Santé

Comment arrêter de boire m’a enfin rendue cool

J’avais peur que ma décision d’arrêter l’alcool me fasse passer pour une rabat-joie de service. Mais finalement, ça m’a ouvert de nouveaux horizons.

par Molly Priddy
24 Octobre 2019, 6:59am

Illustration by Cathryn Virginia

Arrêter l’alcool peut vous donner l’impression que vous changez de personnalité, que vous devenez le rabat-joie de service. Mais je vais vous révéler un secret, un truc si énervant, si frustrant et tellement vrai que ça m’a fait halluciner : devenir sobre m’a rendue cool.

Pourtant, l’alcool ne rend pas cool, c’est exactement ce que l’infirmière du collège nous disait quand on était gamins et je me suis révoltée contre cette idée pendant les 28 premières années de ma vie. Ceux qui disaient ça ne devaient visiblement pas me connaître. Je pouvais boire de la bière et du whisky, rester debout toute la nuit et faire la fête comme une folle. C’était marrant et j’étais marrante ! Je sautais dans des lacs du haut de falaises, je plongeais la tête la première dans des lacs glacées, je montais dans des voitures alors que le conducteur était bourré et je ne disais rien...

Ne pas faire son relou – être cool quoi – ça voulait dire que je pouvais assurer, comme mes potes mecs et mes collègues qui sortaient en ville et se bourraient la gueule jusqu’à se retourner l’estomac, avant de se réveiller pour recommencer. Ça voulait dire que, tant que j’avais un verre d’alcool à la main, j’étais toujours d’accord, quoi qu’il arrive ou quoi que décident mes potes, même si je n’en avais pas grand-chose à faire. Une soirée chez des mecs de la facs plus âgés ? Pas l’idéal pour une lesbienne de 21 ans, mais bon, j’étais cool, tu comprends ? J’étais arrachée. C’était pas mon problème.

Je me disais que je « détendais » les autres. En fait, à chaque fois que je me bourrais la gueule, toute personne se trouvant à côté de moi devenait de facto mon psy, puisque tous les sentiments que je refoulais en moi éclataient au grand jour. Ça ne faisait qu’empirer les choses si je m’étais engueulée avec ma copine. Je déversais sur les épaules de personnes plus ou moins étrangères ma peur d’être coincée dans un couple ou de m’être embarquée sur une fausse route avec la mauvaise personne. Je ne sais pas s’ils entendaient ce que je leur disais.

« J’ai fini par en conclure qu’avoir des sentiments, ça n’était pas cool. Ce qui revenait à dire que pour rester cool, je devais devenir insensible »

On s’en foutait qu’à chaque fois que je fasse quelque chose de décomplexé sous alcool, je m’en morde terriblement les doigts le lendemain, ce qui ne m’enfonçait que davantage dans mon anxiété. L’alcool me donnait une bonne raison de nier mes sentiments : les gens n’avaient pas à voir mon vrai visage, celle d’une fille pleine de rêves et d’espoirs mais trop terrorisée par l’échec ou le rejet des autres pour oser le dire à voix haute une fois sobre. Je pouvais toujours leur demander pardon, me foutre de leur gueule ou encore les envoyer balader le lendemain. Je n’exprimais mes sentiments que par une terrible explosion. Donc, j’ai fini par en conclure qu’avoir des sentiments, ça n’était pas cool. Ce qui revenait à dire que pour rester cool, je devais devenir insensible.

Quand j’ai décidé que l’alcool avait assez longtemps pris le contrôle de ma vie et que je devais vraiment faire quelque chose pour m’en sortir, je ne pouvais plus appeler d’un claquement de doigt mon double extraverti et je ne pouvais plus me cacher derrière des excuses comme : « Oh ouais désolée ! je devais être complètement torchée ! » si j’avais exprimé de l’inquiétude ou de l’amour, un petit faible pour quelqu’un ou de la colère ou… tout sentiment qu’il faut ressentir pour pouvoir l’expliquer. Je me sentais plutôt en forme physiquement mais au-delà de ça, je restais seule avec moi-même, sans alcool, et j’avais honte de voir que ça ne me suffisait pas. Si je ne pouvais plus être la fille cool qui buvait du whisky et faisait des trucs de dingue (comme construire une table d’appoint avec des outils pneumatiques complètement saoule) à la Joan Jett, hurlant « I love rock and roll » sur la scène, qu’est-ce que j’avais d’autre à offrir qui tienne la route ?

