Photo et montage : 20100vallon

J'ai passé une semaine sous CBD

En infusion, en crème, en gélule, le cannabidiol (CBD) se décline sous toutes les formes, promettant détente, bien-être et félicité. Miracle ou marketing ? Pour le savoir, je m'en suis mis partout.

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mai 23 2018, 10:48am

Photo et montage : 20100vallon

Anti-inflammatoire, antioxydant, antirhumatismal, antinausée, antiémétique, anti-psychotique, hypnotique, sédatif et anxiolytique… Depuis qu’ils ont commencé à s’intéresser au cannabidiol (CBD) au début des années soixante-dix, les scientifiques ne cessent de lui attribuer de nouvelles qualités thérapeutiques. Cette molécule extraite du cannabis, la plus étudiée après le THC, serait-elle un genre de messie pharmaceutique ?

Difficile à dire, car la plupart des études ne sont pas assez solides et le mécanisme d’action de la molécule, toujours inconnu. Résultat : la communauté scientifique reste prudente et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) refuse de recommander le CBD pour un usage médical. Qu’importe ! Les vendeurs de CBD profitent d’un flou juridique pour écouler leur marchandise partout en Europe. À les croire, les vertus thérapeutiques du cannabidiol sont bien réelles : quelques-uns mêlent carrément feuille de cannabis et caducée sur le logo de leur boutique en ligne.

Pour en avoir le cœur net, je me suis procuré auprès de deux boutiques sises à l’étranger (Irlande et Suisse) pour environ 300 euros de matériel : thé, tisane, crèmes et baumes, huile, bonbecs et sucettes, gélules – et même un inhalateur électronique… Ma mission ? Offrir mon corps à la science et voir si, comme promis, le CBD viendrai à bout de mes insomnies, de mon stress éternel, de ma peau sèche et de mes courbatures. Récit d’une semaine sous cannabidiol.

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Jour 1

Jour férié. Tout juste sorti d’une nuit de sommeil respectable, je me concocte une tasse de Darjeeling « infusé avec un extrait de plantes complet riches en cannabinoïde » - que j’allonge avec du lait. Grâce à lui, soutiennent les connaisseurs, le CBD passe plus facilement dans l’organisme. Première impression : le goût n’a rien d’étonnant. Mais juste avant la dernière gorgée, je me sens tout bizarre : j’ai du mal à lire sur mon écran, mes yeux filent et dérapent sur les lignes.

Je me convaincs que ce n’est que l’effet de la théine, et gobe un ourson en gélatine enrichi en CBD avant de partir pour la salle de sport. Aujourd’hui c’est leg day. Je sais que le cannabidiol n’est pas supposé avoir d’effet psychotrope, mais je reste tout de même sur mes gardes en faisant mes séries… Puisque le CBD est supposé favoriser la récupération, je mets le paquet : j’augmente toutes les charges et je fais des mouvements très lents pour me faire le plus de courbatures possible. J’espère sincèrement que ce n’est pas une légende parce que, maintenant, tout de suite, j’en chie grave. Sur le chemin du retour, totalement fourbu, je tente de me rassurer auprès de la pharmacienne du quartier mais c’est peine perdue : « je n’ai jamais entendu parler du CBD », me lance-t-elle simplement. Je ne peux donc compter que sur moi-même. On verra bien demain.

Jour 2

Aujourd’hui, je dois travailler. Fait inhabituel, je me suis endormi en percutant l’oreiller. Preuve, donc, que le CBD a quelques vertus soporifiques. Par contre, l’effet secondaire est redoutable : je mets 45 minutes à me réveiller. Cette nuit sans rêves m’a donné l’air d’une limace, mes yeux sont bouffis et larmoyants comme au lendemain d’une grosse soirée bédave. Mais surtout, mes jambes explosent pendant que je m’habille ! Les courbatures sont telles que je mets deux minutes à enfiler mes chaussettes. Côté récupération rapide, c’est donc un échec. Je me fais un thé, avale deux oursons et me traîne jusqu’à l’open space - douloureux et mou comme jamais.

