Mercenaires

Le Canada verse des millions à la société autrefois appelée Blackwater

Depuis l'arrivée de Justin Trudeau au pouvoir, les sommes accordées à Academi représentent le double de ce qu’avait payé le gouvernement conservateur dans ses deux dernières années.
27.2.18

L’article original a été publié sur VICE News.

Le gouvernement Trudeau a grandement haussé les dépenses pour des services offerts par une société anciennement appelée Blackwater, largement considérée comme un groupe de mercenaires et accusée de crimes de guerre.

D’après des rapports sur les dépenses du ministère de la Défense nationale du Canada de l’année financière 2016-2017, le gouvernement a versé deux millions de dollars pour des services d’Academi, le troisième nom de cette société militaire privée.

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Dans l’année financière 2015-2016, la première du mandat de Justin Trudeau, le gouvernement avait versé plus de deux millions de dollars à Academi. Au total, dans les deux premières années de Justin Trudeau au pouvoir, les sommes versées à cette société représentent le double de ce qu’avait payé le gouvernement conservateur dans ses deux dernières années.

Parmi les services, un porte-parole du ministère de la Défense nationale affirme qu’il y a de la formation et l’utilisation occasionnelle d’installations d’Academi, où sont envoyés ses propres instructeurs.

Ce partenariat entre la société basée en Caroline du Nord et le ministère de la Défense du Canade a commencé il y a plus d’une décennie, en 2006, alors que les conservateurs étaient au pouvoir et que commençait la mission de combat en Afghanistan.

Les contrats de plusieurs millions de dollars avec la société ont été conclus alors qu’en 2016, le Journal de l’Armée canadienne (JAC), une publication officielle de l’Armée canadienne, publiait un article critique envers le partenariat avec Academi.

On rappelle dans l’article que le Canada est l’un des 17 pays qui ont ratifié le Document de Montreux en 2008, dans lequel les pays signataires s’engagent à surveiller les entreprises militaires dans les zones de conflit armé.

Notamment, ce Document établit que les signataires doivent tenir compte de violations des droits de la personne commises dans le passé par les entreprises militaires, condition que le Canada ne respecte pas en recourant aux services d’Academi d’après le JAC.

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« Il y a lieu de douter que cette condition du Document de Montreux soit respectée dans le cas d’Academi et, si la documentation nécessaire pour respecter ce passage du Document de Montreux est parfois inexistante, elle existe certainement dans le cas d’Academi », écrit-on.

Le gouvernement affirme être au courant du passé d’Academi, alors qu’elle portait le nom de Blackwater, mais explique qu’il continue à faire affaire avec la société en raison de son coût avantageux, vantant la formation spécialisée que les soldats d’élite reçoivent à ses installations.

Les soldats du Commandement des Forces d’opérations spéciales du Canada ont participé à des formations d’Academi avec d’autres groupes des Forces canadiennes, et la société compte parmi ses instructeurs d’anciens soldats des forces opérationnelles spéciales canadiennes.

« Les formations en tir de précision et en conduite défensive sont des exemples de formation reçue dans le passé », nous a dit le porte-parole du ministère de la Défense Dan Lebouthillier. « Ce type de formation est un élément crucial de la formation de base pour les opérations spéciales et contribue à la sécurité de nos membres. »

Selon M. Lebouthillier, l’armée canadienne utilise des installations d’Academi « pour de courtes périodes » parce que c’est « l’option dont les coûts sont les plus avantageux pour répondre aux exigences de formation. Il n’existe pas d’installations similaires au Canada; là où il y a des installations similaires, elles ne permettent pas d’y donner le volume de formation requis. »

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Academi n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

Le gouvernement de Stephen Harper était au pouvoir au cours d’une grande partie de la guerre en Afghanistan, période pendant laquelle les services de Blackwater ont proliféré. Le Canada a versé des millions de dollars à la société militaire privée même s’il a été révélé que ses employés avaient tué 17 civils à Bagdad, un incident qui a été appelé le massacre de Nisour Square.

Le premier ministre Justin Trudeau a minimisé l’importance des opérations de combat du Canada à l’étranger depuis son entrée en fonction, mais a haussé le nombre des soldats des forces spéciales en Iraq au cours du conflit contre le groupe armé État islamique : des soldats de troupes qui ont participé aux formations d’Academi.

Le fondateur de Blackwater, Erik Prince, un personnage controversé de la politique américaine, a défendu l’idée de confier la guerre en Afghanistan à des sociétés militaires privées comme la sienne. S’il n’est plus propriétaire de la société, il a, depuis son départ, tenté de créer des forces armées aériennes privées.

Il est par ailleurs l’un des partisans de Trump de la première heure et superviserait aujourd’hui la création d’une agence d’espionnage privée au service du président américain pour contrer la CIA et un prétendu « État profond » (une entité composée de membres de la classe dominante qui détiendraient secrètement le pouvoir décisionnel des États-Unis).

Dans une déclaration transmise à VICE en 2015, Academi a fait valoir qu’elle n’était plus la même société qu’à l’époque de Blackwater et qu’elle s’était distanciée de Prince. Son porte-parole a affirmé que la société était maintenant détenue par un groupe d’investisseurs privés. Cependant, Prince « conserve les droits de propriété du nom et de la marque Blackwater ainsi que de plusieurs autres entités anciennement exploitées sous l’égide de Blackwater ».