Interviews

Honey Dijon revient mettre vos pendules à l'heure

« La dance music a perdu une bonne part de son imagination, de sa liberté et de son inventivité. Il est temps d’y remédier. »

par Patrick Thévenin
14 Décembre 2017, 3:00pm

Depuis une vingtaine d’années, Honey Dijon s’est affirmée à la fois comme une des meilleures DJ’s d’un axe imaginaire qui relierait Chicago et New York, comme une égérie courtisée par la mode et comme une activiste transgenre. Capable de faire la couverture du magazine techno Groove comme de poser dans les pages glacées de Vogue, Honey Dijon a sorti à l’automne The Best of Both Worlds, premier album en forme de plongée dans la scène clubbing des 90’s, où l’influence de Derrick Carter, Frankie Knuckles, Danny Tenaglia, Grace Jones et même 808 State plane comme une ombre bienveillante. Rencontre avec celle qui maîtrise les subtilités du dancefloor comme personne et sera demain, à Paris, la maîtresse de cérémonie de la soirée Novodisco au Badaboum.


Noisey : Tu es tombée comment dans la house music ?
Honey Dijon : J’ai la chance d’être née et avoir grandi à Chicago, le berceau de la house, au moment où ce mouvement musical et cette culture étaient en train de naître, au milieu des 80’s. La musique a joué un rôle prépondérant dans ma vie, mes parents en écoutaient beaucoup - de la soul, du r’n’b, du jazz et tout ce qui sortait des labels Motown ou Solar Records. La musique de l’époque était très riche et sociale, elle évoquait les luttes, l’amour, les expériences humaines. Vers 13 ans, je me suis débrouillée pour choper une fausse carte d’identité et j’ai commencé à sortir en club. C’était la force de la house music à l’époque, les gens se réunissaient par amour et passion et non pas en fonction de leur orientation sexuelle ou de genre. Ce mélange m’a beaucoup marqué, la culture disco et pré-house était majoritairement composée de blacks, de latinos, de transsexuelles, de travestis, de gays et de femmes, des gens marginalisés par la culture mainstream et qui créaient et inventaient de tout pièce leur propre monde, leurs propres clubs, leur propre musique.

Tu as connu la Warehouse de Frankie Knuckles et le Music Box de Ron Hardy ?
Non j’étais trop jeune ! Je suis de la deuxième génération house de Chicago, ce sont des personnes plus âgées qui m’ont initié comme Lori Branch, une des premières transsexuelles que j’ai rencontrée et à laquelle je me suis beaucoup identifiée. Elle était très amie avec Farley « Jackmaster » Funk et Frankie Knuckles, elle passait des nuits entières à la Warehouse, au Powerplant et au Music Box, elle me racontait dans le détail tout ce qui s’y passait, elle me faisait écouter les disques que les DJ’s jouaient, c’est grâce à elle que j’ai connu Salsoul, Candido ou First Choice.

C’est à Chicago que tu rencontres Derrick Carter ?
Oui, par un ami gay de ma grande sœur qui le connaissait, il sortait dans pas mal de soirées underground où commençait à mixer Derrick. C’est lui qui m’a appris qu’il travaillait à Importes Etc., un magasin de disque où je l’ai rencontré et c’est comme ça que nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. A chaque fois qu’il mixait au Shelter ou à l’Alcazar à Chicago j’étais là, j’ai beaucoup appris du métier en le regardant mixer, passer d’un disque à l’autre, j’étais comme une éponge. C’est comme ça que tu deviens DJ, en suivant et observant tes idoles, il n’y a pas d’autres école, c’est quelque chose que tu dois vivre au plus profond de toi.

Tu es devenue DJ à quel moment ?
Dans les clubs de Chicago, la musique était très éclectique, pas monomaniaque, tu pouvais entendre Kraftwerk, Yello, Mr Fingers, Giorgio Moroder, Bauhaus, Yellow Magic Orchestra, Front 242, les B-52’s ou Nitzer Ebb. C’est en déménageant à New York vers la fin des 90’s que je me suis rendu compte que la musique y était très compartimentée, au Shelter c’était très deep, au Sound Factory tribal et wild pitch. Cette ségrégation musicale ne correspondait pas à ma conception de la musique, je n’avais pas envie d’écouter un DJ qui joue tout au long de la soirée la même chose, qui considère comme une hérésie d’enchaîner un disque de techno et de house. C’est comme ça que j’ai commencé à passer des disques dans un petit bar de New York.

