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Douce France

Réverbères are watching you

Ou comment cet objet banal devient peu à peu une machine à surveillance généralisée. Ambiance cauchemar orwellien.

Jean-Baptiste Bonaventure

Jean-Baptiste Bonaventure

Photo : Antoine Harinthe 

Si vous flippez à l’idée que votre téléphone et votre ordinateur vous surveillent, vous tremblerez bientôt à la vue du moindre lampadaire. Car après avoir offert aux noctambules la lumière, la sécurité et un confortable endroit pour pisser, ce sympathique objet est en train d’être transformé en appareil de surveillance globale par les penseurs de la smart city. Et comme selon l’Association française de l’éclairage , la France en compte 9,5 millions, l’Europe 90 millions et le monde 4 milliards, cela pourrait profondément modifier l’atmosphère de nos villes. Au point de pouvoir faire basculer la ville intelligente de demain vers le cauchemar orwellien plutôt que vers le paradis connecté.

Car comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, sachez que la cité turbo-futuriste que nous vend la SF depuis toujours n’existera pas. Du moins pas de notre vivant. Oubliez donc l’idée d’une intelligence artificielle globale, capable de gérer une mégalopole des égouts jusqu’à l’éducation des gosses. « En fait, la ville intelligente prendra plutôt la forme de briques de services dont chacune aura sa collecte de données et avec des responsabilités propres », résume Régis Chatellier, chargé d’études prospectives à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Sans cette fameuse IA omnisciente, il faudra aussi renoncer aux cités nouvelles dont chaque centimètre serait connecté. Car faute de pognon, de volonté politique et d’envie, il faudra nous contenter de villes augmentées, c’est-à-dire l’ajout de technologies intelligentes à nos bonnes vieilles villes de béton et de câbles électriques.

« Comme avec le téléphone portable, nous avons amélioré la technologie d’origine jusqu’à en faire quelque chose de complètement différent » - Joël Lavergne, directeur technique de la ville de Toulouse.

Bref, le plan consiste donc à améliorer les vieilleries qu’on utilisait jusque-là pour en faire des trucs cools. « Comme avec le téléphone portable ou la voiture autonome », illustre Joël Lavergne, directeur technique de la ville de Toulouse. « Nous avons amélioré la technologie d’origine jusqu’à en faire quelque chose de complètement différent qui devient ou deviendra la référence. » Or, dans ce contexte, les lampadaires deviennent l’outil idéal des penseurs de la cité souhaitant implanter de nouvelles technos un peu partout. Et pour cause, ils constituent aujourd’hui un réseau électrique exceptionnellement dense, sont présents dans toutes les villes de France « à 7 mètres de hauteur tous les 25 mètres » et sont parfaitement acceptés par la population. Soit un immense potentiel que beaucoup de gens ont commencé à exploiter.

En tête de ces fins limiers de la tech, on trouve Citelum, une filiale d’EDF, un des leaders mondiaux de l’éclairage public intelligent, qui revendique à lui seul 2,5 millions de points lumineux et 25 millions de personnes éclairées dans le monde. Et si l’entreprise n’a jamais répondu à nos demandes d’interview, ses technologies sont déjà présentes dans de nombreux pays. Il ne s’agit plus vraiment d’éclairer puisqu’à Las Vegas, elle bosse à intégrer à l’éclairage public de la ville des détecteurs de fusillades capables de prévenir automatiquement la police. Plus près de chez nous, à Angers, l’entreprise développe des détecteurs de bruit qui — en cas de dépassement du niveau sonore autorisé — feront clignoter les lampadaires pour demander aux fêtards de baisser un peu le volume. Bref, le maintien du calme sans déplacer un fonctionnaire de police.

« Il suffit de deux heures pour créer une rue intelligente » - Joël Lavergne.

Mais ce n’est pas tout. À Toulouse, ville pionnière de l’éclairage intelligent en France, certains des 600 lampadaires équipés d’un capteur optique font désormais de la détection de places de parking libres. Le tout, sans modifier la structure du lampadaire : tout juste faut-il télécharger un nouveau logiciel dans les modules développés pour la ville rose par la société Kawantech, partenaire de Citelum. « Ce que nous utilisons est simplement un plug and play, un petit boîtier pouvant être ajouté à n’importe quel lampadaire équipé en LED », explique Joël Lavergne. « Le reste n’est qu’une question de software à télécharger, il n’y a aucune amélioration matérielle à apporter. Quant à l’installation du boîtier lui-même, il suffit de deux heures avec une équipe de la mairie pour créer une rue intelligente », poursuit cet intarissable spécialiste du sujet, sur lequel il a notamment donné de la voix au cours de plusieurs congrès de l’association internationale de l’éclairage urbain LUCI. Les applications potentielles sont innombrables : détection d’attroupement, reconnaissance de plaques d’immatriculation, identification faciale, traçage géographique, détection de dépassement de vitesse ou autres infractions comme le stationnement interdit ou l’abandon de déchet… La mise en place ne tient qu’à un petit téléchargement et à la volonté politique des élus locaux. « À l’horizon 2030, l’appareil d’éclairage électrique fera bien plus que de la lumière. En fait, il ne fera plus la lumière qu’en dernier lieu », conclut Joël Lavergne.