Depuis bien longtemps, il me semblait normal de devoir tout surmonter (notamment moi-même et mes vrais sentiments), tout le temps. Pas de ride, pas d’imperfection ou sinon j’étais cuite. (Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais appliqué aux autres les mêmes normes qu’à moi). Avant de m’être trouvée, j’imitais les autres parce que ça avait l’air cool quand ils le faisaient.

En étant sobre, je me suis rendu compte que la conscience de mes imperfections ne faisait pas fuir les autres. En fait, c’était plutôt le contraire : ça aidait les gens à se sentir à l’aise avec moi, à construire une relation de confiance. Quand on est prêt à se regarder en face, il y a de bonnes chances qu’on puisse le faire avec les autres. J’ai appris que la clé n’est pas, comme je croyais, d’être toujours parfaite ; en fait, il n’y a rien de plus attirant que le fait d’assumer ses défauts sans les excuser.

Quand j’ai dit pour la première fois à des gens que je ne buvais pas d’alcool, j’ai senti le rouge me monter aux joues. Ils me demandaient pourquoi et je changeais de sujet, mal à l’aise, ne sachant comment me comporter dans ma nouvelle peau de sobre. Je répondais « je suis sous médoc » ou « je fais juste une pause. » J’avais peur qu’on ne me croit pas si je disais « j’arrête pour de bon », à cause de tous ces lendemains de soirées, grosse gueule de bois avec les potes, où j’avais promis de ne plus jamais boire. Combien de fois est-ce que j’avais dit que je ferais quelque chose que je n’ai ensuite jamais fait ?

Ça ne pouvait pas être une de ces fois-là, ou alors je replongerais dedans et un juge ou la mort devrait m’arrêter. L’idée que les gens apprennent que j’avais un problème d’alcool aux infos paraissait encore pire, alors j’ai décidé d’opter pour la franchise. Ça donnait quelque chose comme ça :

« Hey, je peux t’offrir une bière ? »

« Non, merci. Je ne bois plus. »

« Ah, bon ? »

« Ouais, c’est plus pour moi. Ça me gâchait la vie ! »

« C’est génial meuf, je suis content pour toi. J’ai déjà pensé à arrêter mais… »

C’était l’idée générale. Je repartais plus légère, quelqu’un d’autre comprenait combien c’était difficile et pensait que c’était cool que j’arrive à penser à ma santé en premier au lieu de replonger parce que c’est trop dur d’arrêter. Je sentais comme une liberté sauvage retrouvée. De celles qui arrivent quand vous ne dépensez plus toute votre énergie à cacher vos défauts à tout le monde, au lieu de les accepter et de comprendre que les autres en ont aussi.

« J’ai compris que les gens que je considérais comme des repères de la « coolitude » ne l’étaient pas parce qu’ils avaient une bonne descente mais parce qu’ils étaient eux-mêmes »

La séance d’épanchements dont j’avais tant besoin, tard le soir et bien éméchée, est devenue une conversation ordinaire. J’ai pu raconter à des amis comment j’avais surmonté une période de dépression particulièrement difficile ou comment je m’étais sentie rejetée quand je cherchais l’amour ou un travail et ils pouvaient s’identifier et me guider. La fois suivante, c’était moi qui les guidait. Au bout d’un moment, je me suis mise à voir que j’avais le coup de main pour comprendre ce que ressentent les gens. On ne me connaissait plus pour mes explosions lors de confessions nocturnes, au contraire, ma famille et mes amis ont découvert cette version grave cool de moi, comme quelqu’un qui est prêt à avoir des conversations honnêtes et compatissantes.

