de nature, il indique que, dans un cadre habituel, il se met en retrait ou va prendre l’air quelques minutes quand il ne se sent pas très bien. « Mais là, t'es dans une putain de cage, dans un environnement ultra hostile. Et comme tu ne peux pas sortir, alors tu craques ! »

Si les premiers jours de l’incarcération sont toujours une véritable étape à franchir, ceux qui suivent sont tout aussi durs à supporter et créent ou révèlent souvent des troubles psychiatriques. « En plus de ta liberté, tu es privé de tes proches, de ton confort, de tes repères, de ton intimité, d'une activité épanouissante, détaille Julien. Les détenus se bouffent la gueule. Tu vis 22 heures sur 24 avec un codétenu que tu te mets vite à détester. Des rapports de dominations s'installent. On te dit quand te lever, quand bouffer, quand fermer ta gueule et quand la montrer. Un bruit infernal et continu. Pire, l’insalubrité, et les rats dans les cellules comme à Sequedin. Comment tu peux ne pas mal réagir ? Cela modifie rapidement ton comportement et ça impacte forcément ta santé mentale. »

« En prison, sur les 80 % d’hommes souffrant d’au moins un trouble psy, 56 % sont touchés par des troubles anxieux et 47 % d’entre eux par des troubles thymiques dont la dépression »

Incarcéré pendant huit années en Belgique pour des faits de « vols, vols avec violence, braquages et tentative d’homicide » après une enfance très difficile, Laurent* assure que la détention lui « a éclaté le cerveau ». « Quand je me suis fait soulever par les flics pour aller en prison, ça ne m’a pas fait peur, je savais que ça allait arriver un jour ou l’autre. Mais au bout de trois mois passés au trou j’ai commencé à péter un câble. Je suis rentré dans une sorte de délire paranoïaque où je voulais éclater tout le monde et tout le temps. Et encore, je parle de mon cas, mais j'ai vu des gars qui craquaient totalement. Ils auraient plus eu leur place en hôpital psy qu'en taule. »

Les chiffres communiqués par les auteurs de l’étude de 2006, et repris par Le Monde, sont sans équivoque. En prison, sur les 80 % d’hommes souffrant d’au moins un trouble psy, 56 % sont touchés par des troubles anxieux et 47 % d’entre eux par des troubles thymiques dont la dépression. Des troubles qui peuvent mener au suicide. En détention, les personnes se « suicident six fois plus qu’en population générale, à caractéristiques démographiques égales (âge, sexe) », indique d’ailleurs l’OIP. 103 ont d'ailleurs été dénombrés en 2017...

Pour expliquer pourquoi la prison rend malade, le docteur Canetti utilise toujours la même image : « Dans la vie, on est tous en équilibre sur un fil. Et comment reste-t-on en équilibre ? En jouant avec les aménagements extérieurs. Quand on est angoissé, on va faire un footing, quand on est triste on va au cinéma, fumer une cigarette ou téléphoner à des amis. Or en prison, on n’a plus aucun moyen d’agir sur son environnement. Quand il fait trop chaud, on ouvre les fenêtres, mais il fait toujours 30 degrés. Quand on a besoin de calme, on se met dans son lit, mais on est trois dans la cellule… »

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Philippe LOPEZ / AFP

« Outre le fait d’être limité à un nombre de gestes et à un espace extrêmement restreint, il existe aussi une incertitude permanente, poursuit-il. On vous dit "oui" pour quelque chose, mais rien ne se passe. Et quand vous voulez le rappeler aux surveillants, vous tapez à la porte et là on vous met au mitard… Vous demandez à voir le juge et on vous dit « non », à avoir du travail et on vous dit « peut-être ». Vous aviez rendez-vous avec l’avocat qui n’est pas venu, puis avec le psy mais qui a crevé sur l’autoroute et on ne vous a pas prévenu… Moi, vous me mettez en prison, je craque ! »

La densité carcérale française est en moyenne de 117,4% affirmait l’administration pénitentiaire en juillet dernier, soit 71 710 personnes incarcérées pour 61 105 places… Or, la surpopulation « joue beaucoup sur la question de la promiscuité et donc de la violence et du sentiment de danger perpétuel, assure François Bes. Et je ne parle pas non plus des longues peines, avec des mesures de sécurité très particulières, comme l’isolement renforcé et prolongé, qui ont des conséquences psychiatriques extrêmement fortes chez les détenus. »

En prison, il arrive aussi que des détenus se lacèrent le corps. « Mais ce n’est pas du chantage, explique le docteur Cyrille Canetti. Cela arrive lorsqu’une personne en détention a une angoisse telle qu’elle a l’impression de ne plus exister. On appelle cela une angoisse déréalisante. On est tellement mal qu’on ne sent plus les limites de son corps, de la réalité. Et le seul moyen de retrouver un corps, c’est de dépasser la tension psychique de la détention, de se couper, d’avoir mal, de voir le sang couler. »

