Crime

Des anciens détenus français racontent le sexe derrière les barreaux

Ce qui se trame à l'ombre des tours fortes.

par Pauline Verduzier
26 Juin 2017, 5:00am

Illustration de Marion Dupas

Une pièce nue, avec une table et deux chaises, une porte fermée percée d'une lucarne. Quatre murs où, l'espace d'un instant, le monde du « dehors » vient rendre visite, où l'on peut l'effleurer ou le prendre dans ses bras. Ce « bel extérieur » vient voir Paul, 50 ans dont six en détention, en la personne de sa petite amie de l'époque. Le besoin de se voir, l'attente du parloir et, le jour venu, l'étreinte quand le surveillant a le dos tourné. « Tu disposes de 45 minutes : tu as le temps de baiser », lâche cet homme musclé, vêtu d'un col roulé noir. « Ça reste très furtif, ce sont des instants volés. Je ne suis pas sûr qu'il y ait vraiment de l'excitation ou que ce soit un bon moment des deux côtés, mais ça fait du bien, ça aide. Tu prends ce que tu peux prendre. » Il raconte que ces incartades dépendent du bon vouloir des surveillants. « Quelqu'un qui t'aime bien, il te laisse faire ta vie avec ta nana. D'autres vont passer toutes les deux minutes pour te surveiller. C'est quasiment un marché de gré à gré. Le gardien intelligent sait quand il fait face à une pétasse qui vient pour tirer un coup ou si c'est une vraie histoire, un couple qui a envie de se voir. »

Avec son amie, ils tiennent ainsi pendant deux ans. Puis, avec le temps, le lien s'étiole. À la passion des premiers courriers succèdent les discussions autour des problèmes matériels. Le parloir devient une corvée pour l'autre et les rapports se tendent. « Un jour, elle te dit qu'elle ne viendra plus. Elle a besoin de refaire sa vie, de rencontrer des gens. Et toi, tu ne peux lui donner que ces quelques moments. C'est extrêmement douloureux, parce que je tenais à cette fille et qu'elle faisait que j'étais encore humain en détention. Tu te sens abandonné, tu deviens un numéro d'écrou », regrette-t-il.

« On n'est pas en bois, on a besoin d'affection. » – André

Pour passer le temps, Paul fait du sport. Il entend bien rester beau et « ne pas subir ». Il devient même écrivain public pour ses codétenus, lit le courrier et rédige des lettres pour les autres. « Tu rentres dans l'intimité des grands caïds. C'est toi qui leur apprends un décès, une tromperie, une annonce de séparation, un problème juridique. Bref, ce qui rythme la vie d'un détenu. Ensuite, ils te dictent ce que tu dois répondre. Tu dois trouver les mots justes pour les femmes. J'ai adoré faire ça. » Il ajoute que certains délinquants incarcérés ont leur propre « réseau de meufs ». « La fille est ''convoquée'' au parloir pour baiser et passer du shit », assure-t-il. L'une d'elles l'a déjà « dépanné » mais ça l'a « gavé ».

Garance, une bénévole du Genepi, le Groupement étudiant national d'enseignement aux personnes incarcérées, dit avoir entendu des blagues sur les « parloirs McDo » de détenus célibataires, dédiés au sexe avec des « copines » – parfois des prostituées. Cette militante, qui côtoie le milieu carcéral depuis cinq ans, pense qu'il y a une pénurie d'amour, davantage que de sexe, notamment dans les maisons centrales, celles qui prennent en charge les personnes ayant écopé de longues peines. Un site internet, Ban public, recense d'ailleurs les petites annonces d'hommes incarcérés en quête de tendresse, comme celui-ci qui cherche à « correspondre dans un premier temps, en espérant que l'amour sera proche » ou cet autre, « prêt à construire une relation sérieuse ».

André, ancien gangster lyonnais de 74 ans dont 35 passés derrière les barreaux, le dit lui-même : sans quelqu'un pour rendre visite, apporter du linge ou écrire, on ne vit plus. « On n'est pas en bois, on a besoin d'affection », résume-t-il. Une fois, pour son anniversaire, une femme lui a envoyé des poils de sexe scotchés sur une feuille constellée de traces de rouge à lèvres. « Dédé » s'est marié à deux reprises en prison. Une dame a vu sa photo dans le journal. Elle-même était incarcérée dans un autre établissement avec la femme d'un codétenu d'André, et a pu correspondre avec lui par ce biais. Les missives étaient écrites à la plume trempée dans du jus de citron, qui permet de rendre le message invisible jusqu'à ce qu'on passe la feuille au-dessus d'une flamme ou d'une plaque chauffante. Une fois libérée, la nouvelle conquête d'André est allée le voir au parloir. Puis un jour, l'adjoint au maire est venu et, en présence de surveillants et de leurs témoins, ils se sont mariés. En un quart d'heure, tout était plié. Ils finiront par se disputer puis divorcer car, après tout, « on ne peut pas obliger une femme à attendre des années ».