Ça ne voulait pas dire que mes problèmes de confiance en moi avaient disparu mais comprendre d’où ils venaient et savoir qu’ils font partie de nous, m’a donné la force d’être plus indulgente envers moi-même. Il est difficile de trouver des sources d’approbation en soi-même et on veut savoir comment y arriver. J’ai compris que les gens que je considérais comme des repères de la
« coolitude » ne l’étaient pas parce qu’ils avaient une bonne descente mais parce qu’ils étaient eux-mêmes. Une fille qui séduisait tout ceux qu’elle voulait n’était pas cool parce qu’elle faisait la fête mais parce qu’elle n’en avait rien à foutre de personne à part elle-même.

Après avoir fait ma cure de désintox’, ça m’a pris quelques semaines avant de trouver le courage de sociabiliser avec des amis qui m’avaient connue avant. La première soirée que j’ai passée sobre a été tellement difficile à gérer que j’ai dû partir plus tôt que prévu. J’étais envieuse, tout le monde pouvait boire et faire la fête et moi, j'étais la seule à être coincée dans ma décision. Ça faisait déjà quelques mois que je ne buvais plus et j’étais mortifiée de savoir ce qu’on pouvait penser de moi : une faiblarde, une bourrée, une faiblarde bourrée.

Mais rien de tout ça. Les gens ont fait leurs petites affaires ordinaires de soirée : ça buvait, ça parlait de plus en plus fort, ça devenait plus téméraire et moi je regardais, un peu étourdie, le bazar qui s’installait au fur et à mesure que la nuit avançait. Les couples se disputaient, certains pleuraient et j’observais cette tension que l’alcool faisait monter entre quelques gars qui ont fini par aller dehors en n’arrêtant pas de tomber par terre. Après quelques soirées du même genre, j’ai vu que je n’étais pas la seule à avoir des problèmes avec l’alcool. Je n’étais pas la seule à avoir des regrets, des gueules de bois et des explosions d’émotions.

J’étais marrante et j’étais sobre alors que beaucoup n’étaient pas si cool que ça sous alcool. Je grimaçais, reconnaissant certains de mes comportements que je haïssais comme quand je suis restée coincée avec un mec bourré qui refusait d’exprimer ses sentiments jusqu’à la fameuse explosion. C’est pas non plus très fun d’avoir six fois la même foutue explosion de sentiments parce qu’ils ont oublié qu’ils avaient déjà pleuré à propos de ça.

Ça n’avait pas d’importance qu’on me demande pourquoi je ne buvais pas cette nuit là (et si ça ressemble à quelque chose que tu pourrais demander à un pote : arrête !) J’ai découvert une toute nouvelle facette de ce que j’avais à offrir au monde et aux gens qui le composent. Lorsque je les croisais à des soirées ou des événements, je pouvais dorénavant construire de bonnes relations avec eux, parce que les conversations qu'on avait ne rentraient pas par une oreille pour sortir par l’autre. Une des premières amitiés que j’ai construite après avoir arrêté la tise a commencé comme ça, quand on a parlé de notre passion commune pour Real Housewives et pour la nature, et surtout les deux en même temps. Je l’ai relancé, alors que nous apprenions à nous connaître, et j’ai gagné une véritable amitié, non basée sur l’alcool.

Au bout de quelques mois de sobriété, quelque chose a changé. Je me suis réveillée en sachant exactement ce qu’il s’était passé la veille et je savais que je n’avais aucune raison d’avoir honte. Je pouvais suivre le fil de ma pensée pendant des jours et des semaines sans avoir à recommencer chaque jour la tête dans le brouillard.

J’avais le calme et la réserve d’une personne qui sait qui elle est et qui n’a pas besoin de l’approbation de qui que ce soit. Je pouvais être seule avec moi-même 10 secondes ou 10 jours et je me sentais bien avec les autres. C’est là que j’ai su que j’avais interprété la « coolitude » complètement de travers et que ce n’est ni un élixir ni une formule magique. Quand on est vraiment soi-même, on arrête de se soucier de ce que les autres pensent que l’on doit être.