La surveillance instantanée n’est toutefois pas le seul problème politique que poserait l’installation d’un « œil » dans chaque lampadaire de l’hexagone. Car si lutter contre le tapage nocturne ou le parking illégal peut avoir du sens, accumuler autant de données qu’en générerait un tel système peut se révéler liberticide. Même quelqu’un qui n’a rien à cacher ne souhaite pas nécessairement que sa Mairie, le Conseil général de sa région ou — pire — une entreprise sous contrat avec une collectivité publique, puisse retracer son itinéraire minute par minute. La dérive, qu’elle soit commerciale ou politique, pourrait être terrible pour le citoyen lambda. Car en ce qui concerne le terrorisme ou la grande criminalité, cela fait bien longtemps que toutes les ressources technologiques disponibles sont mises à contribution sans que personne ne s’en plaigne vraiment.

« On risque de transformer la ville en lieu de méfiance » - Régis Chatellier, chargé d’études prospectives à la CNIL

Bien sûr, il existe des textes pour éviter les dérives, comme le très récent RGPD qui vise à harmoniser la politique des pays membre de l’UE sur la collecte et l’utilisation des données. « Le texte intègre notamment le grand principe de finalité de la collecte des données. C’est-à-dire que les données captées et collectées pour certains usages ne pourront pas être recoupées, ni être utilisées pour d’autres finalités que ce pour quoi elles ont été collectées », rappelle Régis Chatellier, chargé d’études prospectives à la Cnil. Bref, l’information selon laquelle vous passez beaucoup de temps dans telle ou telle boutique ne pourra être revendue pour faire du ciblage marketing. « De plus, la loi pour une République numérique de 2016 prévoit que les données produites par le service public doivent être restituées en open date, après anonymisation, si elles comportent des données personnelles », complète-t-il. Enfin, sachez que vous avez un droit fondamental d’accès et de demande de suppression de toutes vos données personnelles — soit toutes celles pouvant vous identifier directement ou indirectement. Souvenez-vous en car, contrairement aux milliers de sites qui viennent de vous envoyer un mail pour se mettre en conformité avec le RGPD, les lampadaires augmentés ne vous demanderont pas votre avis avant de collecter vos données.

Dans le principe, il existe donc des recours et un encadrement juridique. Reste à espérer que les autorités et les entreprises sous contrat public, le respecteront. Pour les premières, on peut difficilement imaginer que ce sera éternellement le cas. Que faudra-t-il faire alors ? Remplacer l’entreprise par une autre ? Renoncer du jour au lendemain au réseau de lampadaires intelligents ? Tout coller dans les mains d’une collectivité locale qui n’y est pas préparée ? Les solutions restent à trouver. Quant à la dérive du type surveillance d'État généralisée, il faut bien admettre qu’elle est moins probable que la vilaine tentative d’enrichissement d’un patron véreux. Mais si elle nous tombe dessus avec un outil pareil à sa disposition, il va rapidement falloir apprendre à tricoter des cagoules. Enfin, reste le risque de piratage auquel on imagine mal que les petites villes de France puissent résister. Et ce n’est pas la présence du Data Protection Officer (DPO) prévue par le RGPD qui y changera grand-chose.

Le plus triste dans tout ça reste pourtant la mort de la ville en tant que refuge anonyme ayant permis à tant d’humains de fuir les persécutions, l’écrasante proximité des petites communautés ou simplement de vivre comme ils l’entendaient. Car si Régis Chatellier rappelle que nos smartphones restent pour l’instant les premiers générateurs de données personnelles, ceux-ci ont l’avantage de pouvoir être laissés à la maison ou éteints. Contrairement à un réseau de caméras et de capteurs quadrillant parfaitement la ville mais prenant la forme de sympathiques lampes. « C’est l’un des risques de la smart city que de faire perdre à la ville sa promesse historique d’anonymat par rapport, par exemple, au village où tout le monde se connaissait. Surtout, en transformant un objet quotidien comme le lampadaire en outil de surveillance sans en informer correctement les individus des finalités et de leurs droits, on risque de la transformer en un lieu de méfiance », résume parfaitement l’analyste de la Cnil. Bref, la ville et un bon morceau de liberté pourraient bientôt mourir d’une overdose de lampadaires. Condoléances les gars.