Pourquoi avoir déménagé à New York ?
Parce que je lisais trop Interview Magazine, que j’étais obsédée par Andy Warhol et que je voulais le rencontrer, mais aussi Basquiat, Keith Haring, Stephen Sprouse. Toute la scène culturelle qui gravitait downtown me fascinait et je voulais en faire partie. J’étais dingue du label ZE Records, de Kid Creole & the Coconuts, du photographe Steven Meisel qui débutait à l’époque et shootait toute cette ébullition. En arrivant à New York, j’ai commencé à traîner dans la scène arty et drag-queen comme danseuse et performeuse. C’est là que j’ai rencontré des figures de la nuit comme Lypsinka, Judith Bankhead, Lady Bunny ou Connie Fleming une trans qui bossait pour Thierry Mugler ou Vivienne Westwood. Elles m’ont toutes, à leur manière, appris à forger ma propre identité.

C’est à New York que tu es devenue proche des meilleurs DJ’s et producteurs de l’époque ?
Mon premier appartement était situé juste à côté de celui de Frankie Knuckles, Roger Sanchez habitait pas loin. Derrick Carter m’a présenté Claudia Cuseta qui avait cofondé le label Maxi Records où Danny Tenaglia a sorti ses premiers tracks. C’est comme ça que je suis devenue très proche de Danny qui m’a offert ma première table de mixage. J’ai beaucoup appris en trainant en Twilo quand il faisait des sets marathon de plus de douze heures, c’est là que j’ai entendu la première fois Miss Kittin & The Hacker, Maurizio ou Jesper Dählback. A l’époque, j’étais dehors sept nuits sur sept, les médias commençaient à s’intéresser à la house, la période était vraiment excitante, l’énergie était contagieuse.

La scène club a beaucoup changé ?
La dance music a perdu de vue ses racines artistiques et sa philosophie du mélange. Ce n’est désormais plus un monde dirigé par des artistes mais des entertainers. Internet a aussi beaucoup changé la donne, tu n’as désormais plus besoin de sortir en club pour faire partie de cette culture, il suffit de se connecter à Youtube. Aujourd’hui tout est répertorié jusqu’au moindre set d’un DJ inconnu, il y a des photographes dans toutes les soirées, on filme tout en permanence. Ce n’était pas le cas à l’époque, si tu voulais faire partie du mouvement, il fallait sortir, se mélanger, donner de sa personne. La force de la house music, c’est le mystère qui l’entourait, quand tu allais dans des endroits étranges qui faisaient peur à beaucoup de monda, quand tu croisais des gens que tu n’aurais jamais rencontré dans d’autres situations de la vie courante ou quand tu baisais avec des gens avec qui tu n’aurais jamais imaginé coucher. Désormais il suffit de downloader une appli et de se servir de son Smartphone sans avoir besoin de bouger son cul de son sofa. Il n’y a plus d’interactions humaines, tu n’as qu’à attendre qu’on te livre à domicile.

C’est pour cette raison que tu t’es installé à Berlin ?
Dans les années 2000, je me suis retrouvé à jouer à Berlin, je n’y avais pas mis les pieds depuis de longues années et la ville m’a rappelé ce que pouvait être New York avant le gentrification, avant le nettoyage radical opéré à la fin des 90’s par Rudy Giuliani qui a tué toute la nuit, avant l’augmentation des loyers qui a fait fuir les plus défavorisés vers Brooklyn. New York a perdu à cette époque toute sa superbe, la culture underground, la décadence, la vie nocturne, la libération sexuelle, la célébration des différences. Je ne retrouve cette ambiance de liberté et de créativité aujourd’hui qu’à Berlin.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour sortir un disque ?
Parce que je n’avais rien à dire et parce que mes meilleurs amis dans le métier se nomment Derrick Carter et Danny Tenaglia, que je connais Cajmere, David Morales ou Green Velvet. Le problème d’être entouré par les meilleurs c’est que tu veux aussi être la meilleure ! J’ai surtout mis dix ans à effectuer ma transition de genre et ma priorité était de me sentir en adéquation avec moi-même.

Quand as-tu réalisé que tu étais transgenre ?
J’ai grandi à une époque où il n’y avait pas tous ces débats sur la transidentité, il n’y avait même pas de terme pour nous définir. J’avais conscience d’être différente des autres enfants, je n’étais pas gay non plus, mais je ne posais pas de mots sur ma différence. Rien à voir avec aujourd’hui, où tu n’es plus obligé de te définir par ton genre ou ton orientation sexuelle, où le choix des possibles est large. J’ai vraiment commencé à assumer mon identité de genre lorsque j’ai déménagé à New York et que la communauté trans m’a accueilli et appris à m’accepter, m’a donné des conseils pour devenir ce que je suis aujourd’hui.

Tu te sens militante ?
Plutôt agitatrice, je ne veux pas être un modèle mais une source de possibles. Je veux aider à changer la vie des gens, leur manière de penser, leur rapport aux autres, leur engagement dans la société. Je suis souvent en colère, quand on m’explique comment une femme transgenre doit se comporter, quand on me demande si je suis opérée ou pas, je déteste la gentrication, le consumérisme sans âme, l’injustice, l’oppression, le patriarcat, le sexisme, la misogynie, le racisme, l’exploitation sexuelle. La liste est sans fin.

