Ce premier service était suivi d’un second vers minuit avec du thé, de la soupe de tortue, du poulet, du saumon à la ciboulette, des côtelettes de gros gibier avec du piment fort, de la sole avec un coulis de truffe, des artichauts au poivre de Java, un sorbet au rhum, une grouse au Scotch et un dessert au rhum (accompagné de trois bouteilles de bourgogne et trois de Bordeaux par personne).Le club finissait vers 6 heures du matin par une soupe à l’oignon très poivrée servie avec des pâtisseries salées et quatre bouteilles de champagne par personne. Pour conclure, un petit café et des digestifs. Certains renvoient à la Révolution française, encore très présente dans les mémoires, pour expliquer cette voracité. Après tout, même ceux qui ne savent presque rien des événements peuvent citer cette réplique attribuée à la reine Marie-Antoinette apprenant que le peuple de Paris meurt de faim : « Qu’ils mangent de la brioche. » La vérité s’avère néanmoins un peu plus complexe.Si, en 1788, une famine frappait effectivement la capitale – poussant les révolutionnaires dans la rue – la reine n’a probablement jamais parlé de viennoiseries. On trouve la même phrase prononcée par une « grande princesse » dans Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Enfin, Paris a toujours été l’épicentre de la culture culinaire – et le lieu de festins exagérément copieux – et ce bien avant la Révolution.LIRE AUSSI : Ce que la cuisine française doit aux heures sombres de l'Histoire
Illustration d'un jury de Gourmands dégustateurs (1810). Universal History Archive/UIG via Getty Images
Ce changement avait ses bons côtés : avec le service à la française, le repas pouvait être composé de 30 à 40 plats qui se côtoyaient sur la table, mais il se résumait parfois à manger le plat que l’on avait devant soi (ou les 4 ou 5 plats que l’on avait à portée de fourchette). D’après le livre Fin de siècle gourmande de Marie-Claire Banquart, le service à la française signifiait aussi souvent de manger la plupart des plats froids.Marie-Antoine Carême qualifiait la pâtisserie de « principale branche » de l’architecture, l’associant à la peinture, la sculpture, la poésie et la musique au sein des Beaux-Arts.
Un banque pré-révolutionnaire dans Marie Antoinette (2001), le film de Sofia Coppola.
À partir du moment où le fait d’être né dans l’aristocratie n’a plus été synonyme de luxe, c’est l’argent qui est devenu le nerf de la guerre et la clé du succès. Ainsi, au début du XIX e siècle, de riches membres de la bourgeoisie prennent plaisir à exhiber leurs richesses, cela se traduisant parfois par des repas copieux. Très copieux. Gargantuesques même.« Au XIXe siècle, l’image du bon ripailleur, du bourgeois, de la personne à succès, c’est un bonhomme avec du bide. »
Réunion gastronomique. Gravure du XIXe siècle.
La quantité de lieux similaires au fameux Chez Véry est la dernière pièce du puzzle : après tout, les restaurants étaient un concept relativement récent à l’époque.Des légendes urbaines racontent que le tout premier restau aurait été ouvert après la Révolution par l’ancien cuisinier d’un aristocrate. Suite au départ de son patron pour l’Angleterre (ou la guillotine), le chef aurait inauguré le premier restau de la ville de Paris - le nom rappelait les premiers bouillons d’os servis et destinés à restaurer l’énergie et la force de ses clients.Dans ces restaurants, des chefs comme Carême proposaient les produits les plus luxueux et les plus rares. Dîner (copieusement) dehors est devenu une pratique à la mode.
En réalité, le premier restau est apparu avant la Révolution. Mais les années qui suivent la chute de la Bastille font exploser la popularité de ces établissements. D’après l’ouvrage Cuisine à la française, le pays comptait 100 restaurants avant la Révolution, 600 au début du XIXe puis 3 000 au milieu de ce même siècle.Dans ces restaurants, des chefs comme Carême proposaient les produits les plus luxueux et les plus rares. Sur les tables, le foie gras côtoyait les truffes et les asperges rencontraient les langoustines. Dîner (copieusement) dehors est devenu une pratique à la mode.« À partir de la fin du XVIIIe siècle, la dynamique est lancée, et Paris se couvre de restaurants, conclut Rambourg. Et la ville devient de fait la capitale de la gastronomie française. »LIRE AUSSI : Carême, le chef qui a sauvé la France d’un combat perdu d’avance
Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES US