illustration : Le Brexit et l'Irlande du Nord
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Société

Le Brexit changera à tout jamais le visage de l’Irlande du Nord

Alors que le gouvernement britannique prive les détenteurs de passeports irlandais d’importants droits européens, un « hard Brexit » pourrait envoyer l’Irlande du Nord vers une catastrophe.
BG
illustrations Ben Giles
24.10.19

Emma DeSouza a été irlandaise toute sa vie jusqu’à ce que, du jour au lendemain, elle ne le soit plus. Quand Jake, son mari américain, a reçu un arrêté d’expulsion du gouvernement britannique, elle a d'abord pensé qu’il s'agissait une erreur. Quelques mois plus tôt, elle avait fait une demande pour régulariser sa situation afin qu’il puisse légalement habiter à Derry, dans un comté longtemps contesté par le Royaume-Uni.

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Au Royaume-Uni, il existe deux procédures distinctes pour obtenir le titre de séjour de son conjoint : l’une pour les ressortissants de l’Union européenne (UE), l’autre pour les citoyens britanniques. Bien que DeSouza ait fait la demande en utilisant son passeport irlandais, le gouvernement britannique l’a automatiquement enregistrée comme détentrice de la double nationalité britannique/irlandaise et a donc déterminé qu’elle n’était pas éligible au système d’immigration britannique en tant que citoyenne européenne – la loi sur l’immigration britannique déclare que détenir la citoyenneté britannique de quelque manière que ce soit implique de passer par ce système en tant que britannique seul. À moins que DeSouza, Irlandaise, ne soit prête à se déclarer britannique, Jake va devoir quitter le pays.

Le couple a fait appel de cette décision, estimant qu’il s’agissait d’une erreur administrative faite par quelqu’un qui ne comprenait pas que l’Irlande du Nord était distincte du reste du Royaume-Uni. L’accord du Vendredi saint, qui a apporté la paix à l’Irlande du Nord en 1998, donne à toute personne née dans l’un de ses six comtés le droit à la citoyenneté irlandaise, britannique, ou les deux. Cependant, le gouvernement britannique a automatiquement enregistré tous les personnes d’Irlande du Nord comme citoyens britanniques. En ce qui les concerne, DeSouza et les autres détenteurs de passeport irlandais sont britanniques par défaut, que cela leur plaise ou non, alors qu'ils vivent en Irlande du Nord.

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Depuis plus d'un an, DeSouza mène une bataille juridique contre le gouvernement britannique pour obtenir l'accès à la citoyenneté irlandaise à laquelle sa naissance lui donne droit. Bien qu'un tribunal d'Irlande du Nord se soit prononcé à deux reprises en sa faveur, le gouvernement continue de faire appel à cette décision, encourageant DeSouza à simplement renoncer à sa citoyenneté britannique.

Tout cela est arrivé avec comme toile de fond la sortie imminente du Royaume-Uni de l’Union européenne. Bien que 55,8 % de la population d’Irlande du Nord ait voté pour rester dans l’UE, ils seraient néanmoins obligés de la quitter si le Brexit se concrétisait. Alors que le pays se prépare aux conséquences juridiques et constitutionnelles du Brexit, des problèmes restés sans réponse concernant l’identité et les libertés civiles comme celles de DeSouza prennent de l’importance.

« Les gens n’ont jamais vraiment su qu’ils étaient automatiquement [enregistrés par le gouvernement britannique comme] britanniques, du moins d’après ce que j’ai vu, a déclaré DeSouza. En fait, personne n’a vraiment remarqué parce que nous étions également membres de l’UE, donc il n’y avait pas vraiment de problème. »

DeSouza continue ses actions en justice dans l’espoir de créer un précédent qui forcera l’Angleterre à se pencher sur la question avant que le Brexit ne condamne à un destin semblable d’autres citoyens nord-irlandais qui sont dans des situations similaires. Après le Brexit, les détenteurs d’un passeport irlandais en Irlande du Nord, confrontés à un gouvernement britannique qui les enregistre automatiquement en tant que Britanniques, n'auront probablement aucun moyen de conserver les droits qui leur sont conférés en vertu de la législation de l'UE, risquant ainsi de perdre l’accès aux soins de santé transfrontaliers et la réduction des coûts d'éducation.

« Les conservateurs se comportent parfois comme si l’Irlande était une de ces anciennes colonies reculées à n’utiliser qu’à des fins stratégiques »

Un grand nombre de citoyens irlandais d’Irlande du Nord sont en passe de voir leurs libertés individuelles entravées à la fois par l’échec de l’Angleterre, qui ne parvient pas à maintenir l’accord du Vendredi saint, et par le Brexit. En réponse à l’indifférence des Tories, le parti conservateur de droite au pouvoir depuis 2010, ce groupe se mobilise politiquement. Sous leur mandat, le Royaume-Uni se dirige résolument vers une sortie sans accord, qui mènera très probablement à la catastrophe. La Confédération britannique de l’industrie (CBI) a mis en garde contre le fait que le Brexit coûterait des milliards à l’économie de l’Irlande du Nord, quand un rapport de février publié par le gouvernement britannique a lui-même déclaré qu’un scénario « no-deal » serait « plus lourd en Irlande du nord qu’en Grande-Bretagne. »

L’absence du gouvernement n’a fait qu’exacerber la crise imminente des droits civils et l’incertitude constitutionnelle. En vertu de l’accord du Vendredi saint, le pouvoir est également partagé par deux ministres – l’un, affilié aux nationalistes, croit en la réunification de l’Irlande, et l’autre, unioniste, souhaite que l’Irlande du nord reste dans le Royaume-Uni. Mais, suite à la démission du vice-Premier ministre Martin McGuinness, motivée par un scandale sur le chauffage renouvelable, qui aurait coûté des millions aux contribuables d’Irlande du nord, le partage des pouvoirs a cessé en janvier 2017.

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Les négociations qui ont suivi ont mené à une impasse. Les deux côtés n’ont pas réussi à trouver un compromis au sujet des problèmes clés, dont le mariage homosexuel et la législation accordant égale reconnaissance juridique à la langue irlandaise. Avec le temps qui passe et la probabilité croissante d’un Brexit « no-deal », l’Assemblée d’Irlande du Nord n’a pas su apporter son aide.

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Illustration Ben Giles

Pendant ce temps, pressentant certains des problèmes auxquels les citoyens irlandais post-Brexit vont devoir faire face, la République d’Irlande a fait des efforts pour protéger ses intérêts durant les négociations sur la sortie de l’UE du Royaume-Uni, en demandant que tous les accords concernant l’Irlande du Nord soient juridiquement contraignants. Après tout, l’absence d’un dispositif juridique officiel de règlement des conflits a mis en péril l’accord du Vendredi saint et causé beaucoup de problèmes à DeSouza et en causera bientôt à tous les autres citoyens irlandais du nord.

De telles mesures ont été l’objet de moqueries par les conservateurs, qui se comportent parfois comme si l’Irlande était une de ces anciennes colonies reculées à n’utiliser qu’à des fins stratégiques. En octobre dernier, The Spectator a accusé l’UE « [d’utiliser] l’Irlande pour prendre le contrôle du Brexit. » Puis, en décembre, Priti Patel, membre du parti conservateur et du parlement, a suggéré de menacer l’Irlande de sanctions sur l’import – ce qui causerait des pénuries alimentaires – pour ne pas avoir obtempéré avec un ancien pouvoir colonial responsable d’une famine qui a tué plus d’un million de personnes.

« Conformément aux dispositions du Vendredi saint, un référendum sur la frontière peut être organisé s’il semble probable qu’une majorité pourrait soutenir une Irlande unie »

Pour le gouvernement irlandais, le problème le plus délicat que poserait la sortie de l’Irlande du Nord de l’UE et son adoption d’une nouvelle juridiction totalement différente de la République d’Irlande est qu’un tel événement impliquerait presque certainement l’érection d’une frontière physique. Une telle frontière aurait toutes les chances d’être attaquée par les dissidents paramilitaires républicains qui rejettent le processus de paix et cherchent à réunifier l’Irlande par voie armée. Ils voient le chaos du Brexit comme une nouvelle opportunité pour arriver à leurs fins.

« Je suis contre le fait que quiconque tire sur quelqu’un ou quelque chose, mais l’histoire nous dit, notamment l’histoire très récente, qu’il ne faut qu’une demi-douzaine de personnes [pour déclencher un conflit]. Combien de personnes ont été impliquées dans l’opération qui a tué Lyra McKee ? Cinq ? Six ? Cela suffirait », dit Eamonn McCann, activiste de longue date pour les libertés civiles et conseiller socialiste pour la ville de Derry et le district de Strabane. McKee, militante pour les droits des LGBTQ, journaliste et auteur de 29 ans, a été assassinée en avril dernier par le soi-disant nouvel IRA, le groupe le plus grand et le plus actif des dissidents républicains en Irlande du Nord. Elle couvrait une émeute dans le comté de Derry, rendant hommage à une rébellion armée contre le régime britannique en Irlande, et a été touchée au cours d’échange de tirs quand un homme armé a imprudemment tiré sur la police.

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« Si l’on tire sur un poste de douane, il faudra bien trouver quelqu’un pour garder le poste. Mais qui va accepter de rester ici ? Qui va le faire ? La police du Nord ? ça m’étonnerait, a ajouté McCann. Au bout d’un moment ils parlaient de faire venir plus de 4000 agents de douane d’Angleterre. … Combien d’argent auraient-ils à payer toute personne susceptible de venir de Scunthorpe ou Taunton ou quelque part d’autre en Angleterre pour venir garder la frontière irlandaise ? Ils n’accepteront jamais, c’est infaisable ! »

L’incertitude du Brexit transforme les conditions politiques de l’Irlande. La réunification - autrefois un château en Espagne pour les Républicains irlandais - est maintenant une réalité politique envisagée comme jamais auparavant. Conformément aux dispositions du Vendredi saint, un référendum sur la frontière peut être organisé s’il semble probable qu’une majorité pourrait soutenir une Irlande unie.

Cette initiative serait de plus en plus populaire : un sondage publié fin mai par Raidió Teilifís Éireann, le service public de radiodiffusion et de télévision d’Irlande, a révélé que 65 % des gens étaient favorables à la réunification ; quand un sondage de la droite réalisé en juin a rapporté que 59 % des membres voulaient que l’Irlande du Nord quitte le Royaume-Uni si le Brexit devait se concrétiser.Face à un parti au pouvoir qui ne semble pas se préoccuper d’une éventualité où l’Irlande du nord sortirait complètement du Royaume-Uni, les unionistes de la classe moyenne - qui se soucient avant tout de l’économie - commencent à voir une Irlande unifiée sous un nouveau jour favorable.

Après le référendum sur le Brexit, il est clair que la décision pour la Grande-Bretagne de quitter l’UE sera un palimpseste juridique, économique et constitutionnel pour une Irlande du nord dont le système est défaillant. Et personne ne peut prédire toutes les conséquences. Alors que le bien-être de Belfast reste étroitement lié aux résultats des négociations en cours à Londres, avec l’Irlande du nord et avec l’UE, les pro-Brexit cherchent ouvertement à transmettre leur pire peur à l’Irlande du nord : celle d’un destin façonné par des forces extérieures capricieuses et imprévisibles.

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