Photo - Yann Weber

C’est toujours difficile d’être une femme dans le monde des DJ’s ?
Ce n’est pas facile d’être une fille en général que les choses soient claires ! Le monde est majoritairement gouverné par les hommes et la scène club est toujours aux mains d’une bande de mecs. Autrement comment expliquer que je sois la seule DJ trans de couleur dans un mouvement né il y a plus de trente ans ? Comme si toutes ces années les femmes et les minorités n’étaient pas parvenues à se créer des espaces à elles. Si la dance culture est si ennuyeuse en ce moment c’est parce qu’elle est devenue hétéronormée et blanche. Il y a toujours d’excellents producteurs blacks ou latinos, mais tu ne vois plus beaucoup de gens de couleur dans les clubs comme aux débuts de la house. Peut-être que la nouvelle révolution disco, comme celle prônée par des collectifs queer comme Horse Meat Disco, Honey Sound System ou des clubs comme le Panorama Bar qui est un des rares au monde à avoir confié ses résidences à des artistes femmes et lesbiennes comme Toma Sum, Steffi ou Virginia, va changer les choses.

Le monde de la mode t’adore, comment t’es tu fait inviter ?
J’ai forcé le passage en fait ! Enfant, la musique, l’art et la mode m’ont permis d’échapper à la violence du monde, je n’avais pas de problème avec ma famille, mais dès que je sortais dans la rue, comme j’étais différente j’étais agressée, moquée, ostracisée. Donc je me réfugiais dans la musique et les magazines de mode comme Interview, Vogue, Elle, I-D. Puis en tant que DJ j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de stylistes, notamment quand je jouais au Cock à New York, un endroit minuscule, melting-pot de tous les artistes et freaks new yorkais où on croisait souvent Hedi Slimane. Comme ils aimaient ce que je jouais en club certains m’ont invité à jouer à leurs soirées post-défilés, puis de fil en aiguille ils m’ont demandé de faire la musique de leurs shows. Des stylistes comme Kim Jones ou Riccardo Tisci m’ont ouvert les portes d’un monde qui me fascinait depuis des années.

Comment réagis-tu à la hype actuelle autour des transgenres dans la mode ?

Déjà je pense que toute visibilité est bonne à prendre même si parfois je me demande pourquoi soudainement la mode se passionne pour les transgenres. Est-ce que c’est une manière d’être cool à moindre frais où est-ce que ça participe d’un engagement plus global ? Bien sûr je ne peux que m’en réjouir, pour une fois qu’on ne nous présente pas comme des prostituées, des suicidaires ou des psychopathes comme c’est souvent le cas dans les médias. Heureusement les choses changent et s’améliorent avec des personnes comme l’écrivaine Janet Mock, l’actrice Laverne Cox et moi à ma moindre échelle. Les transgenres doivent prendre la parole, raconter leur histoire, parler de leur vécu. Il est hors de question que d’autres parlent à notre place et nous disent comment agir et se comporter.

Tu subis toujours la transphobie aujourd’hui ?
Evidemment, tu te moques de moi ou quoi ? C’est toujours compliqué, souvent embarrassant et vexant. Je dois constamment faire face à des questions mal intentionnées comme savoir quelles parties de mon corps ont subi ou non une intervention chirurgicale. J’ai parfois l’impression qu’on me voit comme un être en pièces détachées et pas comme une entité globale. J’ai une bonne amie qui résume parfaitement la situation quand elle dit : « quand tu es une trans opérée ça ne va pas, quand tu ne l’es pas ça ne va pas non plus. » Quoi qu’on fasse les gens ne sont jamais contents de toute manière !

Ton album sonne comme un voyage dans un New York disparu, celui de la fin des 90’s.
J’ai mis quatre ans à le composer, ce que je voulais retranscrire c’était le feeling de cette époque pour quelqu’un qui ne l’aurait pas vécu. Je n’avais pas envie d’être nostalgique, je voulais capturer l’esprit d’une période où les gens sortaient pour s’éclater, oublier leurs problèmes, prendre des drogues, rencontrer des gens, baiser et danser. Parfois j’ai l’impression que les gens ne font plus de musique, je vais en club et je n’entends pas de la musique mais des tracks, j’ai l’impression d’entendre le même morceau pendant huit heures, sans vocal, avec le même rythme, les mêmes instruments et les mêmes patterns de logiciels. Mon album est aussi une réaction contre ça, la dance music a perdu une bonne part de son imagination, de sa liberté et de son inventivité. Il est temps d’y remédier.


The Best Of Both Worlds est disponible sur Classic Records / Defected.

Patrick Thévenin est disponible sur Noisey.