En temps normal, interagir avec mes collègues m’est désagréable. Je ne sais jamais quelle tête faire ou quoi dire. Bilan : j’ai l’air mi-chelou, mi-débile. En lançant dans cette curieuse mission, je ne m’attendais pas au moindre effet comportemental. Pourtant, il me semble que le CBD aggrave mon côté asocial. Détendu au point d’être désinhibé, je déballe à mes collègues tout ce qui me passe par la tête d’une voix pâteuse, sucette au CBD à la bouche. Les yeux débordants de gêne, plusieurs d’entre eux me gratifient d’un humiliant : « On va dire que c’est l’effet du produit. » Je suis tellement déconnecté que je m’en fous. J’ai envie de dormir, moi - pas de travailler.

De retour à la maison, je finis ma journée avec une bonne tisane au CBD (au lait). Ensuite, j’entame mon rituel du soir - un cours de vocabulaire japonais - dans une brume dont je ne parviens pas à déterminer la cause. Fatigue ou substance ? Toujours est-il que mes performances linguistiques ont rarement été aussi minables. Des mots que je croyais connaître depuis des semaines me glissent entre les hémisphères et je m’énerve plus vite, et fort, que d’habitude. Ça y est, j’en ai marre d’être raide. J’ai envie de redescendre. Je veux retrouver mes pleines capacités cérébrales. Je m’endors comme on plonge dans un trou de loup, pressé de me réveiller l’esprit clair.

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Jour 3

Un nouveau réveil brumeux me force à reconnaître que j’ai forcé sur les doses. Je décide de limiter ma consommation orale et de me concentrer sur l’aspect « routine beauté » de ma semaine sous CBD.

Par nature sec comme une soupe en poudre, je me badigeonne quotidiennement de crèmes diverses. J’utilise les mêmes marques depuis des années et, franchement, en changer pour des substances au CBD distribuées par des « laboratoires » inconnus ne m’enchantait pas. À l’aube du troisième jour, je suis forcé de reconnaître que les choses se passent bien. Grosse surprise, la « crème visage au CBD », excessivement grasse et parfumée, fait son travail sans me couvrir de boutons. Le baume à lèvres semble fonctionner plus efficacement que celui que j’utilisais jusqu’alors. Surtout, la crème hydratante qui m’avait horrifié – on aurait dit du houmous, de la couleur à la texture ! - m’impressionne : en trois jours, elle a fait disparaître les plaques qui s’accrochaient à mes poignets depuis des mois. La pharmacienne s’amuse en regardant le pot : « Il n’y a pas les quantités, en pharmacie ça veut dire que ça ne vaut rien. » Elle a pourtant réussi là où les corticoïdes ont échoué.

Jour 4

Je décide d’essayer l’un des deux baumes au CBD qui traînent sur ma table de nuit. Des petits pots coûteux auxquels je n’ai pas encore touché. Ils sont supposés aider à lutter contre les « douleurs, inflammations, courbatures », mais aussi l’anxiété, la sclérose en plaques et le cancer. Les quiz que j’ai fait sur Internet m’ont dit que mes cellules nerveuses allaient bien et on ne m’a pas encore diagnostiqué de cancer, mais je suis prêt à essayer pour le reste : après une nouvelle séance de sport lente et lourde, je me suis réveillé garrotté de courbatures du cou jusqu’aux hanches.

À ma grande surprise, l’effet est manifeste et immédiat. Mes épaules se détendent et je peux lever les bras sans avoir l’impression de me déchirer les aisselles. Je fête ça en m’administrant une pipette d’huile à 4 % de CBD, affalé devant un jeu vidéo (solo, je suis adulte). Émotion, le goût me rappelle le seul space cake de ma vie (une belle expérience). Je ne sens rien en enchaînant les headshots sur des PNJ mais j’ai faim, vraiment faim.

En m’engouffrant dans le frigo comme un poltergeist, je réalise que mon appétit a changé depuis le deuxième jour : pris d’envies brusques et irrépressibles, je mange n’importe quoi, à n’importe quelle heure. Au mépris de la diététique et du bon goût, j’avale une boîte de thon, 350 grammes de riz et toute une bouteille de jus d’orange - à 15 h 30. À peine rassasié, je me dis que je pourrais passer mes journées à manger, faire du sport et m’administrer du CBD. Je deviendrais un monstre.