Un surveillant pénitentiaire que nous avons interrogé se souvient justement d'un mariage dans l'une des prisons où il a travaillé, à Marseille. Les nouveaux mariés devaient se retrouver au parloir dans la foulée de leurs noces. « On était à l'extérieur du box avec une autre surveillante. Elle m'a dit ''regarde''. Et là, je les ai vus faire l'amour. J'ai rédigé un rapport, mais il n'y a pas eu de sanctions », relate-t-il. Selon lui, tout dépend de la direction de l'établissement, et des circonstances – en l'occurrence celles d'une union tout juste scellée. « Nous, on fait notre taf », ajoute-t-il, se défendant de tout arrangement avec les détenus. « On ne peut pas contrôler tout le monde en même temps. Quand il y a une vingtaine de cabines, on ne peut pas être partout à la fois. C'est officieux, on fait notre tour et ils font leur truc en cachette. »

« Tu fais ça debout ou sur la table, mais la plupart du temps, tu es assis et la fille vient en jupe sur toi, en gardant un œil sur la lucarne. » – Alain

De fait, les rapports sexuels en prison sont officiellement interdits et passibles de sanctions disciplinaires pour avoir « imposé à la vue d'autrui des actes obscènes ou susceptibles d'offenser la pudeur » (selon l'article R57-7-2 du Code de procédure pénale). Une membre de l'administration pénitentiaire nous précise que cela peut entraîner un rappel à l'ordre, des suspensions de droits de visite ou un passage en commission de discipline, mais que les choses diffèrent en fonction de certains facteurs. Par exemple, la possibilité ou non de bénéficier d'une unité de vie familiale (UVF), ces appartements où un détenu peut recevoir sa famille dans l'intimité, sans surveillance – et où le sexe est donc possible, dans un cadre légal. Selon les chiffres du ministère de la Justice, il en existe aujourd'hui 120, réparties dans 37 des 186 établissements pénitentiaires français. « Il est plus difficile de tenir une position ferme sur les parloirs s'il n'y a pas d'UVF à disposition. Certaines directions laissent faire et les agents n'ont pas toujours de consignes claires », ajoute notre source.

Alain, ancien détenu quinquagénaire sorti en 2015 de 14 ans de détention, a vu sa compagne le quitter au cours de son incarcération. À l'époque, la chaleur et l'odeur d'une femme, comme il dit, lui manquent. Il parle des trois solutions qui s'offrent alors à lui : ne rien faire et attendre, « devenir homo » ou se débrouiller pour faire venir une « personne féminine ». Sur le téléphone portable qu'il parvient à se procurer, il s'abonne à un service de rencontres par SMS et réussit à convaincre, en tout, une dizaine de femmes de le rencontrer au parloir. Ses nouvelles amies se font passer pour des cousines pour obtenir un permis de visite. Parfois, il éprouve des sentiments. Mais certaines viennent juste pour le sexe, animées par la curiosité d'une aventure avec un « bandit ». « Tu fais ça debout ou sur la table, mais la plupart du temps, tu es assis et la fille vient en jupe sur toi, en gardant un œil sur la lucarne », détaille-t-il. Corinne, une femme blonde de 50 ans dont l'époux a été détenu pendant deux mois, optait pour des robes avec un legging troué dessous. « Ça dure cinq minutes, c'est vraiment pour faire plaisir à son homme, pas à soi. Pour lui, c'est un petit moment de liberté. On a des besoins, c'est logique », glisse-t-elle, poursuivant : « Cela revient à braver l'interdit et c'est stressant, car on a peur de se faire prendre et d'être privée de visite. Mais toutes les femmes sont prêtes à prendre le risque, par amour. »

Qu'en est-il de la contraception ? Comme les emballages en aluminium sonnent aux portiques, difficile de ramener des préservatifs de l'extérieur. Certaines les transportent dans de la cellophane, ou bien l'homme s'en procure à la pharmacie de la prison. Roch-Etienne Noto, cadre de santé et ancien infirmier en milieu carcéral, confirme que les détenus peuvent demander des capotes aux soignants, même si le sujet de la sexualité reste tabou. « Dans les esprits, on a l'idée d'une vie carcérale sur le modèle de la vie monacale. Le détenu doit réfléchir à ses actes et on n'est pas censé avoir une sexualité. Comme elle n'est pas censée exister, on n'en parle pas, sauf si des violences nous sont rapportées », relève-t-il. Quant aux relations entre hommes, les témoignages varient. Certains parlent de couples homos formés en détention qui se cachent, d'autres de rapports tarifés et payés en cigarettes et autres « avantages », d'autres encore d'homosexualité « circonstancielle ».

