Issei Sagawa Cannibale
Photo : Alexandra Boulat / SIPA 
Crime

37 ans après, le « Japonais cannibale » fascine toujours

Célèbre pour avoir dévoré une copine de fac, Issei Sagawa fait l’objet d’un culte malsain – mais persistant.
22.8.18

Face caméra, depuis son bungalow exigu de la banlieue de Tokyo, Issei Sagawa évoque calmement les pulsions sexuelles macabres qui l’ont conduit à tuer, découper et manger sa copine de fac. Trente-sept ans après ce crime atroce, celui que l’on surnomme « le Japonais cannibale » fait l’objet d’un documentaire qui sort ce mercredi sur les écrans français. Réalisé par les anthropologues Verna Paraval et Lucien Castaing-Taylor, Caniba s’ajoute à la longue liste de films et d’ouvrages consacrés à ce grand malade qu’est Issei Sagawa. Mais pourquoi ce personnage monstrueux fascine-t-il toujours autant ? Comment expliquer qu’il soit devenu un mythe – et même un objet de culte pour ses nombreux fans ?

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Il y a, bien sûr, la cruauté exceptionnelle des faits, et son originalité, puisque les cas de cannibalisme sont rares dans le monde moderne. Mais il y a, surtout, la personnalité de Sagawa lui-même. Pour Isabelle Horlans, chroniqueuse judiciaire qui a beaucoup travaillé sur notre fascination collective pour les criminels, la célébrité de Sagawa est liée « à la façon qu’il eut de se sortir de cette histoire à la fois libre et riche. Et ce, tout en mettant en permanence en avant le crime odieux qu’il a commis ». Un tel destin est, assure-t-elle, « unique ».

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Issei Sagawa, escorté par des policiers français le 17 juin 1981, au siège de la préfecture de police de Paris, après un interrogatoire. © Dominique Faget / AFP

Pour le comprendre, retour le 11 juin 1981, à Paris. Issei Sagawa, étudiant de 32 ans, a invité dans son studio du XVIe arrondissement Renée Hartevelt, une Néerlandaise de 24 ans, rencontrée en cours de Littérature Comparée à l’université Paris-III. Alors que la jeune femme lui lisait à haute voix une poésie allemande, il l’a tuée d’une balle de carabine dans la nuque. Il l’a ensuite dépecée – en prenant soin de photographier chaque étape. Et a mangé une partie du corps – laissant le reste de son macabre dîner dans le frigo. La suite est grand-guignolesque : sorti de chez lui avec de grosses valises bourrées de chair humaine, il s’est rendu en taxi au bois de Boulogne. Mais là, une d’entre elles a cédé sous le poids et s’est ouverte – dévoilant son contenu aux yeux des promeneurs. Arrêté 48 heures plus tard au pied de son domicile, il a très vite reconnu les faits. Mais les experts ayant attesté de sa maladie mentale, il a bénéficié d’un non-lieu. Brièvement interné en France, il a ensuite été extradé au Japon, où il a été définitivement libéré – les psychiatres japonais lui ayant, certes, diagnostiqué des « troubles de la personnalité », mais aucun symptôme psychotique justifiant un internement.

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« Sagawa est vraiment le type qui a le plus baisé la planète ! » - Isabelle Horlans, journaliste judiciaire

Et c’est là que Sagawa est devenu une vedette. Il faut dire qu’il a lui-même capitalisé sans vergogne sur son crime : une vingtaine de livres, de la bande dessinée, des chroniques dans les journaux, des films pornos fétichistes… À chaque fois qu’on lui a tendu un micro, Sagawa s’est raconté dans les moindres détails. On pense, bien sûr, à Luka Rocco Magnotta, surnommé « le dépeceur de Montréal » après le meurtre de son amant en 2012, qui a lui aussi été magnifié et glorifié sur une bonne partie du globe.

Mais à une différence près, rappelle Isabelle Horlans : « Le Canada, où il a été condamné à perpétuité, ne l’a jamais bien traité. Alors que c’est le Japon qui lui a permis de recouvrer sa liberté. » Clairement, pour cette spécialiste du monde judiciaire, « Sagawa est vraiment le type qui a le plus baisé la planète ! »

« C’est au CP que j’ai pensé pour la première fois que les cuisses d’un camarade de classe feraient un bon goûter » - Issei Sagawa

Pour se faire, il s’est savamment construit un personnage médiatique, à coup de punchlines lancées en toute décontraction. Interviewé en 2010 par VICE Japon, il y revendiquait haut et fort son cannibalisme, balançait sans détour : « c’est au CP que j’ai pensé pour la première fois que les cuisses d’un camarade de classe feraient un bon goûter » ou « avant même que je ne m’en sois rendu compte, les grandes et belles occidentales déclenchaient chez moi des fantasmes liés à la viande humaine ».

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Isabelle Horlans y voit un « businessman superintelligent », dont l’« aplomb » et le « bras d’honneur permanent » ont des conséquences désastreuses : « On fait de lui un héros qui a évité toutes les chausse-trappes et qui vit aujourd’hui comme un nabab dans son pays, en oubliant totalement la victime. »

Il faut dire que le calvaire de Renée Hartevelt est souvent éludé au profit d’un Issei Sagawa starisé. C’est d’ailleurs aussi pour elle que l’auteure Nicole Caligaris a écrit en 2013 Le Paradis entre les jambes (éditions Gallimard) dans lequel elle publie notamment sa correspondance avec l’étudiant japonais, qu’elle a connu à la fac. « Reprendre les lettres d’Issei Sagawa, c’est encore lui accorder non seulement l’attention mais la parole, la présence dont Renée Hartevelt a été privée […]. Parole, attention médiatique dont Issei Sagawa vit, depuis qu’il a été rendu à la liberté. » Pour elle, cette attitude médiatique « consiste à banaliser l’acte, à le sortir de l’impensable ».

« Tu pourrai me manger, moi, ton frère ? » - Jun Sagawa, frère cadet d'Issei Sagawa

Reste que c’est sur cette provocation permanente qu’Issei Sagawa s’est construit, suscitant un engouement proche de celui connu par des tueurs en série américains comme Ted Bundy ou Richard Ramirez. Si bien que même diabétique, victime d’un AVC et cloué sur un fauteuil roulant, l’ancien étudiant de la Sorbonne ne semble pas vouloir renoncer à ce statut. Bientôt septuagénaire, il vit avec son frère cadet Jun, qui s’improvise aide-soignant. Dans le documentaire Caniba, ce dernier lui demande : « Tu pourrais me manger, moi, ton frère ? » En guise de réponse, le silence d’Issei Sagawa vaut mille mots.

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