« Je savais qui j’étais, ce que je voulais et tout aussi important, ce que je ne voulais pas »

De ces réflexions plus honnêtes et plus cohérentes, j’ai tiré de nouvelles techniques pour mon développement personnel. Au lieu d’aspirer complètement ivre à des objectifs, comme faire du sport tous les jours, j’ai commencé à vraiment les atteindre. Je me suis naturellement tournée vers ce que j’aimais, lire des romans d’amour lesbiens auto-publiés sur mon compte Kindle ou faire une formation pour devenir ambulancière. Quand j’étais petite, j’adorais toutes les petites figurines et j’en avais un paquet. J’aimais aussi les pierres précieuses et j’avais fait toutes les recherches que je pouvais faire dessus. En grandissant, j’ai élargi mes centres d’intérêt mais j’ai fini par en développer surtout un : l’alcool. J’avais oublié ce que c’était que d’être complètement plongée dans quelque chose que j’aime au point que cela m’absorbe entièrement. Rester sobre pendant plusieurs mois de suite m’a ramené à la vie et maintenant, plusieurs années plus tard, j’ai toute une étagère remplie de livres sur les pierres précieuses et leur attirail et un mini zoo de figurines animales miniatures que j’adore et qui s’agrandit. Quand j’ai recommencé à faire de la place pour ces choses-là, j’ai été surprise de ne pas trouver cela enfantin. C’était comme rentrer à la maison.

Je savais qui j’étais, ce que je voulais et tout aussi important, ce que je ne voulais pas. Je savais que je voulais trouver quelqu’un qui m’aime, avoir une maison, vivre une vie sans peur et ne plus perdre de temps à prétendre être quelqu’un que je ne suis pas. Les amitiés que j’ai construites à partir de centres d’intérêt communs et de vraie affection réciproque sont bien plus fortes que toutes celles que j’avais construites à partir d’une passion commune pour l’alcool, où personne ne disait rien à propos de combien on buvait. J’ai pu choisir d’être la casanière que j’avais toujours voulu être. Un vendredi soir, je me suis surprise à lire un livre tranquille à la maison en sachant bien que mes amis faisaient la fête en ville ; je me suis sentie mieux que toutes les fois où les shots de vodka avaient enfin fait effet.

Quand tu prends ton courage à deux mains et que tu dis, Ça suffit. J’arrête, à une substance, tu es fort et ce courage s’infiltre alors dans d’autres domaines de ta vie : Si j’ai pu arrêter de picoler, je peux faire ça. Je me suis lancée davantage dans l’écriture et j’ai commencé à être publiée, j’ai dit oui à des opportunités de développement professionnel et j’ai divorcé. Et même après ça, j’ai réussi à garder l’alcool en dehors de ma vie. J’ai commencé à avoir la tête sur les épaules et j’ai craqué pour la gentille, désordonnée, compliquée et imparfaite idiote assise dessus. Quand je suis confrontée à l’échec, ou quand je me sens honteuse, je sais que ces sentiments arrivent parce que c’est comme ça et pas parce que je suis une mauvaise personne.

Boire un petit verre me manque encore de temps en temps, malgré tout ce temps d’abstinence. Mais arriver à m’apprécier vraiment, et voir que je pourrais même m’aimer, m’a donné un sentiment de sérénité aux antipodes de la peur de rater quelque chose. Ne plus avoir à me soucier de ce que les autres font m’a libéré pour faire ce que moi, je voulais, et ça m’a été extrêmement utile quand je me suis mise à voir d’autres personnes après mon divorce et quand j’ai finalement trouvé quelqu’un qui a su aimer tous les petits morceaux de mon être qui restaient cachés même pour moi. Apprendre à me connaître, c’était aussi décider de traverser la moitié du pays pour déménager et repartir à zéro avec peu de doutes que ce serait la bonne. Ça a transformé ma vie au niveau amical, amoureux, professionnel et honnêtement, ça a largement amélioré ma vie sexuelle.

J’ai compris que l’alcool n’était pas de la « coolitude » en bouteille ou un programme automatique pour devenir marrant. Il ne sert à rien d’attendre que quelque chose se passe à chaque instant, alors qu’en réalité, tout dépend de soi-même pour avancer dans la vie. Quand j’ai compris cela, j’ai su que tout ça en valait la peine, chaque moment d’angoisse, chaque difficile décision de renoncer à l’alcool pour un Perrier et un meilleur jour le lendemain.

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