Reste la masturbation la nuit, alors qu'on est plusieurs dans la même cellule, ou quand les autres sont en promenade. André, notre gangster lyonnais, explique que certains détenus utilisaient un sac plastique rempli de crème Nivea et le plaçaient dans un trou percé dans un matelas en mousse. « On prenait le matelas dans les bras et puis voilà… Vers 23 heures, le bruit qui venait de la gare de Perrache couvrait le va-et-vient », dit-il. Lui a mal vécu une permission accordée après dix ans de détention et de plaisirs solitaires. Il n'arrivait plus à bander. « Je suis allé voir une prostituée et ça ne m'a fait aucun effet. Subitement, ce n'est plus une photo ou un film, mais une vraie jolie femme devant soi. J'ai gardé son parfum sur moi et je me suis masturbé en rentrant. »

« La sexualité des hommes est vue comme un besoin, tandis que les femmes seraient plus dans l'émotionnel. L'administration est imprégnée de ce genre de clichés. » – Gwenola Ricordeau

En 1963, Jacques Lesage de La Haye, derrière la porte de sa cellule, entend parler de sexe en prison pour la première fois. Des visiteurs discutent avec le directeur et lui demandent : « Pour la sexualité, qu'est-ce que vous faites ? » L'intéressé répond qu'il n'y a pas de solution et qu'il est obligé de laisser les personnes livrées à elles-mêmes. Aujourd'hui, M. de La Haye est psychologue, psychanalyste et animateur de l'émission « Ras-les-Murs » sur Radio libertaire. Il a 78 ans et a consacré une grande partie de sa vie à se battre pour le droit des détenus à entretenir une vie sexuelle et affective. « Les premières UVF ont été mises en route en 2003 mais ce n'est que partiel, et la majorité des détenus est livrée à la même misère sexuelle, à cause d'une hypocrisie qui est comme une surdité intra-muros. Tous les travaux sur le sujet montrent que cela crée de la frustration, des obsessions et un mal-être. Mais visiblement, le bien-être émotionnel et psychologique ne fait pas partie du discours de la pénitentiaire », tempête celui qui aimerait que la généralisation des « parloirs intimes » s'accélère. « Des expériences au Canada ont montré que cela permettait une réduction des tensions et que c'était un facteur positif pour la réinsertion les prisonniers », assure cet ancien détenu, qui n'en revient pas que la question reste encore en suspens.

Et les femmes dans tout ça ? Elles représentent 3,5 % de la population pénale écrouée. Gwenola Ricordeau, une maîtresse de conférences en sociologie à l'Université Lille 1 – Clersé (Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques) qui a travaillé sur la sexualité des personnes détenues, a recueilli de nombreux témoignages de femmes. « Il y a beaucoup de récits qui parlent d'épanouissement sexuel, de la première fois où on a eu des relations heureuses. C'est quelque chose d'assez récurrent car, parmi les femmes détenues, beaucoup ont subi des violences, et elles trouvent dans ces relations quelque chose d'incomparable avec le reste de leur vie », explique-t-elle. Sur le plan de la sexualité, la chercheuse relève que la grande différence réside dans les représentations genrées. « La sexualité des hommes est vue comme un besoin, tandis que les femmes seraient plus dans l'émotionnel. L'administration est imprégnée de ce genre de clichés. Du coup, on surveille beaucoup plus les rapports hétéros dans les prisons de femmes à cause de la peur d'une éventuelle grossesse. Il y a une forme de tolérance chez les hommes, une solidarité masculine qui veut que si l'homme n'a pas de rapports, il peut devenir violent et/ou violer. En revanche, l'homosexualité féminine est beaucoup mieux acceptée et vue comme une forme d'amitié, du fait de cette désexualisation. »

On en discute autour d'une bière avec Brigitte Brami, ancienne détenue de 53 ans et écrivaine ( La prison ruinée, Miracle de Jean Genet), qui se décrit comme la « nouvelle Albertine Sarrazin », cette romancière qui écrivit les fabuleux L'Astragale et La Cavale sur sa vie de délinquante et de prisonnière. Brigitte Brami a été incarcérée à deux reprises, en 2008 et en 2013, à la maison d'arrêt pour femmes de Fleury-Mérogis. Le regard de la brune en pantalon rose s'illumine en évoquant ses souvenirs. Elle décrit une ambiance « soixante-huitarde » et dit y avoir découvert ce qu'elle appelle le « corps vrai ». Pas ceux des magazines. Les corps marqués, blessés, avec des cicatrices, qui s'exposent et se dénudent sans complexes. « Je suis moi-même très complexée et je n'avais jamais dragué de ma vie. Je suis lesbienne et, en prison, j'ai découvert un univers romanesque, plein de désir et d'histoires d'amour, où on s'écrit des mots doux qu'on glisse sous les gamelles, où les filles se roulent des pelles seins nus, où c'est la séduction du matin au soir, où les femmes se passent de la pommade et se touchent sans tabous », dit-elle. Elle assure y avoir trouvé sensualité et sororité, avant de conclure : « Le corps en prison est fait pour se battre et pour aimer. »

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