« Les gros se construisent avec l’idée qu’ils ne baiseront pas »

Alors que le collectif féministe Gras Politique organise ce vendredi 15 juin une sex party pour dénoncer la grossophobie, enquête sur le tabou sexuel qui pèse sur les personnes en surpoids.

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juin 14 2018, 10:50am

Illustration : Sophia Lang

« Laisse tes complexes au vestiaire, ton corps est une machine à plaisir, quel que soit ton poids, ta taille, ton genre, nous t'offrons une bulle enchantée l'espace d'une soirée ». Annonçant une cinquantaine de participantes, l'événement Facebook de « La Grosse Orgie », organisée ce vendredi 15 juin par l’association Gras Politique, est pour le moins explicite. Le temps d'une nuit, ce collectif féministe qui lutte contre la grossophobie, a décidé d'investir le Next, un bar-boite du deuxième arrondissement, pour une soirée en non mixité choisie - meufs, trans, genderfluid… - et surtout munie d'une backroom.

Certes, organiser des sex partys n’est pas le « but ultime » de Gras Politique, pour reprendre l’expression de Crystal, une militante parisienne. Mais elle y voit l’occasion de porter un combat politique : « les gros et les grosses ne sont pas en carence sexuelle », tient-elle à préciser. Mais « le tabou qui entoure le corps gras s’applique aussi au cul », lance la jeune femme, bière en main et pull sarcastique à l'effigie du pape sur le dos.

« Les personnes avec des corps gros se construisent avec l'idée - fondamentalement fausse - qu'ils ne baiseront pas », assure Crystal. Effectivement, la pop culture leur offre toujours les mêmes rôles : la copine moche ou le pote flemmard qui, pour compenser, se doivent d’être rigolos. Dans tous les cas, ils ne sont pas présentés comme désirables – ni mêmes sexualisés. Même chose pour la représentation médiatique : à part Valérie Damidot causant préli' et levrettes sur le plateau de Salut les Terriens, on peine à se rappeler une femme grosse parlant de cul à la télé française. « Elle aussi, d’ailleurs on lui demandait d’être drôle en plus d’être bonne décoratrice », glisse Célina, trentenaire parisienne.

« Dans ma tête j’étais un choix par défaut. Si quelqu’un était avec moi, c’était forcément faute de mieux » - Célina

Célina s'est longtemps construite avec pour seul référentiel ce message qu'on lui avait toujours répété : que son corps était « sale », voir « dégueulasse » - et fondamentalement indésirable. « J’ai eu une vie sexuelle et sentimentale au même titre que tout le monde, Mais dans ma tête, j'étais un choix par défaut ! Si quelqu'un était avec moi, c'était forcément faute de mieux », raconte-t-elle. Une vision de son corps, qui, de son propre aveu, l’a cantonné à un rôle sexuel dont elle aurait aimé s’affranchir. « Longtemps, je laissais les mecs prendre l’initiative. Si j’avais été mieux dans mon corps, je ne pense pas que j’aurai été aussi soumise ». Et Célina est loin d’être un cas isolé : « Ce sentiment de ne pas avoir droit à la sexualité fait que certaines jeunes filles grosses acceptent n’importent quelles pratiques parce qu’elles y voient une condition pour se faire aimer », se désole Crystal.

Illustration : Sophia Lang

A cela s’ajoute le mépris des gynécologues : « beaucoup d’entre eux refusent de délivrer la pilule aux grosses, puisqu’à leurs yeux, elles ne peuvent avoir de sexualité. C’est un témoignage qui revient souvent dans nos groupes de paroles », rappelle Crystal. Conséquence directe : 43,5% des femmes obèses de moins de trente ans ont connu une grossesse non désirée au cours de leur vie, contre 13,3% des jeunes femmes de poids « normal », assure une étude du British Medical Journal.

« Les gens s’attendent toujours à ce que je sois avec quelqu’un de moche » - Fanny

Mais la grossophobie s’infiltre aussi dans le couple. D’abord parce que les femmes grosses font souvent l’objet d’un fétichisme qu’elles n’apprécient pas forcément : « j’ai une histoire un peu malsaine avec un mec qui m’aimait uniquement parce que j’étais grosse », raconte Fanny, trentenaire originaire du Pays Basque.

Plus généralement, « il y a deux mondes : le privée de l’appartement et celui ou tu t’affiches avec quelqu’un », constate Crystal en souvenant de cette ex qui la traitait si mal devant ses potes. Elle ajoute : « j’avais 19 ans. Je me laissais faire parce que je pensais que c’était ma seule chance de connaître l’amour ». Et puis, il faut aussi compter avec le fait que les autres s’étonnent toujours de voir une femme grosse heureuse en amour – qui plus est avec un partenaire mince. Ainsi, Fanny, qui est ce moment couple avec un homme « dans les standards de beauté actuels », remarque : « les gens s’attendent à ce que je sois avec quelqu’un de moche ou de gros ».

Alors, face à une telle violence sociale, comment se réapproprier son corps et lui offrir le droit au plaisir ? « C’est le militantisme et le milieu féminisme qui m’ont fait comprendre que la grossophobie n’était pas normale », explique Crystal qui, lors de ses études d’arts, « a aussi beaucoup créé » autour de son corps pour « se construire des représentations ». Célina, elle, a trouvé son salut dans le sexe : « Je sortais d’une relation merdique et j’étais dans une période un peu frénétique. J’avais plusieurs partenaires, des mecs et des filles, juste pour le cul. Ca a été un déclic pour moi. Comme si, d’un coup, je me rendais compte qu’en réalité, j’étais désirable ! Pour la première fois, je me suis autorisé à me masturber pendant l’acte. C’était assez révolutionnaire… ». Une expérience a tout changé. « Avant ça, je refusais mon corps. Et quand tu détestes ton corps, tu ne peux pas accepter qu’il te donne du plaisir ».

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