L’enfermement est en lui-même un « facteur de risque majeur de déréalisation », indiquaient à ce propos les auteurs de l’étude de 2006. Selon eux, la « perte de contact avec la réalité est un élément central de tout trouble psychotique ». Ce qui n’est pas sans expliquer la raison pour laquelle les troubles de ce type touchent environ 25 % des détenus français et la schizophrénie presque 10 %…

« Je me rappelle aussi d’un mec qui disait, au moment de la distribution des gamelles, "attendez trente secondes, je suis en correspondance avec ma femme". Sa femme, il l’avait trucidée vingt ans en arrière ! »

Sur le site de l’OIP, une personne ayant passé plus de 30 ans derrière les barreaux racontait ce qu’il avait pu y observer : « Un voisin de cellule a totalement disjoncté du jour au lendemain. Il végétait dans sa crasse. Pour le sortir en promenade ou lui apporter les repas, les surveillants venaient avec casque et bouclier. Dans la nuit, il poussait des cris de bête, je faisais des bonds dans mon lit. C’était des cris inhumains. J’en ai connu un autre qui ne dormait pas pendant plusieurs jours. Il restait assis devant sa table, parlait avec les murs et se prenait pour un lion. Je me rappelle aussi d’un mec qui disait, au moment de la distribution des gamelles, "attendez trente secondes, je suis en correspondance avec ma femme". Sa femme, il l’avait trucidée vingt ans en arrière ! »

Il ne faut pas non plus oublier les pharmaco-psychoses, avec « des détenus qui se retrouvent en sevrage en taule et vont avoir leur pathologie qui explose ou ceux vont prendre des produits, se droguer et faire des délires », indique le docteur Canetti. Chez les hommes incarcérés depuis moins de six mois, 38 % ont une dépendance aux substances (pour 30 % à l’alcool) peut-on lire dans l’étude réalisée pour le groupe Cemka-Eval. « Concernant le cannabis, ça dépend des gens. Certains s’apaisent en fumant leur joint le soir tandis que d’autres vont développer un sentiment de persécution. »

Mais derrière les murs, tous les détenus s’accordent pour le dire, le shit est largement toléré. « Cela garantit une certaine paix sociale », estime l’ancien détenu de Lille-Sequedin. « Pendant que le mec fume son joint, il ne fait pas chier. »

Les conséquences psy de la prison sur les détenus ne s’arrêtent évidemment pas à la fin de leur incarcération. Si Laurent a aujourd'hui « retrouvé un CDI grâce au travail réalisé avec une association qui vient en aide aux ex-déténus et à une super équipe de consultation extra-carcérale », il explique avoir régulièrement « des baisses de moral importantes » depuis la fin de sa détention. « Il y a des jours où tout va bien et d'autres où je n'arrive pas à me blairer moi-même. Sans oublier mon agressivité qui n'a pas disparu depuis la fin de mon séjour en taule. » « Perso, j’ai fait une grosse dépression à ma sortie de Sequedin, enchaîne Julien. Je ne parlais pas beaucoup, je me suis isolé. Cela a duré 3 mois. »

« Les anciens détenus ont souvent le sentiment qu’ils ont leur numéro d’écrou tatoué sur le front, affirme le médecin-chef du SMPR de la prison de la Santé. Certains ne pensent même plus à pousser une porte. Ils ont la vue qui se trouble car elle n’est plus habituée à aller au-delà de quatre mètres, ils n’ont plus la notion des distances. »

Et quant au syndrome de stress post-traumatique, initialement observé chez les soldats revenant de zones de combats, il se produit également suite à un passage en détention « J’avais un patient qui était incapable de passer devant une prison, complètement phobique, témoigne le docteur Canetti. Il avait le cœur qui accélérait dès qu’il voyait un car de police, était extrêmement angoissé avec des ruminations anxieuses, des cauchemars, des réactions de sursaut aux heures des perquisitions… Bref, tout ce qui existe dans le SPT. »

Des situations qui amènent souvent à des issues dramatiques. Dans son livre Fresnes, Histoires de fous, Catherine Herzberg énumère les chiffres de l’après détention pour cette prison du Val-de-Marne. Et ceux-ci sont édifiants : « A la sortie de prison, le risque pour les 15-35 ans d’une mort par overdose est multiplié par 120 par rapport à la population générale, par 270 pour les 35-54. Ces derniers ont, en outre, 14 fois plus de risques de mourir d’une cirrhose. Et même si on exclut overdoses et cirrhoses, le risque pour tous de mourir une fois dehors est 3,4 fois plus élevé que dans la population générale au même âge. »

* Les prénoms ont été changés

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