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Jour 5

Depuis le premier jour, je ne rechigne à consommer qu’un seul produit au CBD : les gélules. En manipulant leur boîte noire et argentée comme un gadget cheapos, je suis tombé sur une liste d’ingrédients que je n’ai pas pu m’empêcher d’égrainer dans Google. Pour mon plus grand désarroi, leur principal ingrédient, la zéolithe, est un minéral à gueule d’amiante.

Effaré, j’ai découvert qu’une foule de zinzins/pionniers/désespérés avalaient ce truc supposé « capturer » les toxiques traînant dans l’organisme pour guérir leur diarrhée, prévenir ou combattre un cancer et même « soigner » l’autisme - auquel cas ils l’administrent à leur enfant en bas âge, et là, ça devient carrément flippant. Bien sûr, rien de tout cela n’est prouvé scientifiquement. Les vendeurs de zéolite la présentent néanmoins comme un traitement miracle, « une éponge à maladie », « une vraie pierre de vie ». Une marque joue même sur le mot « panacée ». La pharmacienne, qui n’en avait jamais entendu parler, m’a jeté un regard effaré en apprenant que j’en prenais depuis presque une semaine.

En avalant ma cinquième pilule au CBD-zéolithe, le cœur plein de seum, je m’interroge sur la taille du marché du cannabidiol. Certaines études parlent de 2,2 milliards pour les seuls États-Unis d’ici à 2020. Après tout, a-t-on jamais vu produit qui parle autant aux naturopathes qu’aux adulescents ?

Jour 6

Sous prétexte d’ingérer du CBD, j’ai passé les six derniers jours à manger des sucreries toutes les deux heures. Je suis écœuré, mais toujours incapable de décrire leur goût. Herbeuses et piquantes, les sucettes ne ressemblent à rien de ce que je connais. Passé un enrobage amer, les oursons ont un goût d’ourson. Les bonbons durs sont comme du sucre légèrement imprégné de menthe.

La liste d’ingrédients de ces sucreries est souvent troublante. Certaines semblent complètes, d’autres sont tout simplement absentes ou bizarrement élusives. Comment faire confiance à un : « Sucre, eau, glucose, arôme et CBD » ? Même ambiance du côté du vaporisateur de CBD prêt-à-l’emploi. Les ingrédients de son « e-liquide » ambré apparaissent sur le site qui le distribue mais pas sur l’emballage.

S’il fallait une preuve que l’industrie du CBD est encore libre de faire à peu près ce qui lui chante, elle dans ces listes d’ingrédients absentes. Chez les législateurs comme chez les médecins, on ne sait pas comment gérer le cannabidiol. Le ministère de la santé pense que les e-liquides au CBD « apparaî [ssent] comme lég [aux] » mais l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament a déclaré leur achat « totalement interdit ». Des contrôles doivent encore être mis en place. Reste que pour les autres produits, c’est le flou total. Ce qui n’est guère rassurant quand on sait qu’il n’existe aucun laboratoire de contrôle indépendant.

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Jour 7

Dernier jour, c’est l’heure du bilan. Je dois bien avouer que je me sens moins anxieux, moins insomniaque, moins sec et moins courbaturé. Je suis tout de même troublé : comment être sûr que le CBD est responsable de ces améliorations ? La pharmacienne m’a signalé que le baume qui m’avait tant étonné contenait de l’huile de lavande et de calendula, toutes deux réputées pour leur action relaxante. Le CBD ne serait-il qu’une étiquette brillante, une manière de donner une nouvelle jeunesse à de vieilles recettes ? Peut-être me suis-je laissé porter par la hype – et ai-je simplement profité de l’effet placebo ?

J’espérais sortir de cette semaine avec un avis tranché sur le CBD. C’est raté. J’ai tout de même envie de croire que quelque chose de bon se cache derrière la mode, que les e-liquides et les oursons, aussi douteux soient-ils, vont encourager les médecins et les législateurs à s’intéresser de plus près au cannabis. Dans quelques années, ils publieront peut-être une étude qui prouvera que je n’ai pas rêvé tous les effets que j’ai ressentis.

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