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Tech by VICE

L’alt-right américaine accuse la 5G d’être une machination d'État pilotée par Google

Les théoriciens du complot affirment avoir trouvé la preuve formelle que Google est impliqué dans un projet de création d’un réseau 5G nationalisé.

par Karl Bode
15 Février 2018, 10:19am

L’alt-right s’est trouvé un nouveau complot délirant qui concerne cette fois l’émergence de réseaux sans fil de nouvelle génération.

À première vue, le projet de déploiement de la cinquième génération de réseaux sans fil (5G) par le gouvernement américain n'a rien de louche ni de très surprenant. Même si les standards de la 5G n'ont pas encore été établis de manière définitive, une fois ces réseaux en place – autour de 2020 – ils devraient fournir des débits plus rapides, une latence plus faible et, globalement, une meilleure qualité de connexion aux consommateurs (et plus particulièrement, à ceux qui ont un pouvoir d'achat assez élevé).

L’aspect le plus polémique de ce déploiement concerne la fâcheuse tendance des services marketing des FAI à promouvoir la 5G comme la panacée aux problèmes de connectivité du haut-débit, plutôt que de les présenter comme une évolution naturelle des réseaux existants.

Récemment, le débat sur la 5G a été élargi avec la fuite d’une présentation Powerpoint et d’une note interne confidentielles produites par un haut responsable du National Security Council. Ces documents indiquaient que les conseillers de Trump avaient brièvement considéré une proposition visant à nationaliser les réseaux 5G américains dans un avenir proche. La rapport montre que la proposition avait été envisagée dans le cadre d'un projet de consolidation de la cyberdéfense américaine.

« La solution idéale, indique le mémo, serait que le gouvernement construise et gère le réseau lui-même », précise le rapport. « L’accès serait ensuite loué aux opérateurs comme A&T, Verizon et T-Mobile. »

Après que la proposition a provoqué un tollé dans les médias américains et a été décriée par les experts politiques, l’administration Trump a rapidement fait savoir que ce projet n’était plus d’actualité et n’avait jamais été sérieusement examiné. La FCC (Federal Communications Commission) sous Trump a rejeté cette idée, et l’agent responsable du mémo avait déjà démissionné du gouvernement pour reprendre ses fonctions au sein de l’armée de l’air.

Dans un monde idéal, contrôler un réseau nationalisé et laisser les FAI entrer en concurrence pour pouvoir l’opérer n’est pas une idée complètement dingue, contrairement à ce qu'a sous-entendu l’hystérie médiatique. Des études de la FCC ont suggéré qu’un réseau dont le noyau a été construit par le gouvernement et dont les FAI fournissent les services d'exploitation permet souvent d’offrir des prix compétitifs et un meilleur service.

En bref, la création d’un réseau exploité par le gouvernement ne poserait pas de problème de vie privée et de sécurité particuliers dans un pays obsédé par la surveillance – et rien n’indique qu’un tel réseau a un jour été envisagé sérieusement. De plus, construire un réseau nationalisé est quasi-impossible à ce stade de développement de la 5G.

La construction et de réseaux 5G est en bonne voie dans de nombreux pays. Des milliards ont déjà été investis pour développer les standards 5G, exploiter les fréquences pertinentes, et commercialiser la 5G dès 2020. Nationaliser ces efforts nécessiterait de confisquer les ressources et les fréquences de l’industrie, retardant le déploiement de la 5G de plusieurs années.

Les opérateurs comme AT&T et Verizon (et les think tanks qu’ils rémunèrent pour faire la promotion de leur stratégie) ont déjà déboursé des milliards en tests de fréquences, et sont bien sûr fermement opposés à une nationalisation, qui n’a pas l’ombre d’une chance de se matérialiser au vu de la docilité que le Sénat et la Maison blanche manifestent face aux opérateurs de télécoms.

La proposition n’était au final qu’un projet utopique lancé un peu au hasard par un membre du National Security Council de Trump sans réelles connaissances des réalités économiques et politiques du marché des télécommunications.

« Au final, on aurait un système qui débarrasserait le deep state de toute obligation de transparence, à toute occasion et sur n’importe quel sujet. »

Pourtant, l’affaire a connu un nouveau souffle parmi les théoriciens du complot alt-right qui ne comprennent manifestement rien au futur fonctionnement des ces réseaux.

Gateway Pundit, par exemple, a récemment publié un article affirmant que le projet de nationalisation des réseaux était un plan machiavélique fomenté par Google et le “deep state.” Le principe de ce complot s’appuie sur des rapports récents indiquant qu’Eric Schmidt « a évoqué la 5G avec au moins un responsable du gouvernement » au cours des derniers mois.

« Le fait qu’ils avouent que ces infrastructures serviraient à poursuivre les fauteurs de trouble montre qu'ils ciblent les dissidents politiques à un moment où Facebook et les autres géants de la tech sont accusés d’essayer de faire taire les conservateurs », explique le site web à ses lecteurs.

La rapport a rapidement été rediffusé par ceux qui estiment que Google fait partie d’un grand réseau occulte qui cherche à nationaliser Internet afin de s'emparer des données personnelles des consommateurs. Il a même eu droit à sa petite illustration dans la plus pure tradition alt-right, que vous pouvez voir plus haut.

Jack Posobiec, porte-parole des théoriciens du complot 5G, a posté une vidéo Periscope où il apparaît estomaqué et indigné et déclare que Google est à la tête de la création d’un réseau sans fil nationalisé.

« Pourquoi Google prend part aux discussions sur la 5G ? » se demande Posobiec. « Google n’est pas un opérateur Internet mais un fournisseur de services, comme Gmail ou YouTube. En revanche, Google ne vous fournit pas l’infrastructure sur laquelle ces services sont basés. »

Google a pourtant de nombreuses raisons de s’intéresser aux réseaux 5G et à leur législation, dans la mesure où le géant de la tech a mené de nombreux tests sur une grande gamme de fréquences, y compris les ondes millimétriques. Google envisage également d'utiliser le sans fil pour offrir une alternative plus économique et plus flexible aux coûts onéreux engendrés par le déploiement de la fibre optique aux consommateurs, sous sa division Google Fiber.

Bien que le rapport Axios original ne laisse jamais entendre que le meeting de Schmidt concernait le plan de privatisation de la 5G, Posobiec n'hésite pas à affirmer que la présence de l’ancien PDG à la Maison Blanche prouve une bonne fois pour toutes que Google est la tête de proue de cette infâme coalition.

« Au final, on aurait un système qui débarrasserait le deep state de toute obligation de transparence, à toute occasion et sur n’importe quel sujet. La NSA n’aurait même plus besoin de s'associer avec des opérateurs. » avertit Prosobiec dans sa vidéo.

Cette théorie est d'autant plus improbable que, comme AT&T et Verizon, Google n’a aucun intérêt à voir ce réseau 5G national se matérialiser dans la mesure où ses ressources et ses infrastructures seraient saisies, et sa politique stratégique décidée par le gouvernement américain. Enfin il n’y a aucune preuve que Google ait tenu un rôle quelconque dans la proposition initiale qui, rappelons-le, a été rapidement écartée.

Google doit néanmoins s’assurer que la règlementation sur les réseaux 5G n'interfèrera pas avec sa tentative d’utiliser le sans-fil pour établir Google Fiber sur des marchés annexes. Google peut être critiqué pour de nombreuses raisons (comme sa réticence à protéger la neutralité du net, par exemple), mais pas dans ce cas-ci.

Certes, l'hégémonie de Google suscite des inquiétudes légitimes en matière de vie privée. Certes, son respect du bien-être des consommateurs semble s’effilocher peu à peu. Mais ce n'est pas pour autant qu'il ira contre ses intérêts en soutenant la nationalisation des réseaux 5G.

Ironiquement, l’alt-right ne manque pas de zones d'ombre à éclaircir au sein de la nébuleuse gouvernementale : la nature des relations entre AT&T et la NSA, ou les tentatives de la Maison Blanche de diaboliser le chiffrement et la transparence du net, par exemple. Sur ce point, on ne peut qu'encourager les complotistes à fouiner.